Le 28 octobre, Moscou accueillera les dirigeants africains pour le troisième sommet Russie-Afrique depuis 2019. Pour Vladimir Poutine, ce rendez-vous diplomatique constitue une nouvelle étape dans une offensive d’influence destinée à rallier les pays du Sud à la vision géopolitique du Kremlin. Le président russe cherche notamment à présenter son pays comme le défenseur de la « majorité mondiale » face à ce qu’il dénonce comme les pratiques « néocoloniales » des puissances occidentales, analyse The Economist.
Cette campagne de séduction a pris une ampleur supplémentaire depuis le déclenchement de l’invasion russe à grande échelle de l’Ukraine, en 2022, et l’on sait désormais que la Russie recrute des soldats en Afrique. Lors de la précédente édition du sommet, en 2023, une porte-parole russe était même allée jusqu’à affirmer que les soldats de son pays sacrifiaient leur vie sur le champ de bataille pour garantir la liberté des populations africaines.
De quoi faire bondir certains journaux indépendants en Afrique : « Nommez un seul pays où la présence russe a apporté la sécurité et la stabilité », tance ainsi le Sahel Times, énumérant à tour de bras les contre-exemples et rappelant que la Russie – présente notamment à travers les groupes Africa Corps, ex-Wagner – se place rarement du côté des populations. « Il reste aux Maliens à se rappeler qu’un palais n’a jamais été un pays, et que la sécurité qui ne descend pas jusqu’au village n’est que la sécurité de ceux qui l’ont commandée », écrit le titre.
Mais malgré le scepticisme que peuvent susciter de telles déclarations, le Kremlin considère l’Afrique comme un terrain favorable à l’expansion de son influence. En février, Sergueï Lavrov, alors ministre des Affaires étrangères, indiquait ainsi que 90 % des fonctionnaires russes expulsés d’Europe avaient été redéployés sur le continent. Moscou multiplie désormais les initiatives mêlant diplomatie culturelle, enseignement supérieur, religion, médias et campagnes de désinformation.
La culture et l’éducation au service de l’influence russe
Exemple emblématique de cette offensive : les « Maisons de Russie ». Officiellement consacrées à la promotion de la langue et de la culture russes, elles sont considérées par certains analystes comme des relais de propagande. Ivan Klyszcz, chercheur au Centre international pour la défense et la sécurité en Estonie, les décrit notamment comme des points d’ancrage des réseaux d’influence du Kremlin.
Leur programmation participe à cette stratégie. Des documentaires comme « Bataille pour l’Afrique » valorisent l’appui russe aux régimes sahéliens opposés à l’influence française, tandis que d’autres comme « Pourquoi j’ai déménagé en Russie » présentent le parcours d’Américains qui auraient fui l’hostilité envers Moscou. L’Ukraine accuse par ailleurs ces établissements de contribuer au recrutement de combattants africains, tandis que plusieurs gouvernements européens envisagent leur fermeture en raison de soupçons de propagande.
A Sao Tomé-et-Principe, petit Etat insulaire autrefois proche de l’Union soviétique, une nouvelle Maison de Russie a ouvert en septembre dans un ancien cabinet de kinésithérapie. Des portraits d’écrivains, de sportifs et de cosmonautes y retracent l’histoire du pays, tandis qu’une photographie de Vladimir Poutine domine une salle consacrée à l’apprentissage du russe. A l’entrée, un visuel créé par intelligence artificielle reprend le slogan soviétique « amitié des peuples ».
L’enseignement supérieur constitue un autre levier d’influence. Près de 37 000 étudiants africains poursuivent aujourd’hui leur formation en Russie, soit presque cinq fois plus qu’en 2010, notamment grâce à l’augmentation des bourses. Leur nombre dépasse désormais le record de la guerre froide, lorsque Moscou formait une partie des futures élites africaines, à l’image des actuels présidents de l’Angola, du Ghana ou encore de la Namibie.
Les centres culturels russes entretiennent également ces réseaux d’anciens étudiants et accueillent des rencontres de l’Eglise orthodoxe. Soutenue dans son expansion africaine par le Kremlin, cette dernière contribue à présenter la Russie comme une défenseuse des valeurs traditionnelles face à un Occident dépeint comme décadent.
Une offensive médiatique multiforme
La stratégie russe repose aussi sur une présence croissante dans l’espace médiatique africain. La chaîne publique RT a conclu des accords de diffusion avec plusieurs médias locaux, dont Afrique Media, basé au Cameroun. De son côté, African Initiative, une agence lancée en 2023 et se présentant comme indépendante, entretiendrait, selon un rapport du gouvernement français, des liens avec d’anciens membres du groupe paramilitaire Wagner et les services de renseignement russes.
Cette organisation aurait notamment participé à la diffusion de fausses informations accusant les Etats-Unis d’avoir propagé la dengue au Burkina Faso ou encore laissant entendre que la France soutiendrait les groupes djihadistes au Sahel. Pour toucher davantage les populations locales, elle s’associe à des créateurs africains, notamment à travers la websérie « Gandhi Malien », animée par un présentateur malien et un journaliste russe. Au Burkina Faso, l’émission « L’Heure Russe » est quant à elle présentée par le rappeur russo-burkinabé MC Ruskof.
Moscou cherche également à influencer les pratiques journalistiques. Depuis juillet 2025, RT et d’autres médias financés par l’Etat russe ont organisé au moins vingt formations destinées à des journalistes de 29 pays africains, rappelle The Economist. Si ces sessions proposent des conseils professionnels, elles véhiculent également des récits favorables au Kremlin. Des prisonniers ukrainiens y sont qualifiés de « néonazis », tandis que le massacre de Boutcha est présenté comme un exemple de désinformation.
A ces initiatives s’ajoutent des opérations plus discrètes. Une enquête du collectif Forbidden Stories a révélé l’existence d’un réseau soutenu par Moscou, surnommé « la Compagnie », qui rémunérerait des journalistes dans les pays du Sud pour introduire de fausses informations dans les médias locaux. Une de ses campagnes aurait notamment cherché à discréditer le corridor de Lobito, un projet d’infrastructures angolais financé par les Etats-Unis et l’Union européenne.
Une influence difficile à mesurer, mais potentiellement déstabilisatrice
Malgré l’ampleur des moyens mobilisés, les résultats de cette offensive restent néanmoins incertains. Les audiences de RT et d’African Initiative demeurent modestes, tandis que les enquêtes d’opinion montrent que l’influence russe est généralement perçue moins favorablement que celle des Etats-Unis, de la Chine ou des anciennes puissances coloniales. La capacité économique limitée de Moscou et le recrutement d’Africains pour combattre en Ukraine constituent également des obstacles à son image.
Mais la stratégie russe n’est pas pour autant sans conséquences. Selon un analyste de l’ONG Code for Africa, cité par The Economist, le Kremlin ne cherche pas seulement à défendre ses intérêts, il vise aussi à affaiblir délibérément la cohésion sociale des pays ciblés. Car, assure-t-il, « plus un Etat est fragilisé, plus il devient vulnérable aux ambitions de Moscou ».
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Author : Juliette Laffont
Publish date : 2026-10-25 16:35:00
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