L’Express

« Starlink est partout » : en Ukraine, impossible de faire sans les satellites d’Elon Musk

Voilà longtemps qu’on n’avait pas savouré une si heureuse nouvelle chez les blogueurs militaires russes. « Au cours des dernières 24 heures, on a recensé beaucoup moins de drones ennemis qu’à l’accoutumée », note avec satisfaction, ce mardi 20 octobre sur Telegram, l’un de ces comptes ultranationalistes suivi par plus d’un million de personnes. Un autre y va de son diagnostic : « La situation sur la route R-280 est plus calme depuis deux jours, observe-t-il à propos d’une artère clé pour la logistique de guerre russe dans les territoires occupés du sud de l’Ukraine. Au cours de cette période, un seul véhicule a été frappé par un drone kamikaze. » Cette baisse inattendue des frappes s’explique par une dégradation soudaine de l’accès des forces ukrainiennes à Starshield, la version militaire de la constellation de satellites Starlink d’Elon Musk.

Le patron de SpaceX a en effet ordonné mi-octobre, selon les informations du Wall Street Journal, un plafonnement de la vitesse de connexion des équipements ukrainiens à son réseau de satellites, sur fond de tensions entre Kiev et Washington – bien que le milliardaire renvoie la responsabilité de la décision au président américain. « Concrètement, cela signifie qu’au-delà de 160 km/h, voire moins, la connexion disparaît, explique John Hardie, directeur adjoint du programme Russie à la Foundation for Defense of Democracies de Washington. Ce qui a pour effet de rendre inopérants certains armements ukrainiens utilisant ce système pour fonctionner. » Un coup sévère pour l’Ukraine. « Cela ralentit notre logistique en première ligne et limite l’utilisation de divers types de drones, en particulier les drones de frappe à moyenne portée et les intercepteurs de Shahed à réaction », a déploré Volodymyr Zelensky le 19 octobre.

Forte dépendance

Le magnat de la tech américaine n’en est pas à son coup d’essai. En septembre 2022, redoutant une escalade, il avait déjà secrètement demandé à ses équipes de désactiver Starlink au large de Sébastopol, en Crimée, pour déjouer une attaque de drones navals ukrainiens contre la flotte russe de la mer Noire. Avant de faire à nouveau planer la menace d’une déconnexion trois ans plus tard, quelques jours après l’altercation entre Volodymyr Zelensky et Donald Trump dans le bureau Ovale en février 2025 : « Mon système Starlink est l’épine dorsale de l’armée ukrainienne. Toute leur ligne de front s’effondrerait si je le coupais », avait-il mis en garde sur son réseau social X.

Ce nouveau coup de frein tombe au plus mal pour Kiev. Activé au-dessus de l’Ukraine seulement deux jours après le début de l’invasion russe, le réseau satellitaire d’Elon Musk s’est rapidement imposé comme un outil vital dans l’organisation des opérations ukrainiennes. « Starlink est partout, résume Yohann Michel, responsable du pôle puissance aérienne à l’Institut d’études de stratégie et de défense (IESD). L’architecture du commandement ukrainien repose énormément sur cet outil. » Utilisé à presque tous les niveaux, le système permet ainsi de maintenir les canaux ouverts entre l’état-major et les unités, de transmettre en temps réel des cibles à l’artillerie, ou encore de piloter à distance toute une panoplie de drones…

Peu d’alternatives

Cette dépendance inquiète au plus haut point les Ukrainiens. Ils craignent de ne plus être seulement bridés dans leur utilisation mais purement et simplement privés du réseau, comme les Russes en février dernier. A l’époque, la mise en place d’un système de filtrage par SpaceX avait brutalement privé les forces de Moscou de tout accès – semant la pagaille dans l’organisation de leurs opérations sur le front. « Un tel cas de figure serait catastrophique pour l’Ukraine », souffle une source militaire. Officiellement, les forces armées ukrainiennes exploitent environ 50 000 terminaux, qui permettent de se connecter au réseau, grâce à des acquisitions du gouvernement ou de ses partenaires internationaux, auxquels s’ajouterait un nombre équivalent provenant de dons privés ou d’achats directs par des soldats. « La perte de Starlink aurait des conséquences très lourdes, abonde John Hardie, de la FDD. Cela pourrait affecter la capacité de l’Ukraine à maintenir ses lignes de défense pendant la période de transition vers un nouveau système. »

Or à court terme, Kiev manque d’alternatives. Le projet de constellation de satellites de l’Union européenne, IRIS², ne prévoit ses premiers lancements qu’en 2029, avec une pleine capacité un an plus tard. Quant au franco-britannique Eutelsat OneWeb, déjà présent en Ukraine, il n’a pas encore les capacités suffisantes pour se substituer à Starlink, avec seulement 650 satellites, contre plus de 11 000 pour Starlink…

« Si nous devions prendre en charge l’intégralité de la capacité de connectivité de l’Ukraine et de tous ses citoyens, nous ne serions pas en mesure de le faire. Soyons tout à fait honnêtes », avait reconnu son ancienne PDG, Eva Berneke, auprès de Politico en avril 2025. « L’efficacité de Starlink s’est construite sur un déploiement de milliers de satellites qui a pris des années, conclut Mykhailo Gonchar, président de l’institut ukrainien Centre for Global Studies Strategy XXI. Et pour le moment, il n’y a pas d’alternative crédible pour le remplacer. » En attendant, difficile donc de faire sans les satellites de l’erratique Elon Musk.



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Author : Paul Véronique

Publish date : 2026-10-22 03:45:00

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