Les lecteurs de L’Express comme les auditeurs de France Inter le savent bien : Thierry Lhermitte est un passionné de sciences. Visitant des laboratoires depuis deux décennies pour soutenir la Fondation pour la Recherche médicale (FRM) dont il est le parrain, l’acteur publie Passeur de science (Albin Michel), qui revient sur ses rencontres les plus marquantes comme sur son goût des mathématiques et des livres. Pour L’Express, celui qui vient d’incarner le général Giraud dans La Bataille de Gaulle raconte son grand-père neurologue, fustige les discours simplistes sur la santé et nous donne ses conseils de lecture, de Christophe Galfard à Raymond Aron.
L’Express : A quel point votre grand-père Jean et votre oncle François, deux figures majeures de la neurologie, ont-ils exercé une influence sur votre passion pour la science ?
Thierry Lhermitte : J’avais 6 ans quand mon grand-père est mort. Mon oncle François, qui a été à la tête du service de neurologie et neuropsychologie à la Pitié Salpêtrière pendant trente ans, passait régulièrement à la maison. Je regrette de ne pas avoir eu l’intelligence de lui poser plus de questions. J’ai appris, plus âgé, que mon grand-père avait laissé son nom au signe de Lhermitte, un signe clinique qui correspond à une sensation de décharge électrique au niveau du dos, en fléchissant la nuque. Il se retrouve notamment chez les personnes atteintes de sclérose en plaques.
J’ai découvert mon grand-père à travers ses livres. Il était plutôt un catholique conservateur, mais savait faire la part entre spiritualité et réalité de la nature. Dès les années 1920, il avait postulé que les désordres psychiques étaient dus à des atteintes fonctionnelles ou lésionnelles du système nerveux. Pour lui, il n’y avait pas de frontière étanche entre neurologie et psychiatrie, ce qui est très moderne. Il est sidérant de voir à quel point des savants, qui ne disposaient alors que d’outils rudimentaires, la description clinique, la dissection et le microscope optiques, avaient déjà fait des découvertes sur le cerveau.
En parcourant vos rencontres avec des chercheurs, on constate à quel point c’est un métier ingrat, avec des rémunérations modestes vu leur niveau d’étude, de la bureaucratie, et le risque de voir des années de recherche tomber à l’eau pour un mauvais résultat…
C’est avant tout une passion, celle de connaître et de soigner. Heureusement que des magazines comme L’Express sont d’ailleurs là pour en parler, parce que la dernière fois qu’un scientifique a dû faire la couverture de Paris Match, cela devait être Didier Raoult. Je cite dans le livre l’épidémiologiste Philippe Ravaud, qui pendant la pandémie, avait voulu accéder aux données brutes de Didier Raoult sur l’hydroxychloroquine, ce qui aurait pu clore plus rapidement les interrogations sur les études menées à l’IHU de Marseille. Raoult est un cas caricatural, mais loin d’être unique en matière de pratiques préjudiciables. Un résultat doit être confirmé et reconfirmé pour qu’il devienne scientifique.
Vous critiquez aussi le ministre de la Santé américain, Robert Kennedy Jr.
Il est représentatif de ces discours simplistes, le « y a qu’à… « , alors que les chercheurs des laboratoires que je visite ne cessent de montrer à quel point le vivant est complexe. Mais ces idéologues à la tête de la science aux Etats-Unis sont peut-être une bonne nouvelle pour la recherche européenne.
Je suis loin de tout comprendre, mais dès que j’entends des discours simplistes sur la santé, ça m’énerve. Comme l’idée qu’on pourrait facilement « booster » notre système immunitaire, alors qu’il est d’une complexité vertigineuse. Les immunothérapies anticancéreuses ont transformé l’oncologie depuis une dizaine d’années. Ces traitements ciblent le système immunitaire du patient, qu’ils activent et éduquent pour qu’il élimine les cellules tumorales. Mais cette stratégie, qui permet traiter des cancers auparavant incurables, a un revers : en stimulant les défenses immunitaires, on risque parfois de les pousser à l’excès, en déclenchant une réaction inflammatoire généralisée. Ce matin, j’ai aussi entendu des gens parler de « régime détox », alors que ça n’a aucun fondement scientifique.
