L’Express

« Il n’existe pas de solution indolore » : la mise au point de Sylvain Catherine sur la dette française

Alors que la dette française s’envole et que le taux d’emprunt à dix ans avoisine les 5 %, le pays n’est pas encore dans le scénario catastrophe d’un krach obligataire. Mais pour le professeur de finance à la Wharton School de l’Université de Pennsylvanie Sylvain Catherine, pas besoin de parler de « crise » pour tirer la sonnette d’alarme. Selon l’économiste, la dette coûte même déjà très cher aux Français, que ce soit par la hausse des prélèvements obligatoires ou la dégradation de la qualité des services publics. Surtout, prévient-il, « aucun candidat susceptible de gagner l’élection présidentielle ne propose une trajectoire cohérente avec l’objectif de stabilisation de notre dette ».

L’Express : Avec une dette à 119 % du PIB et un taux à dix ans qui frôle les 5 %, peut-on déjà parler de « crise de la dette » ?

Sylvain Catherine : Cela dépend beaucoup de ce que vous entendez par « crise ». Il peut très bien ne pas y avoir de crise brutale, et la situation demeurer tout de même très inquiétante. Le taux d’intérêt auquel nous refinançons notre dette est supérieur à la croissance. Autrement dit, même sans nouveau déficit hors charge d’intérêts, la dette rapportée au PIB continuerait d’augmenter, car les intérêts la feront grossir plus vite que le PIB.

L’absence de crise n’enlève rien au fait que cette situation va coûter très cher aux finances publiques…

Sylvain Catherine

Les prêteurs continuent pourtant de financer la France…

Oui, et cela signifie qu’ils s’attendent certainement à une correction budgétaire. Ils estiment que nous parviendrons à résoudre le problème dans les dix, vingt, voire trente prochaines années. Mais encore une fois, l’absence de crise – pas de krach du marché obligataire, par exemple – n’enlève rien au fait que cette situation va coûter très cher aux finances publiques, et donc se répercuter sur les impôts et l’offre de services publics.

Est-ce que ces répercussions sont d’ores et déjà visibles, aujourd’hui ?

Bien sûr. En ce moment, nous transformons une dette implicite en dette explicite. Je m’explique : la dette implicite, ce sont toutes les promesses faites aux ménages, notamment de sécurité sociale. C’est le fameux « J’ai cotisé, j’y ai droit », qu’on entend beaucoup dans le débat public. Quand les gens cotisent, ils s’attendent à recevoir une prestation en échange, comme l’assurance chômage ou, bien sûr, les retraites. Cela crée une créance pour les ménages et donc une dette, un passif implicite, pour l’Etat.

En principe, ce passif est financé par les cotisations sociales. Mais quand elles ne couvrent plus les prestations, comme c’est le cas pour les retraites, on finance par la dette publique des pensions correspondant à des cotisations versées il y a vingt ou trente ans. On refinance donc une dette implicite par de la dette explicite, ce qui fait mécaniquement monter l’endettement public.

Bien entendu, on ne peut pas le faire indéfiniment. Vient un moment où cela pèse sur le reste du budget de l’Etat. Pour le citoyen, cela se traduit très concrètement par une dégradation du rendement des prélèvements obligatoires, c’est-à-dire du rapport entre ce qu’il paie en impôts et la qualité des services publics auxquels il a droit. Là encore, sans même parler de crise, les conséquences d’une dette que l’on laisse filer sont réelles et très concrètes.

Le projet de budget présenté le 1er octobre prévoit 54 milliards d’euros d’efforts pour ramener le déficit de 5,4 % à 5 % du PIB en 2027. Il table sur une croissance d’environ 1 %, jugée « optimiste » par le Haut conseil des finances publiques ». La réponse du gouvernement est-elle à la hauteur ?

Il faut bien comprendre que ces 54 milliards sont calculés par rapport à la hausse tendancielle, c’est-à-dire ce qui se passerait sans mesures nouvelles. En réalité, le projet du gouvernement correspond à un effort budgétaire structurel de l’ordre de 20 milliards d’euros, dont plus de la moitié sont des hausses de recettes. Par ailleurs, la moitié de cet effort est annulé par la seule hausse de la charge des intérêts de la dette.

