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« Footballeur et patron d’une grande entreprise, c’est un peu pareil » : Mathieu Flamini raconte sa reconversion dans la biochimie

Beaucoup de joueurs de football professionnels vous disent que le premier jour de leur retraite sportive a été comme une petite mort. Mathieu Flamini n’entre pas tout à fait dans cette catégorie. L’international français, passé par l’Olympique de Marseille, Arsenal ou encore l’AC Milan, a non seulement vécu une seconde vie pleine de succès dans l’entrepreneuriat et l’industrie verte après sa carrière sportive, mais il est même parvenu à mener de front ses deux existences pas banales. Le voilà désormais cofondateur et PDG de GFBiochemicals, une entreprise de biochimie qui vise à remplacer l’usage du pétrole pour créer des dérivés du plastique. Pourquoi se lancer dans la biochimie verte quand on doit déjà jouer, et si possible bien, au sein de grands clubs européens ? Comment parvient-on à gérer cette double vie ? Et puis comment parvient-on à monter une entreprise innovante, puis florissante, au point d’être devenue une référence mondiale dans le secteur ? Dans Anatomie d’une décision, Mathieu Flamini a accepté de disséquer sa curieuse trajectoire avec nous.

Une interview issue du podcast Anatomie d’une décision, à écouter sur Apple Podcasts, Spotify, Deezer, Castbox, Podcast Addict ou en cliquant sur le player en tête de cet article.

L’Express : Qu’est-ce qui peut bien se passer dans la tête d’un footballeur au sommet de sa carrière pour qu’il se décide, un beau jour, à créer une entreprise de biochimie ?

Mathieu Flamini : Tout d’abord, je pense que cela est dû au fait j’ai grandi en bord de mer, dans le sud de la France, avec également beaucoup d’attaches en Corse et un papa apnéiste. Depuis très jeune, j’avais l’opportunité, la chance, de pouvoir aller avec lui et participer à ses différentes sorties en mer. On faisait aussi des collectes de plastique sur la plage. J’étais un grand fan du commandant Cousteau, à l’époque il y avait les documentaires de Thalassa à la maison… Tout cela fait que j’ai eu cette opportunité de comprendre un petit peu mieux quels pouvaient être les impacts négatifs de l’être humain sur la planète ! Et donc cette passion s’est développée en parallèle de celle pour le football.

Et puis, vous aviez peut-être envie de faire autre chose…

Oui, à un moment donné il y a cette envie de pouvoir exprimer une seconde passion, en plus du football. Et en tant qu’athlète, c’est vrai qu’on a tendance à oublier que ce n’est pas seulement des bons moments : dans une carrière, il peut y avoir des blessures, des moments où mentalement les choses se compliquent… Et avoir la possibilité de s’exprimer en dehors du terrain, à travers d’autres passions ou à travers d’autres projets peut permettre de s’échapper, de se changer les idées, de revenir encore plus fort. C’est un petit peu ce qui s’est passé de mon côté. Cela m’a permis, dans certains moments, de recharger les batteries et de revenir avec un meilleur état d’esprit.

Vous avez donc créé cette entreprise en 2013, quand vous étiez joueur de l’AC Milan. Expliquez-moi comment il est possible de créer, puis de gérer une telle entreprise lorsque l’on a des entraînements tous les jours, un match de championnat le week-end et, vous concernant, souvent un match de Coupe d’Europe en milieu de semaine ?

La vie d’athlète est bien évidemment basée sur les entraînements et sur les matchs. Et, à côté de ça, sur tout ce qui est l’aspect récupération : se reposer après les matchs, entre un match et un autre, cela donne également la possibilité aux athlètes d’avoir du temps. Le temps de faire des siestes l’après-midi, même si certains joueurs préfèrent jouer à la PlayStation, faire du shopping ou aller se promener. C’est vrai que j’ai décidé de prendre une voie un petit peu différente, qui était, d’abord, d’apprendre et de me développer, et, ensuite, de participer à la création de cette entreprise. J’ai choisi de me focaliser sur cette aventure-là.

On imagine qu’il faut se former, acquérir des compétences, acquérir une équipe aussi. Il a fallu mener tout cela de front. Cela a-t-il été difficile ?

