Six semaines. Du 10 mai, début de l’offensive à l’ouest de l’Allemagne, au 22 juin 1940, signature de l’armistice dans la clairière de Rethondes, la France a connu le désastre le plus humiliant de son histoire. Un effondrement militaire doublé d’un cataclysme social, de 6 à 8 millions de Français abandonnant leurs foyers pour prendre la route, à tel point qu’on a dû emprunter un terme biblique, l’exode. Pour Lord Halifax, ministre britannique des Affaires étrangères, cet événement « paraissait tellement incroyable qu’il en était presque irréel ».
Professeur à la Queen Mary University à Londres, Julian Jackson avait, en 2003, publié en anglais The Fall of France. Le voici traduit sous le titre La Chute (Seuil), après que le diptyque La Bataille de Gaulle, inspiré de sa biographie du général (De Gaulle, une certaine idée de la France), a triomphé en salles. Alors que notre pays est à nouveau menacé par une chute, de nature économique cette fois-ci, la lecture de cet essai méticuleux n’en est que plus saisissante. Julian Jackson y examine scrupuleusement les causes militaires, politiques et sociales. Il souligne que cette « étrange défaite » est avant tout une faillite du renseignement, de la même ampleur que Pearl Harbor pour les Américains ou l’attaque durant Yom Kippour en 1973 pour les Israéliens, l’état-major français n’ayant pas compris que les Allemands allaient se concentrer sur les Ardennes pour percer rapidement les défenses et créer le chaos.
Redressement incontestable
Alors que les historiens français sont obnubilés par Vichy et la collaboration (une tendance qui se confirme au cinéma, entre Notre salut et Les Rayons et les Ombres), la période ayant débouché sur ces heures sombres a longtemps été délaissée. Ce sont des universitaires étrangers qui, à partir des années 1960 et 1970, ont apporté une lecture nouvelle, dite « révisionniste », rompant avec la thèse décadente d’une IIIe République arrivée à son stade terminal, thèse promue par le régime de Vichy bien sûr, mais aussi par des gaullistes peu désireux de s’attarder sur cette humiliation militaire. S’il ne nie nullement les nombreux problèmes de la France des années 1930, Julian Jackson avertit contre le téléologisme poussant à penser que puisque c’est arrivé, la défaite était inéluctable.
Sa Chute dément ainsi les idées reçues. Après les accords de Munich en 1938, Edouard Daladier avait réussi un redressement remarquable tout en étant lucide sur les ambitions de l’Allemagne hitlérienne. « En septembre 1939, la France entra en guerre avec l’un des gouvernements les plus efficaces depuis 1918 et son dirigeant le plus populaire depuis Clémenceau. L’économie redémarrait enfin ; le réarmement s’accélérait ; l’instabilité politique du milieu des années 1930 semblait avoir pris fin », remarque l’auteur. Le fort courant pacifiste était en recul après le pic de Munich. En Allemagne non plus, il n’y a pas eu d’enthousiasme ou de bellicisme démesuré en 1939.
Des conséquences mondiales
Une partie de l’armée française s’est battue efficacement. Les pertes allemandes ont d’ailleurs augmenté dans la deuxième phase, du 4 au 18 juin. En revanche, sur la Meuse, la 55e division d’infanterie, constituée de troupes mal entraînées et mal équipées, s’est retrouvée « au mauvais endroit, au mauvais moment ». L’armée allemande n’était qu’en partie modernisée, mais elle a bénéficié de l’improvisation risquée du plan Manstein, comme d’une doctrine encourageant les initiatives. La comparaison avec la Première Guerre mondiale n’est pas inutile. Là aussi, la France avait été rapidement débordée par l’offensive allemande. « En 1914, l’erreur de calcul stratégique de Joffre avait été aussi désastreuse que celle de Gamelin en 1940, mais il avait eu le temps d’y remédier. En 1940, le temps manquait. L’arme allemande la plus efficace fut la surprise », observe l’historien.
L’humiliation nationale a eu des conséquences mondiales vertigineuses. Le succès allemand a poussé l’Italie de Mussolini à déclarer la guerre à la France le 10 juin, ouvrant un nouveau théâtre d’opérations en Méditerranée. Le vide en Indochine a été comblé par l’armée japonaise, de plus en plus radicalisée jusqu’à commettre l’attaque fatidique de Pearl Harbor en décembre 1941. Persuadé de son génie militaire, Hitler, à peine l’armistice signé, ordonna à son armée de préparer une attaque contre l’Union soviétique. Le début de sa chute à lui.
La Chute, par Julian Jackson, traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Souad Degachi et Maxime Shelledy. Seuil, 368 p., 24,90 €.
Source link : https://www.lexpress.fr/idees-et-debats/pourquoi-la-france-sest-effondree-en-1940-lanalyse-choc-du-grand-historien-julian-jackson-5YJ6KY2ZJNC5TDMQGNE2CQWMPQ/
Author : Thomas Mahler
Publish date : 2026-10-08 16:00:00
Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.