Certains sujets déclenchent des réflexes pavloviens. Le financement européen du nucléaire français est de ceux-là. « Bruxelles n’a rien à dicter à la France, en particulier sur l’électricité », s’est insurgée Marine Le Pen après la parution, cette semaine, d’un article de La Lettre évoquant les contreparties discutées entre la Commission et Paris pour valider les aides publiques des futurs réacteurs d’EDF. Plusieurs responsables politiques lui ont emboîté le pas, en grande partie du RN ou de la mouvance souverainiste. Mais aussi, sans pour sa part verser dans l’euroscepticisme, l’ex-ministre de l’Économie Antoine Armand, aujourd’hui maire d’Annecy. « Il est problématique que la Commission veuille poser des conditions n’ayant rien à voir avec le projet lui-même, explique-t-il à L’Express. La France doit rester ferme dans les négociations. »
Le dossier est complexe, à la hauteur des montants en jeu : un programme estimé à 72,8 milliards pour six réacteurs EPR2, financé à 60 % par un prêt public bonifié. Bruxelles souhaite s’assurer d’une aide d’Etat proportionnée, et cherche à préserver la concurrence face au poids dominant d’EDF. « L’Europe fait plutôt le boulot. Il est logique qu’elle prenne le temps d’analyser ces mécanismes, déjà validés pour du nucléaire en République tchèque, remarque Emeric de Vigan, fondateur du cabinet de conseil 42 Advisors, décontenancé par la séquence. Je suis surpris par la mauvaise foi et la faiblesse des arguments avancés. »
Deux éléments demandés par la Commission concentrent les crispations. Le premier concerne les interconnexions, ces autoroutes électriques entre pays, que Bruxelles voudrait voir renforcées – surtout entre la France et l’Espagne. « Elles jouent aujourd’hui en faveur d’EDF avec le niveau d’exportations que l’on connaît, mais ce ne sera peut-être pas toujours le cas à l’avenir, pointe Nicolas Goldberg, spécialiste Energie chez Colombus Consulting. Si leur rôle est essentiel, il faut regarder au cas par cas pour de nouvelles liaisons. »
La pression des élections
Le second porte sur une ouverture à la concurrence d’une partie de l’électricité produite par le champion français. Des voix se lèvent déjà contre un « Arenh bis », cet ancien dispositif de protection des consommateurs si coûteux pour EDF. La Commission envisage plutôt un modèle similaire à l’accord trouvé pour les barrages en début d’année. « Ce qui avait été applaudi pour l’hydroélectricité par l’ensemble de la classe politique est désormais voué aux gémonies pour l’atome, alors que c’est au fond assez classique », regrette Pierre Jérémie, expert associé à l’Institut Montaigne.
Ces réactions épidermiques traduisent surtout une certaine nervosité liée au calendrier électoral. « Il n’y a pas vraiment d’urgence d’un point de vue industriel, mais il y en a une politique », confirme un connaisseur du dossier. Paris voudrait voir les négociations aboutir avant la fin de l’année, les EPR2 représentant sans doute le principal héritage énergétique d’Emmanuel Macron. « Une chorégraphie se met en place, note Nicolas Goldberg. Car si le dossier n’est pas validé avant la présidentielle, il prendra six mois de retard, le temps que les nouveaux arrivants s’en emparent. En admettant qu’ils soutiennent le projet… »
Ce qui a tourné à la course contre la montre aurait pu se dérouler plus sereinement. « Quand cette négociation a commencé, en réalité entre 2022 et 2023, les administrations étaient assez unanimes sur le fait qu’il y aurait in fine des « remèdes », des contreparties à apporter à Bruxelles, rappelle Pierre Jérémie. Mais certains, chez EDF comme dans l’exécutif, se sont un peu enfermés dans une logique d’affrontement, consistant à nier la dominance de l’électricien. Une stratégie assez maladroite parce que la Commission n’a pas d’échéance, contrairement au gouvernement qui sait que les choses s’arrêtent en avril 2027. » L’adversaire de Paris, désormais, ce n’est pas l’Europe mais le calendrier.
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Author : Baptiste Langlois
Publish date : 2026-11-01 07:45:00
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