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« La vague russe finira par déferler » : comment De Gaulle s’est forgé une certaine idée de la Russie

C’est une élection présidentielle très particulière à laquelle se préparent les Français. Elle se déroulera non seulement sur fond de colère sociale, de crise de la dette et d’insécurité. Mais aussi sous la menace de Vladimir Poutine. La relation au pouvoir russe des candidats à la présidentielle, leur attitude vis-à-vis de l’Ukraine, vont être scrutés à la loupe et constitueront un enjeu important de l’élection.

Entre l’Elysée et le Kremlin, c’est une longue histoire, semée de chausse-trapes, entre fascination et répulsion. De la visite de Charles de Gaulle à Staline en 1944, à la rencontre entre Emmanuel Macron et Vladimir Poutine autour d’une longue table ovale en hêtre en 2022, le podcast géopolitique de L’Express, Les temps sauvages, explore avec des historiens et des acteurs de premier plan près d’un siècle de relations diplomatiques entre les dirigeants français et russes.

Dans ce premier épisode, l’historien Alexandre Jevakhoff décrypte la manière dont Charles de Gaulle s’est forgé une certaine idée de la Russie. Il connaît bien son sujet pour avoir consacré un ouvrage très documenté à De Gaulle et la Russie (Perrin). Il vient de publier Nicolas II et Raspoutine (Perrin). Et il prépare une histoire des relations franco-russes.

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L’Express : De Gaulle s’est-il toujours fait une certaine idée de la Russie ?

Alexandre Jevakhoff : Dès les premières pages de ses Mémoires de guerre, De Gaulle évoque les bons et les mauvais moments de sa jeunesse. Parmi les bons figure l’enthousiasme des Parisiens lors de la visite du tsar Nicolas II, en octobre 1896. Charles a alors presque 6 ans. Mais l’essentiel est ailleurs : il naît vingt ans après la défaite face à la Prusse, qui a traumatisé tout le pays et coûté l’Alsace et la Lorraine. Son père, Henri, qui a eu une influence considérable sur ses enfants, avait combattu en 1870. Il en restait marqué dans sa chair.

Les de Gaulle sont donc habités par l’esprit de revanche : comment récupérer les provinces perdues, comment éviter une nouvelle défaite face à la Prusse devenue l’Allemagne ? La Russie, située de l’autre côté de l’Europe, apporte une réponse. C’est la logique de l' »alliance de revers ». En 1896, la France républicaine et la Russie autocratique viennent de se rapprocher, scellant une convention militaire en 1892-1893.

La venue de Nicolas II est un événement : en trois jours, 1,5 à 2 millions de personnes viennent le voir. On raconte, vrai ou faux, que 10 millions de litres de vin furent bus. L’école du jeune Charles se trouve au 44, rue de Grenelle ; l’ambassade de Russie, où réside le tsar, au 79. Il est aux premières loges !

Plus tard, élève en classe préparatoire à Saint-Cyr, il écrit dans une composition d’histoire : « L’alliance russe seule pouvait permettre à Napoléon de garder en toute sécurité toutes ses conquêtes, et le trône même de France. » Comment interpréter ce passage ?

Il a 17 ou 18 ans, et l’on est frappé par la maturité de l’analyse. Elle est discutable, mais d’une grande force. Il faut la rapprocher de ce qu’il confiera dans les années 1960 à Alain Peyrefitte : l’erreur magistrale de Napoléon fut de rompre avec le tsar, et les bons moments de l’histoire de France sont ceux du rapprochement avec la Russie. Pour lui, les deux pays ont tout intérêt à être, passez-moi l’expression, copains.

Fait prisonnier en 1916, de Gaulle est interné jusqu’à l’armistice, notamment à Ingolstadt, en Bavière. Les Russes y représentent trois détenus sur quatre. Parmi eux, un sous-lieutenant, Mikhaïl Toukhatchevski, qui compte déjà trois tentatives d’évasion. Qui est-il ?

Un jeune officier de la garde impériale, qui rassemble les meilleures unités de l’armée tsariste et les meilleures familles de la noblesse. Mais il y est à part : son père, de bonne lignée, a eu des enfants avec une paysanne. Cela explique peut-être pourquoi il se montre si critique envers l’Eglise orthodoxe et la monarchie. Il veut délibérément se distinguer du modèle traditionnel de l’officier russe. Leurs échanges ont permis à l’un de mieux comprendre ce qu’était un officier français, et à de Gaulle de saisir qui était cet homme singulier.

Comment de Gaulle perçoit-il la révolution bolchevique ?

Nous n’avons que très peu de traces écrites ou de témoignages sur ce point. Mais, compte tenu de son milieu, de sa formation militaire et de sa foi, on peut parier qu’il n’y voyait guère d’avantages. Son biographe Julian Jackson rapporte un échange de 1943 avec Harold Macmillan, alors ministre résident britannique à Alger. De Gaulle lui lance : « Je ne veux pas être Kerenski. »

Kerenski, ministre du gouvernement provisoire né de la révolution de février 1917, avait incarné l’espoir d’une évolution démocratique de la Russie, avant d’être balayé par les bolcheviks à l’automne et de fuir, dit-on, déguisé en infirmière. Pour de Gaulle, c’est une image dramatique. Pour le reste, il détestait le bolchevisme, à la fois comme idéologie et en chrétien : il y voyait la négation de l’individu, de sa liberté et des valeurs occidentales. Le bolchevisme ne pouvait, selon lui, que disparaître.

