L’Express

Sélection à l’université : la promesse antisociale de Jean-Luc Mélenchon

Ce dimanche 11 octobre, au Zénith d’Auvergne, devant une salle enthousiaste et remplie à ras bord, Jean-Luc Mélenchon a ressorti une formule qui fait toujours mouche à bâbord : « Nous ne sommes pas pour la sélection (à l’université) : nous sommes pour l’enseignement, nous sommes pour l’accès au savoir. » Tonnerre d’applaudissements. Effet assuré. C’est le propre des slogans qui sonnent juste : ils en feraient presque oublier leurs effets dans la réalité. Pourtant, on sait – depuis quarante ans ! – ce que produit ce slogan : l’inverse exact de ce qu’il prétend obtenir. C’est-à-dire l’accroissement impardonnable des inégalités scolaires, et le bluff de « la réussite pour tous. »

Premier mensonge par omission : notre enseignement supérieur trie, et il trie sévèrement. Classes préparatoires, grandes écoles, IUT, BTS, établissements privés hors de prix : partout, on choisit sur dossier ou sur concours. L’université reste la seule filière officiellement non sélective, tenue d’accepter tous ceux qu’elle a la place d’accueillir, souvent mal préparés à la filière qui exige le plus d’autonomie. Le résultat se lit dans les statistiques du ministère : parmi les bacheliers entrés en licence en 2019, à peine un tiers a obtenu son diplôme en trois ans, et 5 % des bacheliers des filières professionnelles. Le tri qu’on refuse à l’entrée se fait donc à la sortie, par l’échec, et il épargne d’abord les mieux nés : 42 % de réussite en trois ans pour les étudiants très favorisés, 27 % pour les défavorisés.

La dégringolade de notre méritocratie

C’est une trahison par la fausse promesse ; un détournement des principes par les sentiments de façade. Car la méritocratie, au cœur du projet français, n’a jamais consisté à garantir à tous la réussite scolaire et universitaire, mais à la garantir à ceux qui en ont les capacités et qui travaillent dur, quel que soit leur milieu d’origine. Elle n’est pas l’absence de sélection : elle est la sélection fondée sur l’effort et la capacité. Quand l’institution renonce à trier elle-même, le tri s’organise ailleurs et pousse l’avantage des catégories socioculturelles privilégiées : cours particuliers, école privée, contournement de la carte scolaire, coachs Parcoursup… La « réussite pour tous » n’a pas supprimé la sélection ; elle l’a privatisée.

Faut-il d’autres chiffres pour s’en convaincre ? Voici des décennies que notre école se veut de moins en moins sélective pour être de plus en plus « démocratique » et voici des décennies que les enquêtes nationales comme internationales documentent la dégringolade de notre méritocratie. En 2003, la France était encore dans la moyenne de l’OCDE en ce qui concerne la reproduction des inégalités à l’école (ce qui était déjà inacceptable) ; dix ans plus tard, le poids de prédestination y était l’un de plus lourd du monde développé. En mathématiques, comme en Français. C’est probablement l’une des fautes politiques le plus graves des dernières décennies.

Et l’on parle de « réussite pour tous » ? Il y a un nom pour ce genre de position : les sociologues américains parlent de « croyances de luxe ». Ce sont les idées qui permettent de se distinguer en tant que progressiste, tout en étant soi-même (ou ses enfants) à l’abri de la casse qu’elles peuvent engendrer. La facture est pour les autres. Dans le cas de l’école et de l’université, c’est l’enfant sans réseau qui a besoin d’une institution qui le repère, l’éprouve et le hisse (s’il souhaite faire son chemin dans les études, car la réussite ne saurait s’y résumer). En promettant à ces méritants-là qu’ils n’auront jamais à être choisis, on leur retire la chance d’être choisis pour ce qu’ils valent.



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Author : Anne Rosencher

Publish date : 2026-10-13 03:45:00

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