L’Express

Duplex pour Poutine, jeux clandestins : « Trump s’inspire des méthodes de la mafia pour s’enrichir et gouverner »

« Donald Trump doit son ascension professionnelle comme promoteur immobilier et propriétaire de casinos à un pacte implicite avec la Cosa Nostra américaine, puis, par l’entremise initiale de cette même mafia, avec la mafia russe puis avec des oligarques », raconte Antoine Vitkine, le réalisateur d’une série documentaire en trois épisodes sur les relations entre les présidents américains et le crime organisé depuis un siècle, « United States of Mafia ».

Avantages sur ses concurrents dans l’immobilier à New York, gestion de ses casinos, appartements payés en liquide, jeux clandestins, projets en Russie…si Trump n’a pas été inquiété par la justice, il a appris au contact de ces fréquentations sulfureuses « à traiter avec des parrains, y compris quand ils dirigent un État. » Au point de diriger aujourd’hui l’Amérique comme un mafieux ?

Cette enquête fouillée est nourrie de témoignages inédits, comme chacun des films d’Antoine Vitkine (« Triades, la mafia chinoise à la conquête du monde », « La vengeance de Poutine », « Opération Trump, les espions russes à la conquête de l’Amérique », « MBS, prince d’Arabie », « Kadfahi, notre meilleur ennemi »). Elle apporte un éclairage saisissant sur le président américain à la veille des midterms.

« United States of Mafia » sera accessible sur le site d’Arte le 15 décembre avant sa diffusion sur la chaîne le 7 janvier. Le cinéma l’Escurial, à Paris, le dévoilera ce lundi 2 novembre, à 20 heures, en présence d’Antoine Vitkine.

L’Express : Dans l’histoire tumultueuse et parfois incestueuse des relations entre les présidents américains que vous explorez dans votre série documentaire, qu’est-ce qui fait la spécificité de Donald Trump ?

Antoine Vitkine : Comme le montre ma série documentaire, pas moins de sept présidents américains ont eu des relations avec la mafia italo-américaine, généralement pour des raisons électorales, en raison du contrôle des syndicats pourvoyeurs de voix par la mafia. Ces relations ont été épisodiques, limitées et n’ont généralement pas empêché ces présidents de combattre la mafia une fois au pouvoir.

La spécificité de Trump tient à l’intensité et à la nature de ces relations. Il doit son ascension professionnelle comme promoteur immobilier et propriétaire de casinos à un pacte implicite avec la Cosa Nostra américaine, puis, par l’entremise initiale de cette même mafia, avec la mafia russe puis avec des oligarques.

Plus largement, Trump s’est inspiré des méthodes de la mafia, et continue de le faire. Comme me le dit Michael Cohen, son ancien avocat et homme de confiance, il se comporte comme Michael Corleone depuis le début de sa carrière, et aujourd’hui encore à la Maison-Blanche : il a une façon mafieuse de gouverner, et de s’enrichir, ce qui pour lui revient au même.

Est-ce Roy Cohn qui le met en contact avec le crime organisé ?

L’avocat Roy Cohn l’initie au fonctionnement de la mafia à New York et le met, très probablement, en relation avec l’homme fort du secteur de la construction dans les années 1980, « Fat Tony » Salerno. En revanche, je pense que son lien avec la mafia est plus ancien et profond. Son père, Fred, lui-même promoteur à New York, a travaillé avec la mafia dans les années 50. Donald Trump a suivi l’exemple paternel. En outre, il était, dès les années 1970, fasciné par ce monde. Une photo de 1973 le montre d’ailleurs habillé exactement comme Michael Corleone dans Le parrain !

La mafia contrôle alors l’industrie du béton. Sans elle, Trump aurait-il pu développer ses affaires dans l’immobilier et les casinos ?

Il est difficile de refaire l’histoire, mais très franchement, je suis convaincu que sans ce pacte, son destin professionnel aurait été bien différent. Il a bénéficié d’avantages certains sur ses concurrents : il obtient des terrains, du béton, des protections, des ouvriers qui filent droit et ne protestent pas – certains sans papiers – et lorsque, par exemple, une grève de la construction éclate en 1982, il n’est pas touché.

Il gère ses casinos en symbiose avec la mafia qui lui amène des « gros joueurs », il trouve des clients pour ses appartements, acceptant des valises de cash. Cette relation avec la mafia lui est un clair avantage comparatif. C’est également la thèse du journaliste américain David Cay Johnston, du New York Times, l’un des meilleurs connaisseurs de cette période de la vie de Trump.

Lors de la grande opération anti-mafia dans les années 80, comment Trump parvient-il à ne pas être inquiété ? Aurait-il dû aller en prison ?

C’est un moment clé, que me racontent deux hommes qui ont essayé de faire tomber Trump. Le premier est un ancien procureur adjoint à New York, et le second un fils de parrain devenu informateur du FBI, qui dès 1985, écrit à son officier traitant que Trump, « comme son père », est lié à la mafia depuis longtemps, et qu’il a des témoins.