Pour l’instant, aucun des candidats susceptibles de gagner ne propose une trajectoire cohérente avec l’objectif de stabilisation de notre dette…

Sylvain Catherine

Or, pour stabiliser l’endettement public, il faudrait probablement entre 120 et 150 milliards d’euros d’économies nettes. Cela ne se fera pas en une année, encore moins en année électorale. Pour les marchés, l’important est de savoir si nous sommes engagés sur une trajectoire relativement crédible, et si nous sommes capables de la tenir. La vraie question, c’est ce qui se passera après l’élection…

Justement, quel regard les marchés portent-ils sur la situation budgétaire, économique et politique du pays ?

Les investisseurs sont inquiets. Pour l’instant, aucun des candidats susceptibles de gagner ne propose une trajectoire cohérente avec l’objectif de stabilisation de notre dette, c’est-à-dire un projet capable de dégager ces 120 à 150 milliards d’euros d’économies.

Marine Le Pen a récemment proposé une « règle d’or » budgétaire. Elle promet de baisser le déficit de 125 milliards d’euros sur cinq ans…

Effectivement, mais j’attends toujours la liste des mesures concrètes. Ce que je sais, en revanche, c’est qu’elle ne prévoit pas de toucher aux retraites, qui représentent le premier poste de dépenses publiques en France. Elle va même plus loin, car elle propose de ramener l’âge de départ à la retraite à 62 ans, voire 60 ans pour les carrières longues… Cela pose tout de même une vraie interrogation.

Pour le moment, il est difficile pour les prêteurs de se projeter au-delà de l’élection : quel programme sera concrètement appliqué par le futur président et son gouvernement ? Sera-t-il crédible et acceptable pour la population ?

La question de la répartition des efforts est déjà au cœur de la campagne présidentielle. Qui souffrirait le plus si un gouvernement venait à mettre en place les mesures nécessaires pour économiser 120 à 150 milliards d’euros ?

Pour tout vous dire, ce n’est pas la première question à se poser. Je sais que l’ensemble du débat politique français est formulé en termes de justice et d’injustice. Mais à mon sens, il faudrait plutôt s’interroger sur la meilleure manière de réaliser ces économies sans réduire le potentiel de croissance de l’économie française.

C’est essentiel : dès lors que vous envoyez un signal crédible sur la réduction de l’écart entre le taux d’intérêt et la croissance, vous réduisez logiquement le spread avec l’Allemagne (NDLR : la différence entre le taux d’intérêt d’un pays et celui de l’Allemagne, référence de la zone euro). La France pourrait alors emprunter moins cher, ce qui améliorerait un peu la situation. Cela ne signifie pas qu’il faille ignorer la question de la justice et du partage, qui a bien sûr son importance tant l’ajustement va faire des dégâts. Surtout, la crédibilité des mesures passe par leur acceptabilité par la population.

Mais on ne parle que de cela, au détriment de la croissance, question pourtant essentielle. La comparaison avec la situation des Etats-Unis est éclairante : la grande différence entre les deux pays tient moins au niveau du déficit public ou des taux d’intérêt qu’au fait que la croissance américaine est supérieure à la nôtre. L’écart entre ce que leur coûte la dette et ce que leur rapporte la croissance est plus faible qu’en France. La France doit donc veiller à cibler l’effort de sorte qu’il ne pénalise pas sa croissance.

Il n’existe pas de solution indolore.

A entendre certains candidats, le redressement pourrait se faire sans douleur. Existe-t-il une solution « indolore » ?

Non, malheureusement, je ne crois pas qu’il existe de solution indolore. La droite exagère parfois lorsqu’elle affirme qu’il serait possible de trouver des économies dans le budget de l’Etat sans aucun impact sur la qualité des services publics – en tout cas sur ceux qui comptent pour les gens. Il y a évidemment des économies à faire dans les dépenses de l’Etat, mais elles sont loin de suffire à résoudre le problème.

Quant à ceux, à gauche, qui parlent d’annuler une dette dont nous sommes nous-mêmes les propriétaires, celle détenue par la Banque de France, cela s’appelle une consolidation des comptes, et ça n’a pas d’effet économique réel. Le seul effet est de ralentir le débat et la recherche d’une vraie solution, tout en envoyant aux prêteurs le signal que nous ne sommes pas totalement sérieux…



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Author : Baptiste Gauthey

Publish date : 2026-10-06 16:15:00

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