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« Nos divertissements sont terminés », le théâtre intime de Yasmina Reza

Yasmina Reza annonce la couleur dès les premières pages de Nos divertissements sont terminés : « A l’âge adulte, la fille est devenue écrivain. Quand on acquiert une quelconque notoriété, on peut construire un double de soi public. Un jour, parlant d’un possible amoureux, son amie Luppa lui avait dit : je lui ai raconté ma vie, enfin ma vie numéro dix, réservée à ce genre de type dans ce genre de situation. Les informations que la fille a données sur son enfance au cours des années ont été sa vie numéro dix. Optimisée, imprécise. Fausse par certains aspects. Aucun focus sur des choses essentielles. Elle n’a fait qu’imiter ses parents, eux-mêmes vagues et nébuleux pour tout ce qui concernait leur histoire. »

Malgré son succès, cette femme à qui l’on doit la géniale pièce Art ou des romans foutraques tel Babylone (prix Renaudot 2016) a toujours préservé sa part de mystère. Dans son nouveau livre, elle lève enfin le voile, tout en ménageant une certaine distance – elle n’emploie jamais le « je » et se désigne elle-même comme « la fille. Son père, d’origine juive irano-russe, est rebaptisé Elias ; sa mère, violoniste ashkénaze issue de la bourgeoisie hongroise, s’appelle ici Dora. « On n’était pas chez les raisonnables », prévient d’emblée Yasmina Reza. C’est le moins que l’on puisse dire… Diva déclassée ressemblant à la comédienne Hedy Lamarr, Dora restait au lit jusqu’à 11 heures, jouait au bridge l’après-midi et sortait le soir. « La fille n’a aucun souvenir de l’avoir vue le matin avant de partir à l’école », remarque l’enfant de cette foldingue qui aimait se présenter comme « la femme la plus équilibrée ». Il est vrai que le père était encore pire. Revendeur de vêtements bon marché, Elias portait régulièrement la main sur sa fille : « Elle haïssait son père lorsqu’il était violent mais elle l’aimait par ailleurs. Elle n’a jamais pensé même dans ses pires moments qu’il lui voulait du mal. Elle se disait, il a perdu le contrôle. Il est fou. Toujours, même très petite, elle sentait dans cette frénésie l’expression d’une passion vitale qui le dépassait. »

Mélancolique et mal fagotée, l’enfant battue se réfugie dans la littérature russe, trouvant en Dostoïevski un « père spirituel », et chez Tolstoï, Tchékhov, Gogol, Tourgueniev et Pouchkine des frères d’élection.

Il y a des moments de tristesse pure (superbe passage sur une colonie de vacances à Morzine) mais, comme toujours chez Yasmina Reza, la gravité est contrebalancée par des passages comiques inouïs. Un des meilleurs amis de la fille, Haziel, vit aujourd’hui à New York et idolâtre Donald Trump. Dans des monologues tordants, dignes de Philip Roth, Haziel fait l’éloge de son héros. Sans souscrire aux idées de son personnage, Yasmina Reza elle-même pointe un paradoxe de notre époque : « C’est le monde idéalisé de la culture. Un monde qui se croit encore au chaud tandis que les déraisonnables et les tyrans conduisent la planète. Elle a vu partout les acteurs en pincer pour les méchants et les bouffons tragiques. Tous veulent jouer Lady Macbeth, Richard III, se frotter aux grands démesurés. Tu adores Pacino dans Scarface mais tu t’épouvantes quand on te dit Trump. Le monstre est plébiscité dans la fiction et abominé dans la vraie vie. La fille le ressent comme une incompréhension du temps car chaque seconde passée est déjà une fiction. »

Nos divertissements sont terminés : le titre est tiré de La Tempête de Shakespeare. On ne trouvera pas dans ces pages d’interprétations laborieuses et autres postures lourdes qui minent la littérature victimaire commerciale si en vogue de nos jours. Avec son intelligence habituelle, Yasmina Reza nous rappelle comme tous les grands écrivains que nos vies ne sont que des ombres errantes, pleines de bruit et de fureur, et qui ne signifient rien.

Nos divertissements sont terminés par Yasmina Reza. Flammarion, 183 p., 21 €.



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Author : Louis-Henri de La Rochefoucauld

Publish date : 2026-10-25 08:00:00

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