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Cyberattaque contre des supermarchés : « Le scénario le plus probable est celui d’une attaque liée à un Etat »

Une poussée de fièvre. Deux nuits consécutives, en ce début de semaine, des enseignes de la grande distribution ont été visées par deux opérations similaires. Du 11 au 12, puis du 12 au 13 octobre, les congélateurs de supermarchés ont été victimes de cyberattaques qui ont brutalement fait augmenter leur température de 50, voire 150 degrés. La première nuit, les matériels de l’entreprise Danfoss, basée au Danemark, ont été visés. La deuxième a ciblé les logiciels de la société d’origine italienne Dixell. Dans les magasins les plus touchés, les produits alimentaires ont dû être retirés de la vente et détruits, entraînant des pertes pouvant aller jusqu’à 200 000 euros.

Cette série de cyberattaques a mis en lumière une dépendance peu connue des grandes surfaces. Elles ne gèrent pas les systèmes informatiques de leurs congélateurs et réfrigérateurs. Ces équipements, pris en charge par différents acteurs frigoristes, sont reliés à leur administrateur par Internet. Appareils connectés et vulnérables, ils sont désormais la proie d’acteurs malveillants qui n’ont pas encore été identifiés. Lundi, la section spécialisée anti-cybercriminalité du parquet de Paris a annoncé l’ouverture d’une enquête sur l’attaque de Danfoss. L’enquête risque d’être longue et complexe. « S’attaquer à des équipements essentiels à la conservation des produits frais, c’est s’attaquer à la chaîne d’approvisionnement alimentaire des Français. C’est inédit, gravissime et inacceptable », a déclaré le président-directeur général de Système U Dominique Schelcher sur X. L’affaire révèle au public une nouvelle vulnérabilité des infrastructures civiles – mais jusqu’à quel point ? Entretien avec Gérôme Billois, expert en cybersécurité du cabinet de conseil Wavestone, auteur de Cyberattaques, les dessous d’une menace mondiale (éditions Dark Side).

L’Express : Le mode opératoire des attaques ayant touché les supermarchés vous a-t-il surpris ?

Gérôme Billois : Deux choses sortent de l’ordinaire dans cette attaque. D’abord, l’absence de revendication et de piste identifiées. Ensuite, son ampleur. En revanche, ce que ces attaques démontrent est moins inédit : la fragilité de nos systèmes connectés, connue de longue date. Parmi les réfrigérateurs touchés figurent en particulier de nombreux modèles anciens qui ne peuvent pas être sécurisés. Nous numérisons à marche forcée sans toujours consentir aux efforts nécessaires pour que les risques soient maîtrisés.

Vous évoquez une « numérisation à marche forcée ». La connexion Internet des réfrigérateurs est-elle incontournable ? Est-elle seulement nécessaire ?

La connexion de ces matériels à Internet est en réalité plutôt une bonne chose. Pensez à la domotique des maisons récentes, qui contrôle le chauffage à distance. Elle facilite leur maintenance à distance et transmet des alertes en cas de variations de température – ce qui autorise une intervention plus rapide des techniciens. D’ordinaire, ce système réduit le gaspillage dans la durée, car il permet de mieux gérer les stocks et la qualité du refroidissement. Il faut investir suffisamment au départ, et surtout maintenir la sécurité. Les frigos ont vieilli, et les magasins n’ont pas voulu les remplacer car ils assuraient toujours leur fonction première. Mais leur système d’accès à distance n’était plus sécurisé. C’est la contrepartie des appareils connectés : quand ils ne sont pas suffisamment protégés, leur connexion peut être détournée.