La première des choses, c’est que j’ai eu beaucoup de chance parce que j’avais quand même une certaine base. J’ai fait un bac ES, j’avais fait une fac de droit, un peu moins d’un an parce qu’après je suis devenu footballeur professionnel, donc il a fallu choisir. Et puis la vie c’était un peu un paradoxe parce qu’à l’école, je m’en souviens encore, il y avait deux matières que je n’aimais pas beaucoup. Premièrement l’anglais : et aujourd’hui, je parle plus de 90 % de mon temps en anglais. Et la deuxième matière, c’était la chimie, qui ne m’attirait pas du tout. Aujourd’hui, je me retrouve à la tête d’un groupe de chimie verte. Donc c’est vrai qu’il a fallu se former, il a fallu être extrêmement curieux et surtout il a fallu s’entourer des bonnes personnes. Il y a une expression qui dit : « Si vous êtes la personne plus intelligente dans la pièce, vous êtes dans la mauvaise pièce. » Et c’est une chose que j’ai gardé en tête tout au long de mon aventure. C’est vrai que j’ai beaucoup appris, je me suis bien entouré et j’avais des personnes extrêmement qualifiées qui m’ont permis de me développer.

Savoir gérer la pression tout en étant performant, c’est une chose est importante dans les deux cas

La plupart des produits de la vie de quotidienne aujourd’hui sont faits à base d’ingrédients qui viennent de la pétrochimie, donc des dérivés du pétrole. Ce que nous avons essayé de faire tout d’abord, c’est d’identifier une molécule qui n’avait pas encore été développée à l’échelle industrielle, et cette molécule s’appelle l’acide lévulinique. A l’époque, elle avait été identifiée par le gouvernement de l’énergie aux Etats-Unis comme une des douze molécules du futur pour permettre la transition d’une pétrochimie vers une chimie du renouvelable. Nous sommes donc partis avec des ingénieurs, en Italie, pour développer ces technologies. Ce qu’ils ont oublié de nous dire, c’est que cela prendrait plus de dix ans pour développer une idée jusqu’à ce qu’elle devienne un produit à commercialiser. Aujourd’hui, on vient convertir des déchets agricoles, de la biomasse, à travers une réaction chimique, en ingrédients biosourcés, qui viennent apporter des solutions au niveau de la performance, mais surtout au niveau de l’aspect « sécurité », avec des ingrédients beaucoup plus sûrs et qui réduisent l’impact carbone.

Ce que peu de gens savent, c’est que vous avez longtemps gardé cette nouvelle aventure industrielle secrète, même au sein du vestiaire avec vos entraîneurs ou vos dirigeants. Pour quelle raison vous n’en parliez pas ? Pour qu’on ne vous imagine pas la tête ailleurs, concentrée sur autre chose que le football ?

Je pense que pour pouvoir parler d’un sujet, d’une passion, il faut savoir la maîtriser. Donc avant même de pouvoir en parler et surtout communiquer, je voulais un petit peu apprendre, je voulais continuer à m’éduquer, je voulais continuer à me développer, à comprendre la direction qu’on allait prendre. Je voulais éviter d’être en difficulté sur certaines questions, de me trouver dans une position qui ne m’aurait pas permis de maîtriser mon sujet.

Quelles passerelles établissez-vous entre vos deux vies ? Autrement dit, est-ce qu’il y a des valeurs, des comportements, des qualités en tant qu’athlète de haut niveau qui vous ont servi dans cette seconde existence de chef d’entreprise ?

Enormément ! Un athlète, c’est un peu comme un entrepreneur ou le CEO d’une grande entreprise, il fait face à énormément de pression. Donc savoir gérer la pression tout en étant performant, c’est une chose est importante dans les deux cas. Je veux aussi mettre en avant l’aspect résilience, ou en anglais « le commitment » : c’est-à-dire tout donner, tout savoir, être au niveau car c’est du 100 % au quotidien. Et puis je dois parler de l’esprit d’équipe. On dit dans le sport collectif que l’équipe est toujours plus importante que l’individualité : c’est une chose vraie, qui se transmet et qui se transcrit dans l’entrepreneuriat. Je n’ai jamais vu une société ou une compagnie avoir des succès avec une seule personne. La réussite, c’est grâce à un groupe, un collectif, un esprit d’équipe. C’est savoir faire monter à bord ses équipes, communiquer une vision de manière à ce que tout le monde puisse aller dans la même direction.

Le leadership, dans une entreprise comme un vestiaire, c’est naturel pour certains, ça peut aussi s’apprendre et s’acquérir pour d’autres ?

Je pense qu’on l’apprend tous les jours, je suis aujourd’hui le CEO de GFBiochemicals, je pense que j’ai encore énormément à apprendre et je fais de mon mieux. Cette année j’ai fait un « leadership program » à Harvard : si vous m’aviez demandé la définition d’un leader, il y a encore six mois je vous aurais dit que c’était une personne qui inspire, une personne qui a une vision et qui sait la transmettre à ses équipes. Aujourd’hui, j’ai une approche un peu différente, parce que je dirais que c’est quelqu’un qui sait pousser ses équipes et qui sait tirer le meilleur d’eux-mêmes, qui sait également les sortir de leur zone de confort. Ce n’est pas toujours évident, il faut pouvoir le faire jusqu’à une certaine limite, de manière à pouvoir garder l’ensemble de votre équipe. C’est un équilibre permanent.

