L’Express

« L’IA accélère la recherche mais menace la créativité des scientifiques » : la mise en garde du Pr Eric Vivier

Jamais la science n’a semblé aussi contestée, aussi menacée. Une remise en question à grande échelle qui, paradoxalement, arrive au moment où nous commençons à toucher du doigt les avancées incroyables que vont nous apporter les dernières décennies de recherches en biologie, mais aussi en physique et en informatique. Grâce à la curiosité insatiable des scientifiques un peu partout dans le monde, les progrès thérapeutiques avancent désormais à une vitesse folle. C’est cette histoire qu’a eu envie de raconter le Pr Eric Vivier, président du Paris Saclay Cancer Cluster, dans Ces nouvelles découvertes qui nous guérissent, publié ces jours-ci aux éditions Odile Jacob.

Cet ouvrage, coécrit avec la Pr Florence Sabatier, qui dirige le laboratoire de culture et thérapie cellulaire de l’Assistance publique – hôpitaux de Marseille, revient sur les origines de dix grandes innovations qui changent la donne pour les malades : anticorps monoclonaux, CAR-T cells, thérapies cellulaires, vaccins à ARN messager, édition du génome… L’occasion de mieux comprendre ces technologies de pointe, dont les prouesses font désormais régulièrement la Une des médias. Avec, aussi, un message clé pour cet immunologiste dont les travaux ont été salués par de nombreuses récompenses (comme ces jours-ci avec le prix William Coley du Cancer research institute américain) : rien de tout cela n’aurait été possible sans la recherche fondamentale.

Une bouffée d’optimisme, précieux dans les temps actuels. Mais qui se teinte tout de même d’une forme d’inquiétude : l’intelligence artificielle, celle-là même qui a rendu possibles de nombreuses découvertes et accélère la recherche, ne risque-t-elle pas, peu à peu, d’étouffer l’imagination et la créativité des chercheurs ? Entretien.

L’Express : Dans votre livre, vous montrez que nous vivons un de ces moments où le progrès scientifique s’accélère. En quoi la période actuelle est-elle exceptionnelle ?

Pr Eric Vivier : L’explosion de nos connaissances du vivant, conjuguée aux avancées des outils numériques, débouche sur des innovations technologiques inimaginables voilà quelques années. Elles-mêmes font progresser encore plus vite notre savoir, en même temps qu’elles ouvrent d’immenses perspectives en matière de prévention et de traitements. Les exemples en sont très nombreux mais pour moi, la révolution la plus emblématique est celle du « single cell », ou séquençage en cellule unique, qui nous permet de comprendre le fonctionnement de nos organismes à un niveau de détail que nous n’aurions pu imaginer auparavant.

Nous pouvons désormais prendre un tissu et étudier séparément le génome de chacune des cellules qui le compose, afin d’analyser l’expression de leurs 23 000 gènes. La masse de données ainsi générée est absolument vertigineuse. Heureusement, les mathématiciens et l’intelligence artificielle sont venus au secours des biologistes, en nous aidant à ordonner toutes ces informations. Ainsi, nous comprenons mieux comment chaque cellule fonctionne, mais aussi comment elles interagissent entre elles, et pourquoi elles sont toutes différentes alors qu’elles partagent le même ADN. Nous disposons donc d’une lecture très fine de ce qu’il se passe dans nos organismes : c’est une transformation fondamentale, qui bouleverse absolument tous les champs de la recherche en biologie.

Avez-vous d’autres exemples ?

Il faut absolument mentionner aussi notre capacité à utiliser l’ARN, qui nous permet aujourd’hui de transformer nos cellules en petites usines à produire des protéines à façon, en fonction de nos besoins. Les vaccins contre le Covid en ont apporté la preuve : ce n’était pas un morceau du virus qui était injecté pour générer une réponse immunitaire, mais le code ARN permettant à nos cellules de le fabriquer elles-mêmes. Cela a été rendu possible grâce à une invention très astucieuse : les « liponanoparticules », un terme compliqué qui désigne de minuscules gouttes de graisse constituées de quatre lipides. On peut s’en servir comme transporteur pour l’ARN. En les « décorant » avec des anticorps à leur surface, qui vont agir comme des GPS, il devient possible de leur faire cibler n’importe quel type de cellule. C’est magique. Imaginez : grâce à cette technologie, des scientifiques font produire une des thérapies les plus avancées en cancérologie, les CAR-T cells, directement dans les organismes des malades, là où, aujourd’hui, il faut prélever les globules blancs des patients, les envoyer dans des laboratoires souvent éloignés pour les modifier génétiquement, puis les réinjecter. Et ce n’est qu’un exemple parmi d’autres des possibilités ouvertes par cette technologie.

