On croirait entrer dans un bunker. Derrière la façade en béton armé d’une ancienne centrale téléphonique des années 1930, l’obscurité règne dans le hall de Ledger, à peine tamisée par des LEDs colorées. Le laboratoire de cybersécurité s’appelle « le Donjon ». Une image de forteresse cultivée par la licorne française qui fabrique des appareils pour stocker des actifs numériques. Ledger revendique sécuriser près d’un tiers des bitcoins en circulation et plus de 30 % des stablecoins détenus par des particuliers.
Combien cela rapporte-t-il ? Tenue noire qui tranche avec les bagues clinquantes qu’il porte à chaque doigt, Pascal Gauthier ne dévoile pas de chiffre précis. « Ce que je peux vous dire, c’est que notre chiffre d’affaires se compte en centaines de millions d’euros, et que notre business est rentable mais, pour l’instant, un peu cyclique », indique le patron de Ledger, depuis son bureau décoré d’une horloge « qlocktwo », de maillots de NBA dédicacés et d’une drôle de Joconde au visage d’Elon Musk.
Depuis un an et son record à 126 000 dollars, le bitcoin a chuté de 34 %. Le soufflé des NFT, ces jetons d’œuvres d’art ou de cartes de sports virtuelles, est retombé. Un coup de froid qui pousse les fonds d’investissement vers les pâturages plus riants de l’IA générative. Seule bonne nouvelle pour le secteur crypto : cette bascule réactive une problématique qu’il connaît assez bien, la sécurité.
Tout pour l’IA
« L’IA casse tout ce qui est logiciel. Elle fonctionne vingt-quatre heures sur vingt-quatre et peut être comme un million d’attaquants simultanés. S’il y a une faille, elle la trouvera. Le défi est que l’IA attaquante est arrivée du jour au lendemain, alors que les défenses n’avaient pas encore eu le temps de s’établir. C’est pour cela qu’on a vu beaucoup de hacks et de vols de cryptos en début d’année », estime Pascal Gauthier.
La réponse de Ledger s’appelle « Atom », un appareil qui sera commercialisé l’été prochain et ressemble à s’y méprendre à un smartphone. Sa mission : servir de « racine de confiance » aux agents d’intelligence artificielle, ces assistants autonomes qui commencent à travailler, réserver, acheter et payer à notre place. « Vous ne voulez pas donner tous vos secrets, dont votre identité, à un agent probabiliste qui respectera sans doute vos consignes, sans que cela soit certain. S’il a accès à vos comptes en banque, cela peut coûter cher. Et s’il dépense 500 dollars sans en avoir le droit, où se situe le contentieux ? Avec qui ? ». Lui-même ne branche « à presque rien » ses agents qui l’aident à écrire certaines de ses prises de parole.
Pascal Gauthier détaille la manière de fonctionner de son appareil, qui embarque deux systèmes d’exploitation, Android pour les applications non critiques et celui de Ledger pour le reste. « Avant chaque action où l’agent doit utiliser un de vos secrets, il est obligé de vous demander la permission. Par exemple, je vais dépenser 100 dollars en bitcoin, est-ce OK ? C’est vous, humain, qui appuyez sur le Ledger et apposez une signature cryptographique. » À chacun de fixer ses seuils, pour rester « au centre de l’équation ». Ledger a opéré un partenariat avec OpenClaw. Mais la compagnie française peut également sécuriser les agents de Meta, d’OpenAI ou d’Anthropic.
Un pivot ? Le mot ne lui plaît guère. « Je le dis sans détour : la crypto est là pour rester. La tokenisation du monde n’est pas en train de s’arrêter, elle s’accélère, et s’étend par exemple aux actions. L’ensemble des blockchains représentent tout de même 700 millions d’utilisateurs. » Un chiffre élevé au regard de l’usage limité des crypto-actifs dans l’économie réelle. « La propriété privée, c’est quelque chose qui motive les gens, rétorque Pascal Gauthier. Une société sans propriété privée est une société tyrannique. Un monde où il y a toujours un intermédiaire peut être un monde dangereux. »
Nous possédons ainsi les clés de notre maison, argue-t-il. Oubliant bien vite le rôle clef des institutions – cadastre, acte notarié, police – dans la protection de ce droit. Si celles-ci s’effondrent, la société aussi et aucun coffre-fort, fût-il signé Ledger, n’y changera grand-chose.
La revanche de l’atome
Serait-il libertarien ? Il réfute. Derrière son bureau, on aperçoit un Monopoly bitcoin rangé sur une étagère. Un jeu inventé en 1904 par Lizzie Magie pour dénoncer, justement, les excès de la propriété et les monopoles fonciers. « Je suis l’avocat du choix. Aujourd’hui, on pense que l’on vit en démocratie. Demain, ce ne sera peut-être pas toujours le cas. » Son credo, en matière de sécurité dans les cryptos comme dans l’IA : « Il faut être sainement parano. »
A ses yeux, les menaces s’accumulent. « L’IA, c’est le premier coup. Le second viendra de l’ordinateur quantique, capable à terme de briser les chiffrements actuels. » Atom s’en protège déjà. Mais l’ultime parade, défend l’entrepreneur, ne peut être que matérielle. C’est l’idée de son court essai publié en ligne, en mars, et intitulé The Revenge of the Atoms (La revanche de l’atome).
Ce pari de l’outil d’IA incarné, Ledger n’est pas le seul à le faire. Meta, mais aussi OpenAI, et d’autres firmes, pensent à des appareils dédiés à cette nouvelle technologie. Ledger entend se démarquer par ses couches de sécurité : coque anti-perçage, alerte liée à toute tentative d’ajout de composant… Un protocole digne de la « parano » assumée de Pascal Gauthier.
Récemment, des portefeuilles Ledger ont néanmoins été piégés par un revendeur agréé CryptoBilis. Le préjudice frôle les 100 millions de dollars, d’après les dernières estimations. « Cela semble limité à certains de nos revendeurs en Asie du Sud-Est. Une enquête est en cours », indique Pascal Gauthier, sans s’étendre.
La profusion de ces coffres-forts numériques ouvre aussi l’appétit du grand banditisme. En janvier 2025, David Balland, cofondateur de Ledger, a été enlevé et mutilé par des ravisseurs qui réclamaient une rançon en cryptos. Les rapts ont depuis explosé en France, avec des dizaines d’affaires impliquant parfois de petits porteurs. « L’arbre de la crypto cache la forêt du mal-être français. Les attaquants ont des bases de données avec le nom de chaque Français, collectées jusque dans le Fisc, et en face, des informations : un bitcoin, trois lingots d’or, une Porsche… C’est un problème d’ordre public », affirme Pascal Gauthier.
Le vendeur de coffres-forts numériques semble cependant avoir compris qu’un argumentaire purement sécuritaire ne lui gagnera pas les faveurs d’un large public. Atom est présenté comme un « objet connecté communicant ». A plus long terme, l’entreprise, conseillée depuis quelques années par Tony Fadell, père de l’iconique iPod, ne s’interdit pas de le faire « évoluer » vers un « smartphone ». Un marché bien plus vaste. Mais aussi férocement concurrentiel.
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Author : Maxime Recoquillé, Anne Cagan
Publish date : 2026-10-15 15:00:00
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