Elargissons un peu la focale. A quel point le contexte géopolitique qu’on connaît en ce moment impacte votre activité et, plus globalement, votre secteur ?

J’ai envie d’abord de dire que l’Europe fait face à une guerre économique ; c’est important de l’accepter et d’y faire face. Ça fait partie du quotidien, moi j’étais un athlète pendant plus de vingt ans, la compétition, c’est ce qui vous fait grandir, ce qui vous fait vous développer. Je suis persuadé qu’il faut accepter cette compétition plutôt que de la rejeter. Donc aujourd’hui c’est un fait, on a la Chine, on a les Etats-Unis et de notre côté, nous, Européens, on doit vraiment pouvoir se protéger et on doit savoir jouer en équipe.

Vous avez déjà évoqué ce risque que l’Europe perde du terrain dans votre secteur vis-à-vis de la Chine notamment…

L’important est de pouvoir se protéger et maintenir sa compétitivité. Un exemple concret : la chimie européenne, au niveau mondial représentait 25 % du marché il y a encore cinq ans ; aujourd’hui, on est à 13 %. On voit donc que beaucoup d’entreprises ferment leurs usines en Europe et les rouvrent en Chine et dans d’autres pays. Pour remédier à cela, il faut une approche intelligente, car l’objectif ce n’est pas mettre des règles à tout va, mais réguler à nos frontières. Aujourd’hui, si vous produisez en Europe, vous payez une taxe sur le carbone, mais si vous produisez en Chine et que vous importez en Europe, vous ne la payez pas. C’est une compétition déloyale. La solution n’est pas de revenir vingt ans en arrière et d’enlever la taxe carbone, c’est juste de dire que si vous voulez vous adresser au marché européen, vous devez jouer le jeu. Le même jeu avec les mêmes règles !

La deuxième approche, je pense que c’est l’innovation. On a un petit peu perdu la guerre dans pas mal de secteurs, les batteries notamment, les panneaux solaires ou encore les voitures électriques. Les gouvernements doivent faire ce qu’on appelle des « monkey jumps », des sauts de singe : comprendre que des industries sont en train de faiblir et qu’il est important de miser sur d’autres. La chimie verte fait partie de ces industries du futur parce qu’on voit que la pétrochimie aujourd’hui en Europe a énormément faibli et qu’il est également important de se positionner sur les industries du futur. Si les gouvernements et l’Europe ne continuent pas à investir dans l’innovation, à permettre à ces nouvelles technologies de se développer en Europe, malheureusement on va également encore perdre la guerre sur ce secteur.

D’autant que l’actualité plaide pour cela : le conflit en Iran, au Moyen-Orient, montre à quel point nous sommes dépendants des contextes de guerre pour l’importation de gaz et de pétrole…

Oui, on voit aujourd’hui qu’on fait face à une crise énergétique. On est énormément dépendant de ces contextes-là. Et là, malheureusement, c’est le consommateur qui paye l’addition. On voit que les prix de tous les produits de grande consommation sont en train d’augmenter. Vous faites votre plein de carburant, vous voyez que vous avez le prix qui a augmenté de 30, 40, 50 %. La chimie verte, aujourd’hui, bénéficie un petit peu de cet environnement très instable. Pourquoi ? Parce que, que ce soit pour les foyers ou pour les entreprises, il devient de plus en plus difficile de pouvoir se projeter et de pouvoir prédire ce qui va se passer à cause justement de ce manque de stabilité. La chimie verte permet aux grands groupes avec lesquels on travaille de donner cette projection et cette stabilité, parce que nous ne dépendons pas de l’industrie fossile.

Dernière question rituelle : avec le recul, que feriez-vous différemment dans votre carrière ?

Je suis un optimiste. J’étais à Davos, au World Economic Forum, il y a encore quelques mois, et Elon Musk a dit quelque chose : « Mieux vaut mieux être positif et avoir tort qu’être négatif et avoir raison. » C’est un peu mon approche. Je suis une personne qui regarde vers l’avant et pas vers l’arrière. Je pense que je suis un privilégié. J’ai eu énormément de chance de pouvoir vivre d’une passion pendant autant de temps, de vivre un rêve de gosse, de devenir footballeur professionnel. Maintenant, je continue à vivre ma deuxième passion. J’ai une raison de vivre et c’est une énorme chance. On apporte des solutions, on s’oppose à des problèmes majeurs qui sont liés au réchauffement climatique. De plus, j’aime avoir un peu de contrôle : en regardant vers l’arrière, on n’a plus de contrôle sur rien, donc je préfère me concentrer sur mes prochaines décisions !



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Author : Erwan Bruckert

Publish date : 2026-10-12 15:15:00

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