Les pillages du 17 octobre constituent un traumatisme politique de bien des façons. Ils interrogent en particulier la capacité de l’Etat à assurer la sécurité des citoyens. Les témoignages de commerçants appelant en vain les forces de l’ordre tandis que leur magasin était dévasté, ou même de ceux qui ont courageusement essayé de défendre leur bien, laisseront des traces dans notre imaginaire collectif. Une immense partie de l’opinion publique reste abasourdie et les justifications politiques de ces pillages données par les idéologues aggravent le problème. Elles nous font collectivement prendre le risque de rendre sympathiques des initiatives qu’en temps ordinaire nous devrions tous trouver inquiétantes. Mais nous avons quitté les rivages des temps ordinaires.
Un peu partout en France, des groupes – sans s’être toujours concertés – se sont organisés avec le prétexte de défendre les commerçants contre les pilleurs. Même si le terme « milice » est à ce stade excessif ou au moins prématuré, on ne peut qu’être frappé du fait que certains sont suffisamment convaincus de la fragilité de l’État pour ressentir le devoir de s’y substituer. Cette prétention est inquiétante, donc, parce qu’elle est la négation même de ce que constitue l’essence de l’Etat moderne, si l’on suit les célèbres remarques du sociologue Max Weber : le monopole de la violence légitime. Si l’Etat tolère d’être concurrencé dans ce domaine, c’est le diagnostic de sa déliquescence qu’il confirme. Or, le phénomène prend une ampleur nationale. Le 24 octobre, des groupes assimilés à l’ultradroite ont été signalés à Lyon, Toulouse, Tours, Dijon ou Caen, prétendant aider les forces de l’ordre à protéger les biens et les personnes. À Lyon, l’AFP a signalé une douzaine d’individus cagoulés qui ont scandé des slogans nationalistes et ont tenu à déclarer aux policiers : « On est avec vous ! » À Nice, une centaine de militants masqués ont convergé vers le centre-ville, selon la préfecture ; onze individus soupçonnés d’appartenir à l’ultradroite ont été placés en garde à vue, certains porteurs de matraques ou d’aérosols lacrymogènes. À Nancy, des hommes masqués et munis de brassards blancs se présentaient comme des « anticasseurs ».
Escouades fascistes
On aurait raison de soupçonner la droite extrême d’être à la manœuvre mais certains cas sont presque plus inquiétants parce qu’ils permettent à des cryptofascistes de se mêler à des citoyens au sentiment politiques plus mitigés mais qui ont ressenti une profonde injustice et désir aider. À Montpellier, par exemple, à l’initiative de l’influenceur fitness Alpharise, a été créé un « groupe d’entraide citoyenne » pour protéger les commerces estimant que l’Etat et la police sont défaillants. Il se trouve que cette initiative prend de l’ampleur puisqu’on dénombre 66 groupes Telegram dans autant de villes françaises. Des liens avec la radicalité politique sont clairement établis et l’on y observe nombre de messages racistes et violents mais il reste que des consignes officielles de non-discrimination et de modération ont été données par les administrateurs des groupes sans qu’il soit simple de démêler le bon grain de l’ivraie.
L’histoire ne se répète jamais, c’est entendu, mais elle nous force à la vigilance. Dans l’Italie du début des années 1920, les escouades fascistes prétendaient répondre au désordre social et à l’impuissance des autorités, elles aussi. D’une autre façon, dans l’Allemagne turbulente de l’après-Première Guerre mondiale, le recours aux corps francs montra que l’Etat ne se renforce jamais lorsqu’il cède à la tentation de déléguer à des groupes armés le maintien de l’ordre.
Dans ces périodes troubles, il est fondamental que la force publique montre qu’elle n’appartient à aucun autre corps que celui de l’universalisme du bien commun. C’est fondamental parce que l’ordre social repose sur une croyance : celle que les autres vont respecter cet ordre social. C’est celle-ci qui nous permet de coexister pacifiquement conscients que la loi et son exercice enchaînent une partie de la liberté des autres pour que la nôtre soit conservée. Elle entraîne un système d’anticipations réciproques qui sont ordinairement confirmées parce que chacun croit qu’elles le seront effectivement. L’ordre social se fonde donc sur une prophétie autoréalisatrice. Il est solide parce que son ciment est une croyance collectivement partagée, il est fragile pour la même raison.
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Author : Gérald Bronner
Publish date : 2026-10-30 16:00:00
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