Je ne sais que trop bien que lorsqu’on souffre, on peut être prêt à tout pour aller mieux
Vous confiez pourtant avoir vous-même consulté des charlatans alors que vous souffriez d’une lombalgie chronique et d’une sciatique…
J’ai ressenti des douleurs pendant huit ans. Quand on souffre, il y a toujours quelqu’un pour vous dire d’aller voir tel praticien qui lui a permis de ne plus avoir mal. J’ai consulté un médecin qui m’a fait « chuuuut » dans mon dos. J’ai aussi fait un stage de respiration sur un tapis de salon. Je n’ai vu ces praticiens ésotériques qu’une fois chacun, mais je l’ai fait. Finalement, une nucléolyse au laser, qui réduit le volume du disque intervertébral, a d’abord fait disparaître ma sciatique, avant qu’un médecin de la douleur me prescrive de la morphine pour que la douleur de la lombalgie s’estompe progressivement. Mais je ne sais que trop bien que lorsqu’on souffre, on peut être prêt à tout pour aller mieux.
Quels sont les laboratoires les plus marquants que vous ayez vus, parmi plusieurs centaines de visites ?
J’ai été impressionné par Jean-Charles Duclos-Vallée, hépatologue qui développe des organoïdes pour reproduire une partie d’un foie. L’un des objectifs est d’arriver à un foie bioartificiel externe fonctionnant sur le principe de la dialyse. J’ai aussi un souvenir fort d’Aziz Moqrich, neurobiologiste qui travaille sur les douleurs chroniques. Il a identifié les propriétés antalgiques d’une molécule naturelle, la TAFA4, qui est en essai clinique. Et grâce à L’Express, j’ai découvert le biologiste Raphaël Rodriguez, figure montante de la cancérologie, qui met au point des molécules pour combattre les métastases, responsables de 70 % des décès par cancer.
Vous revenez aussi sur votre passion des livres sur la science ou l’histoire, bien connue des lecteurs de L’Express. Que nous conseillez-vous ?
J’ai adoré La Vie à portée de main de Christophe Galfard, un formidable vulgarisateur. Mathematica de David Bessis m’a décomplexé : il explique qu’il est normal de se sentir rapidement dépassé quand on aborde une discipline comme les mathématiques, mais que celles-ci sont en fait à la portée de tous, à condition d’accepter de ne pas tout comprendre d’emblée, d’y revenir, de travailler sa curiosité… Ni Dieu ni gène, de Jean-Jacques Kupiec et Pierre Sonigo montre bien la nature probabiliste et non déterministe du vivant. L’Express m’a aussi permis de rencontrer les Prix Nobel Alain Aspect et Venki Ramakrishnan. Ce dernier explique que la recherche sur le vieillissement avance lentement, poussée par les fortunés de la Silicon Valley, mais que Bill Gates a fait plus de bien à l’humanité en luttant contre le paludisme. En dehors de la science, j’ai dévoré les Mémoires de Raymond Aron. Quel niveau de réflexion, qui survole toutes les problématiques du XXe siècle ! Aron a vu la montée du nazisme en Allemagne dans les années 1930, avant d’être lucide sur le communisme, alors que des économistes assuraient que le niveau de vie des ouvriers russes dépasserait celui des Français et des Américains grâce à la planification. Et j’ai lu il n’y a pas longtemps L’Ancien régime et la Révolution de Tocqueville. La grande classe !
Passeur de science, par Thierry Lhermitte, avec Sandrine Cabut. Albin Michel, 285 p., 20,90 €.
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Author : Stéphanie Benz, Thomas Mahler
Publish date : 2026-10-27 15:00:00
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