Ces liponanoparticules peuvent aussi transporter des petites machines moléculaires d’édition du génome, comme Crispr ou les outils encore plus puissants qui ont été développés ces toutes dernières années. Cela permet d’aller corriger des anomalies génétiques bien plus facilement qu’avant. En résumé, nous disposons maintenant des moyens pour observer le vivant à toutes les échelles possibles, et nous avons également la capacité de le modifier à tous les niveaux, de la molécule jusqu’aux organes entiers.

De fait, dans votre livre, vous racontez aussi comment la médecine régénérative a fait des bonds de géant très récemment, alors qu’elle paraissait jusque-là relever de la science-fiction…

Oui, et c’est même assez fou. Aujourd’hui, il suffit de prendre une imprimante à jet d’encre du commerce et d’utiliser à la place de l’encre des cellules dans du milieu de culture pour imprimer des tissus humains. Ma coautrice Florence Sabatier en fabrique ainsi dans son laboratoire à Marseille, pour les grands brûlés, à partir de leurs propres cellules cultivées in vitro, pour favoriser leur guérison. Nous n’en sommes bien sûr pas à fabriquer des organes à la demande, car la bio impression 3D rencontre encore des défis majeurs. A commencer par une question largement non résolue : comment intégrer dans les organes imprimés (quand on saura le faire à une échelle suffisante) un réseau de vaisseaux sanguins opérationnels, et comment brancher ces vaisseaux artificiels à la circulation du receveur ?

En revanche, les thérapies cellulaires progressent à grande vitesse. Plus de 70 essais cliniques sont en cours, contre le diabète de type 1, pour apporter des cellules productrices d’insuline fonctionnelles, des maladies de la rétine ou des maladies du cœur. Et en février de cette année, le Japon a franchi une nouvelle étape, en accordant une approbation conditionnelle à deux produits de thérapie cellulaire. D’une part un médicament visant à transplanter dans le cerveau de patients atteints de Parkinson des précurseurs de neurones producteurs de dopamine. Et d’autre part des patchs de cellules cardiaques pour traiter l’insuffisance cardiaque sévère. En faisant reculer les frontières de l’ignorance ces dernières décennies, la science ouvre la voie à une meilleure prise en charge pour de nombreux malades atteints de pathologies considérées jusqu’ici comme incurables. Dans la morosité ambiante, il nous semblait important d’apporter ce message d’espoir.

Avec l’IA, on résout plus qu’on n’explore, or les grandes avancées scientifiques se jouent là

Dans votre livre, vous montrez surtout l’importance de la recherche fondamentale, sans laquelle ces avancées n’auraient jamais été possibles…

C’est l’un des points clés de notre livre : aucune des applications que nous décrivons n’a été pensée en amont par leurs inventeurs. Elles sont uniquement le fruit de leur curiosité. Les biologistes Emmanuelle Charpentier et Jennifer Doudna, récompensées par le prix Nobel pour leur découverte de Crispr, cherchaient au départ simplement à comprendre comment les bactéries se défendent des virus, une question qui intéresse a priori peu de monde ! Idem pour Marcel Dorée et ses collègues montpelliérains qui ont contribué à mettre au jour la biologie sous-jacente du cancer : eux-mêmes voulaient juste savoir pourquoi et comment les cellules se multiplient, en étudiant les ovules d’étoiles de mer. Ils ne travaillent absolument pas sur les tumeurs et pourtant leur découverte a été fondamentale pour développer des traitements ciblant les mécanismes de multiplication cellulaire.