Si Trump n’est pas inquiété, c’est pour deux raisons. D’abord, il est assez habile pour ne jamais franchir la ligne rouge de façon prouvable. Il passe par des intermédiaires, à commencer par Roy Cohn, et s’entoure d’avocats. Il peut donc se présenter comme un promoteur qui subit le système, voire comme une victime de la mafia : à New York, tout le monde devait passer par elle pour avoir du béton, même la mairie.

Ensuite, il accepte de coopérer avec le FBI et le laisse poser des micros dans ses casinos. Ses ennuis se règlent par des amendes négociées discrètement. Washington fait savoir que les moyens sont limités, et qu’il faut viser les mafieux, pas un promoteur.

Aurait-il dû aller en prison ? Je ne suis pas juge, mais Ronald Goldstock, qui a dirigé la lutte antimafia à New York pendant près de quarante ans, dit devant ma caméra que Trump est « »l’homme le plus chanceux du monde ». Ce qui est sûr, c’est que Trump en tire un sentiment d’impunité qui ne le quittera plus.

Comment noue-t-il ensuite des relations avec la mafia russe ? Y avait-il un pacte entre celle-ci et la Trump organisation ? Quelles affaires a-t-il faites en Russie avec la mafia ?

Les premiers liens se nouent au début des années 1980, par l’entremise de la mafia italienne. Michael Franzese, de la famille Colombo, s’est associé à deux mafieux russes de Brighton Beach, les frères Bogatin, dans une gigantesque fraude sur les taxes de l’essence. Pour blanchir leurs gains, ils achètent ensemble des appartements dans la Trump Tower : six millions de dollars, payés en liquide. Franzese le raconte face caméra, et il précise que personne ne leur a posé la moindre question.

Dans les années 1990, endetté, Trump ne trouve plus de banque pour le financer. L’argent russe afflue alors chez lui, parce qu’il accepte l’argent liquide ou provenant de comptes offshore, jouant avec les limites de la loi. Dans les années 2010, Felix Sater, fils d’un cadre de la mafia russe, avait une carte de visite de « conseiller principal de Donald J. Trump », et il a financé plusieurs tours portant son nom.

Quant à l’idée d’un pacte en bonne et due forme, je n’y crois pas. Les choses ne se passent pas ainsi. Mais c’est Sater et sa société, Bayrock, décrite par un de ses anciens dirigeants comme une « entreprise de blanchiment » qui lance le projet d’une Trump Tower Moscow.

Le parrain du crime organisé russe Ivankov se cachait dans la Trump Tower. Au 64e étage, racontez-vous, il s’en passait de belles ! Ce lieu n’est-il pas devenu au fil du temps un haut lieu mafieux ?

Oui, et c’est symptomatique. Je ne suis pas certain que Trump savait qui était Ivankov et il n’y a pas de preuve qu’il était au courant. Mais en acceptant pendant des décennies l’argent liquide et les sociétés écrans sans poser de questions, il a attiré ce genre de personnage.

Des médias américains ont recensé environ 1 300 transactions anonymes dans ses immeubles entre 1983 et 2016. Plus tard, au 64e étage, des membres de la mafia russe ont installé un réseau international de jeux clandestins et de blanchiment, démantelé en 2013. Ce n’est pas un hasard !

Trump a voulu offrir un duplex à Poutine. Ce qui fait dire à l’un de vos témoins : « il a appris à traiter avec les parrains. Y compris ceux qui sont à la tête d’un Etat ! ». Trump n’agit-il pas comme un mafieux ?

Il a envisagé d’en offrir un de 50 millions de dollars à Vladimir Poutine dans la future Trump Tower de Moscou, qui n’a jamais été construite. L’intention est déjà très révélatrice : au contact de la mafia new-yorkaise, il a appris à traiter avec des parrains, y compris quand ils dirigent un État.

Une fois à la Maison-Blanche, il gouverne avec des méthodes que Ronald Goldstock, ancien patron de la lutte antimafia à New York, juge mafieuses : il fait pression sur des cabinets d’avocats et des universités, et il a extorqué ses terres rares à un président ukrainien affaibli.

Il démantèle aussi les outils de lutte contre la corruption, comme la loi sur la corruption à l’étranger ou la section de l’intégrité publique du ministère de la Justice. Les anciens mafieux que j’ai interviewés disent apprécier son style.

Que reste-t-il de ses relations avec la mafia russe? Peuvent-elles constituer une grille de lecture de sa politique en Ukraine ?

Je ne suis pas certain qu’on ait aujourd’hui tous les éléments pour répondre avec certitude. Ce que je pense, c’est que son attitude résulte d’une addition de logiques. Il y a effectivement son tropisme pour l’argent russe, qui a commencé dans les conditions dont j’ai parlé. Il y a également, peut-être, la question d’un Kompromat. Celui-ci, s’il existe, peut-être de nature financière ou sexuelle.

Il a également la question de l’idéologie, qui le conduit à trouver toutes sortes d’excuses pour Donald Trump. Il y a de manière très actuelle la corruption habile dont les Russes ont su jouer vis-à-vis de lui. Et puis la volonté de prendre le contre-pied de la politique traditionnelle des États-Unis, des démocrates, et des démocraties libérales qu’il déteste.



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Author : Sébastien Le Fol

Publish date : 2026-11-02 04:45:00

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