Un vent de déjà vu souffle sur la Russie. Pour éviter d’être enrôlés dans les rangs de l’armée, les Russes sont de nouveau des dizaines de milliers à fuir le pays. Rien que sur la journée du 18 août, 20 000 personnes ont franchi la frontière terrestre entre la Russie et la Géorgie, soit environ trois fois le nombre habituel de passages quotidiens. Un scénario qui n’est pas sans rappeler celui de septembre 2022, lorsque 400 000 hommes s’étaient réfugiés à l’étranger, après l’annonce d’une mobilisation partielle, six mois après l’invasion de l’Ukraine.
Sauf que cette fois, les départs ont commencé avant même toute annonce officielle, bien qu’ils soient moins massifs. L’organisation bénévole Idite Lesom, qui accompagne les Russes souhaitant échapper à la mobilisation forcée, a vu le nombre de sollicitations bondir : +50 % de demandes d’assistance en automne, par rapport au printemps.
Eviter d’être enrôlés
Même son de cloche du côté de l’ONG Kovcheg, qui a connu une recrudescence des demandes de renseignements, qui ont été multipliées par huit depuis juillet. « Par rapport à 2022, nous assistons aujourd’hui à une vague d’émigration moins importante, mais mieux préparée », explique la fondatrice de l’ONG Anastasia Bourakova, dans les colonnes de The Economist. En Arménie, pays qui, comme la Géorgie, accueille les Russes sans visa, l’afflux a été si fort depuis le printemps que la pression sur le logement a entraîné une hausse des loyers d’environ 40 %.
Ces chiffres n’ont rien d’étonnant au vu des rumeurs qui circulent depuis des mois. Sur les réseaux sociaux, la perspective d’une nouvelle mobilisation forcée est largement relayée. Et certains affirment que le processus aurait déjà commencé. A en croire plusieurs documents internes obtenus par Bloomberg en septembre, des responsables du Kremlin — et même des employés de centres de recrutement militaire — auraient conseillé à leurs proches de quitter la Russie dans les mois à venir, tout en cherchant activement des moyens d’ouvrir des comptes bancaires à l’étranger.
Un responsable de la sécurité européen cité par Bloomberg avance également le chiffre de 300 000 nouveaux hommes mobilisés par Moscou, chiffre qu’Emmanuel Macron a pour sa part jugé « crédible ». Les services de renseignement ukrainiens anticipent pour leur part une mobilisation encore plus vaste : selon ces derniers, cités par le Kyiv Post, la Russie compterait mobiliser 600 000 hommes supplémentaires entre 2026 et 2027. Les blogueurs militaires russes sont également nombreux à juger cette perspective crédible.
Une conscription plus discrète ?
Pour autant, le Kremlin nie en bloc. « Ce sont des absurdités totales. Il s’agit d’une attaque informationnelle contre la Russie », a même déclaré Vladimir Poutine à la veille des élections de septembre. Mais les Russes, instruits par l’expérience, semblent plutôt tentés de penser que plus les autorités démentent catégoriquement préparer une mesure désagréable, plus celle-ci risque de se produire. Il faut dire qu’en 2022, le Kremlin avait nié préparer une mobilisation une semaine seulement avant de l’annoncer…
En pratique, aucune nouvelle déclaration officielle n’est nécessaire, puisque le décret de mobilisation précédent n’a jamais été abrogé. Mais la lassitude se fait de plus en plus sentir côté russe, après quatre ans de guerre. Cet été, des manifestations ont éclaté à Penza, à 600 kilomètres à l’est de Moscou, après l’interpellation de force, en pleine rue, de plusieurs personnes par des recruteurs en civil, pour les envoyer sur le front.
De nouveaux profils mobilisés ?
Pour éviter de nouvelles protestations, la prochaine vague de mobilisation pourrait bien se dérouler de manière plus discrète. Les autorités ont entièrement réformé le système de conscription pour instaurer un service militaire silencieux. Les convocations papier ont été remplacées par un registre numérique unique, désormais parfaitement intégré aux services fiscaux, au ministère de l’Intérieur, aux dossiers médicaux, aux bases de données foncières et au contrôle des frontières. Une fois la convocation électronique émise, le destinataire se voit automatiquement interdit de quitter le pays.
D’importantes questions militaires devront être résolues avant d’envoyer des hommes supplémentaires au front. A commencer par le profil des personnes à mobiliser. Des soldats plus jeunes, en meilleure condition physique et mieux instruits seraient plus efficaces que les hommes âgés que la Russie a recrutés lors des précédentes campagnes. Les soldats nord-coréens qui ont combattu pour la Russie l’ont démontré : les militaires ukrainiens les ont décrits comme nettement plus tenaces et compétents que l’infanterie russe.
Car actuellement, « l’armée russe attire principalement des hommes peu qualifiés et disposant de faibles perspectives d’avenir », analyse Vladislav Inozemtsev, économiste russe, pour l’hebdomadaire The Economist. Les soldats perçoivent un salaire mensuel relativement peu élevé – de 200 000 roubles -, dont une grande partie est souvent détournée par leurs supérieurs. En revanche, l’indemnité versée aux proches en cas de décès est considérable : elle atteint 15 millions de roubles, soit plus de dix fois le revenu annuel moyen en Russie. Confrontée à une grave pénurie d’effectifs, du fait de pertes considérables, l’armée russe envisagerait d’ailleurs de revenir sur ce système pour augmenter les salaires versés aux conscrits et réduire l’indemnité versée en cas de décès.
Outre les recrutements intra-Russie, Moscou profiterait également du durcissement des politiques d’asile en Europe et aux Etats-Unis pour réintégrer certains ressortissants russes ayant fui le pays, révèle la BBC ce vendredi. L’une d’elles, expulsée de force des Etats-Unis, assure, témoins à l’appui, que des agents du FSB ont remis à tous les hommes expulsés des papiers militaires, les obligeant à s’inscrire au bureau de recrutement local, d’où partent souvent les conscrits mobilisés pour aller combattre… en Ukraine. Pour recruter à tour de bras, tous les moyens sont bons…
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Author : Juliette Laffont
Publish date : 2026-10-16 14:42:00
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