Un ami socialiste l’a averti, voilà peu : « Il faut que tu dises nettement quel genre de président tu veux être. » Raphaël Glucksmann sait-il seulement quel candidat il veut être ? L’homme s’est parfois pris à rêver de la campagne de « Kennedy », la rhétorique d’avenir et d’espoir du charismatique démocrate américain. Au panache de « JFK », l’eurodéputé oppose surtout la tempérance du ruminant… « Vous savez, je suis une sorte de vache. J’ai besoin de temps pour ruminer, travailler, construire », prévenait-il dans une ancienne interview au Parisien. Douze jours auront été nécessaires, depuis sa victoire à la primaire, pour accoucher d’un discret premier déplacement à Amiens, dans une mission locale. Retour à la case départ ? « On pensait qu’il pourrait capitaliser sur la dynamique post-primaire. Il a pris quelques points dans les sondages (il oscille entre 13 et 15 % des intentions de vote, NDLR). Mais l’actualité l’écrase totalement », s’inquiète un socialiste.
Lui, que certains jugeaient, non sans malice, absent des grands élans, voire très mal à l’aise en « manif », n’a pas mis les pieds aux mobilisations lycéennes. Il souhaite éviter le ciblage de la « galaxie insoumise » dont il se dit victime, carburant à séquences virales. Pas plus qu’il n’a souhaité se rendre à Orléans, à la contre-manifestation de la gauche lors du congrès du RN, il préfère battre Marine Le Pen dans les urnes. Samedi 24 octobre, au lendemain de l’attentat raciste de Trappes, le maire endeuillé Ali Rabeh était présent. Le premier secrétaire du Parti socialiste, son ancien concurrent Olivier Faure, aussi. « La présidentielle est une bataille de rue, et il théorise l’idée qu’il n’y a pas sa place », critique l’un de ses anciens camarades.
Raphaël Glucksmann peine à dompter la séquence. Il accuse le coup d’une sourde révolution. Hier encore, il était la personnalité politique préférée d’une jeunesse qui partageait sur Instagram ses combats en défense des Ouïghours. Aujourd’hui, il est tourné en ridicule sur ces mêmes plateformes. « A force d’être moqué, Raphaël a perdu sa gravitas d’homme politique », songe même un élu de gauche. « Ce qui me meurtrit c’est qu’avec la jeunesse il y a un avant et un après 7 Octobre », l’a entendu dire l’un de ses soutiens. Son refus de qualifier de « génocide » la situation à Gaza, veulent croire ses amis, a cristallisé les critiques d’une partie de la jeunesse de gauche, qui lui préfèrent désormais Jean-Luc Mélenchon. L’un d’eux l’exhorte : « Il y a eu une jeunesse Glucksmann, et il doit la retrouver. »
Jeudi 23 octobre, à Matignon, l’ancien essayiste la joue ferme et nuancée. Sa feuille de route de sortie de crise, publiée sur X, est un inventaire de solutions aux mobilisations et violences du 17 octobre. Ici, quatre mesures pour répondre aux revendications de la jeunesse ; là deux propositions pour augmenter le pouvoir d’achat. Là encore, trois demandes pour « garantir l’ordre républicain et l’expression démocratique ». Un maire PS a lu la brochure numérique avec intérêt. Il a fait remonter aux équipes du candidat qu’il lui avait trouvé les défauts de ses qualités : « C’est bien parce qu’il est complet, et c’est chiant parce qu’il est complet. »
Le moment n’est pas glorieux, il est « populiste », analyse l’entourage de Raphaël Glucksmann. Jean-Luc Mélenchon comme Marine Le Pen se savent à la tête d’un bloc en béton armée. Le piège identitaire, la colère et le désir de transformation accentuent la tenaille du Rassemblement national et de La France insoumise sur la présidentielle. « Notre tradition, c’est la raison et le temps long, pas l’instinct et l’irrationnel, souffle un proche. C’est la difficulté des démocrates face aux populistes. » Parfois, l’émetteur a aussi une influence sur son propre message. « Emmanuel Macron lui-même avait emprunté les codes du populisme, comprenant sa puissance rhétorique : la posture antisystème ou encore la promesse de rupture avec l’ordre établi », nuance Marc Lazar, historien et sociologue, auteur du livre Pour l’amour du peuple, histoire du populisme en France (Gallimard).
Non, l’enfer n’est pas toujours les autres. « Glucksmann va à l’élection présidentielle avec des pneus neiges alors qu’il ne neige pas », s’étonne alors Sandrine Rousseau qui, au gré des trois débats socialistes n’a pas retenu « une seule mesure » émanant de l’ancien essayiste. Les ennuis des uns ressemblent désormais aux problèmes des autres. Deux lieutenants d’Edouard Philippe et de Raphaël Glucksmann, concurrents dans la bataille du centre, en devisaient récemment dans les travées du Parlement européen. L’eurodéputé Horizons convoque l’importance in fine du « vote utile » pour éviter le duel Mélenchon-Le Pen. « Ça ne suffira pas », répond l’homologue socialiste. L’ancien essayiste compte bien capitaliser sur son récit, autour de la « Révolution écologique » en 100 jours ou son « nouveau contrat patriotique ». Mais il assume de porter un programme « plus humble », au motif que les promesses non tenues sont « ce qui est en train de tuer la démocratie française ».
Paradoxe de l’époque, les « Glucksmanniens » s’en remettent alors au « moment dégagiste » qu’ils identifient. L’eurodéputé théorise ainsi l’impuissance de l’Etat face aux violences du 17 octobre, l’échec consubstantiel de la macronie – « une vacuité narcissique », répète-t-il – pour mieux disqualifier ses concurrents du bloc central, anciens premiers ministres frappés du sceau du décennat. L’entreprise a ses limites. Les insoumis ne s’y trompent pas, accusent le social-démocrate d’être un Macron-bis pour l’exclure du champ de la gauche. Européiste, le coprésident de Place publique anticipe, en petit comité, qu’il traînera comme un boulet ce statut « d’élite distante en échec, servant des intérêts qui ne sont pas nationaux », de « candidat du système » et des médias. Quel candidat veut être Raphaël Glucksmann ? Certains ont déjà répondu pour lui.
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Author : Mattias Corrasco
Publish date : 2026-10-25 15:00:00
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