Pour une enseigne de supermarché, les frigos ne sont sans doute pas le premier poste où l’on pense à investir en matière de cybersécurité…

Pour ce type d’enseigne, les risques majeurs identifiés sont effectivement ailleurs : les systèmes de paiement et le site de vente en ligne, que l’on pense naturellement à protéger. Du côté des frigos, il faut ajouter une donnée supplémentaire : le franchisé choisit son matériel, mais celui-ci n’est pas géré par la marque-mère (Système U, Intermarché, Leclerc). Chaque magasin choisit son équipement et son fournisseur selon ses préférences. Le département cybersécurité des grandes enseignes concernées n’a pas forcément de visibilité sur ce qu’il se passe dans chaque magasin. Chez les professionnels, il y a à la fois un problème de sensibilisation à ces questions, mais aussi un vrai manque de budget : une trop faible part est consacrée à la cybersécurité.

Cette attaque est-elle sans précédent ?

Les équipements connectés sont régulièrement la cible d’attaques. L’impact de celles visant l’automobile se chiffre en plusieurs milliards de dollars ces derniers mois. En fin d’année dernière, le système électrique polonais a été attaqué par la Russie. A la même période, au Danemark, à Copenhague, c’était au tour du système de distribution d’eau. Là encore, l’attaque a été attribuée à la Russie. Les systèmes de réfrigération sont connus pour être sensibles. On parle de frigos de magasins, mais les data centers ont leur climatisation, sans quoi les ordinateurs tomberaient en panne à cause de la chaleur. Ces matériels sont également présents dans les blocs opératoires, dans les hôpitaux pour conserver médicaments et vaccins. Le problème posé par le froid est donc bien connu.

Mais le cas que nous venons de vivre en France, qui vise avec cette ampleur la chaîne alimentaire, est probablement sans précédent. Des magasins ont déjà été attaqués par le passé, mais essentiellement pour voler des numéros de carte bancaire. Des attaques ont eu lieu sur les frigos à l’étranger, en Russie ou en Israël, il y a quelques années. Mais cela ne s’était jamais produit en France.

Les attaques de ces derniers jours sont-elles particulièrement sophistiquées ? Les experts en cybersécurité interrogés ne semblent pas être d’accord sur la question.

Les avis divergent car la « sophistication » a plusieurs dimensions. Attaquer un frigo non mis à jour est assez facile. En revanche, le passage à l’échelle est plus compliqué et démontre une volonté de nuire. Il ne s’agit pas d’un frigo isolé, mais de centaines. Nul besoin d’avoir les moyens d’un service de renseignement pour le faire : il faut être très motivé et avoir quelques compétences techniques. Je rappelle que le fichier des impôts qui a fuité cet été avait été piraté par deux jeunes de 16 et 19 ans.

Qui pourrait être derrière ces attaques ?

Il existe trois types d’attaquants classiques. Les criminels, d’abord, qui bloquent les systèmes et demandent une rançon. Mais aucune demande de ce type n’a été évoquée par les victimes. Deuxième famille : les activistes, qui agissent par idéologie. On pourrait imaginer un groupe qui veut nuire à la grande distribution, par exemple au nom de la défense des agriculteurs. Là encore, l’hypothèse se heurte à un obstacle : le manque de revendication ne cadre pas avec des personnes souhaitant faire passer un message. Reste la troisième hypothèse : des services étatiques souhaitant mener une attaque de déstabilisation. C’est ce qui a eu lieu en Pologne et au Danemark. L’Iran a aussi attaqué des systèmes de distribution d’eau aux Etats-Unis. Quelques communes ont dû demander à leurs habitants de faire bouillir l’eau, devenue impropre à la consommation. En France, l’attaque est-elle liée, directement ou indirectement, à l’Iran ou à la Russie ? A un Etat ? A ce jour, c’est le scénario le plus probable du point de vue des motivations.

Cette typologie est schématique : les frontières entre cybercriminels, activistes et Etats sont en réalité beaucoup plus floues. Des acteurs étatiques paient souvent des cybercriminels, ou leur fournissent des outils d’attaque, des cybercriminels recrutent des activistes, des activistes agissent au nom d’un Etat.



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Author : Alexandra Saviana

Publish date : 2026-10-14 10:30:00

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