Ces exemples, et bien d’autres, montrent avant tout qu’il faut faire confiance aux chercheurs. Ce n’est pas en décidant d’améliorer la bougie que l’on a inventé l’électricité : on ne peut pas guider la recherche par ses applications ! Il faut laisser les scientifiques partir tous azimuts, et approfondir les sujets qui les intéressent. Certains se contenteront peut-être juste de refermer les portes qu’ils auront ouvertes, mais d’autres feront des découvertes qui révolutionneront l’humanité. C’est un hasard, mais notre livre sort au début de la campagne présidentielle. Il s’agit peut-être d’un vœu pieux, mais nous espérons qu’il contribuera à convaincre nos prochains dirigeants de l’importance de préserver la recherche fondamentale, sans laquelle nous n’innoverons plus.

Vous présidez par ailleurs le Paris Saclay Cancer Cluster. Les différentes avancées que vous décrivez dans votre ouvrage sont-elles de nature à enfin changer la donne pour les malades ?

Mais la donne a déjà beaucoup changé ! Plus du tiers des patients bénéficient des traitements d’immunothérapie. Certains d’entre eux guérissent, ou voient leur espérance de vie considérablement allongée. Parmi les dernières avancées remarquables, un médicament contre l’oncogène RAS, sur lequel les scientifiques travaillaient depuis cinquante ans, a enfin été mis au point. Il modifie le pronostic pour les patients souffrant du cancer du pancréas. Nous sommes encore loin du compte, mais l’objectif est bien de transformer le cancer en une maladie chronique, contrôlée, dont on ne mourra plus.

Bien sûr, il ne faut pas survendre les progrès réalisés, mais regardez le cas du Sida. Aujourd’hui, seules cinq ou six personnes dans le monde ont été déclarées guéries, c’est-à-dire exemptes du virus, dans des conditions très particulières de greffe de moelle osseuse. Mais les trithérapies permettent à des milliers d’autres de mener une vie quasiment normale. Quand nous en serons là pour le cancer, ce sera déjà formidable.

A quel point l’intelligence artificielle va-t-elle accélérer encore les progrès dans les sciences de la vie ? Avec votre coautrice, vous semblez très partagés sur cette question…

Il ne fait aucun doute que l’IA représente une source incroyable de progrès. Prenez AlphaFold, dont les inventeurs ont été récompensés par un prix Nobel : cet outil permet de prédire la structure des protéines à partir de leur code génétique, mais aussi les anticorps qui vont reconnaître ces protéines. Cela devrait faciliter la découverte de nouveaux médicaments. Au quotidien, l’IA aide aussi les chercheurs à parcourir bien plus rapidement la littérature scientifique. Pour autant, il y a un vrai risque de voir l’IA réduire notre créativité. Il ne s’agit pas d’une peur irrationnelle mais d’un fait déjà bien documenté, comme nous le racontons dans notre livre.

En janvier 2026, une équipe de chercheurs sino-américains a publié dans Nature une analyse portant sur 41 millions d’articles scientifiques. Leurs conclusions sont édifiantes : les chercheurs qui intègrent l’IA dans leur travail publient en moyenne trois fois plus d’articles que leurs collègues qui ne l’utilisent pas, accumulent cinq fois plus de citations, et accèdent à des postes de direction de recherche un an et demi plus tôt. Mais dans le même temps, la diversité des thématiques de la science se rétrécit : l’ensemble des sujets explorés par la communauté scientifique mondiale s’est contracté de près de 5 % dans les domaines où l’IA s’est imposée.

C’est assez logique en réalité : la recherche augmentée par l’IA se concentre sur les terrains les plus riches en données, et les problèmes les mieux balisés. Elle résout plus qu’elle n’explore. Elle converge vers des sujets populaires plutôt que de s’aventurer vers des zones inconnues. Les questions fondamentales pauvres en données, parce que nouvelles, sont peu à peu délaissées. Or les grandes avancées scientifiques se jouent là, dans cet inconnu que notre curiosité nous pousse à explorer. Saurons-nous encore le faire demain ?

*Ces nouvelles découvertes qui nous guérissent, Pr Eric Vivier, Pr Florence Sabatier, Odile Jacob, 349 pages, 24,90 euros.



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Author : Stéphanie Benz

Publish date : 2026-10-10 14:00:00

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