En 1920, il combat l’Armée rouge en Pologne. Qu’en retient-il ?

La Pologne, rayée de la carte puis partagée au congrès de Vienne entre la Russie, l’Autriche et la Prusse, renaît à l’armistice. Mais le régime bolchevique ne la reconnaît pas, et l’Armée rouge, portée par le rêve de révolution mondiale, marche sur Varsovie. La France envoie quelque 2 000 officiers, dont le capitaine de Gaulle, promu commandant à titre temporaire.

D’abord enthousiaste, il voit dans les Polonais le nouvel allié naturel à l’est, puis devient très critique : ils ne lui semblent pas à la hauteur. Il n’apprend pas grand-chose des Russes eux-mêmes, mais il découvre une guerre nouvelle. Il voit des femmes soldats, des cadavres de femmes : un choc pour un homme élevé selon les codes du XIXe siècle. Et il voit des chars en action, les Renault livrés par la France d’un côté, des engins blindés de l’autre.

Le 23 février 1935, la Pravda consacre un long article élogieux au livre de De Gaulle Vers l’armée de métier. Il est signé Toukhatchevski, devenu maréchal. Pourquoi s’intéresse-t-il à cet ouvrage ?

Toukhatchevski est passé chez les Rouges, comme d’autres officiers de l’armée impériale. Il est l’un des chefs militaires de Staline, chargé de la réflexion tactique et stratégique. On sait aujourd’hui que l’Armée rouge a collaboré en secret avec la Reichswehr pour tester chars, parachutistes et appui aérien. Les Soviétiques observent naturellement ce que pensent les Occidentaux, dans la perspective d’un conflit qu’ils jugent inévitable.

Le livre de De Gaulle y est cité aux côtés de travaux italiens, anglais ou allemands. Fait notable : il est le seul auteur cité qui ne soit pas officier général. Effet des conversations d’Ingolstadt ? Je l’ignore. Les deux hommes se retrouveront d’ailleurs pour un dîner à Paris en 1936.

Le 23 août 1939, Ribbentrop et Molotov signent le pacte germano-soviétique. Que reste-t-il alors du contrepoids oriental ?

De Gaulle n’est pas le seul à être surpris. Dans les années 1930, Paris et Moscou s’étaient rapprochés : visite de Laval, échanges entre états-majors, pacte franco-soviétique ratifié en 1936. A cette occasion, de Gaulle échange avec sa mère. L’amiral Philippe de Gaulle m’a confié que, pour sa grand-mère, ce pacte, c’était l’Antéchrist. Son fils lui répond que, face à l’Allemagne, il faut bien l’accepter, quoi qu’on pense des excès insupportables du régime soviétique.

En 1939, je pense qu’il parie que l’accord ne tiendra pas : comme à Brest-Litovsk en 1918, chacun cherche à gagner du temps. Le jeu reviendrait tôt ou tard au classique, l’Allemagne contre la France, la Russie en contrepoids. D’ailleurs, quand la Wehrmacht envahit l’URSS en juin 1941, il réagit aussitôt et oublie que Soviétiques et Allemands étaient, la veille encore, du même côté de la barrière.

Comment le chef de la France libre noue-t-il des relations avec Moscou ?

C’est extraordinaire : cet officier, méfiant par formation envers les services de renseignement et les agents officieux, se révèle un metteur en scène qui joue sur toute la palette. Dès juin 1941, quelques jours après l’invasion, il charge Géraud Jouve, correspondant de l’agence Havas à Ankara (à l’époque, ces correspondants n’étaient pas toujours que journalistes), de rencontrer l’ambassadeur soviétique, Sergueï Vinogradov, que l’on retrouvera plus tard en poste à Paris. Objectif : envoyer des représentants de la France libre à Moscou. A Londres, des contacts sont noués avec l’ambassadeur Ivan Maïski, notamment par René Cassin et Maurice Dejean, diplomate classé à gauche, l’un des rares à avoir rejoint de Gaulle.

Comment Staline perçoit-il la France libre ?

Il faut dresser la carte. Au centre, de Gaulle. D’un côté l’URSS, de l’autre les Britanniques et les Américains, et à l’intérieur une Résistance hétérogène, des monarchistes aux socialistes. Avec Churchill, les rapports oscillent entre embrassades et noms d’oiseaux ; à Washington, on le juge soit dangereux, quasi fasciste, soit insignifiant. Il doit donc convaincre Moscou qu’il est incontournable, avec peu de moyens.

Sa carte maîtresse, c’est la France elle-même : Staline réclame un second front, qui passera par le territoire français, même si de Gaulle n’en décide ni le plan ni le calendrier. Reste le Parti communiste : neutre, voire accommodant envers l’occupant jusqu’en 1941 (il avait demandé aux Allemands l’autorisation de faire reparaître L’Humanité et Ce soir), il revendique ensuite une légitimité égale à celle des gaullistes. Or, pour de Gaulle, et c’est la mission de Jean Moulin, il ne peut y avoir qu’un interlocuteur, placé sous son autorité.

A Téhéran, en 1943, Staline juge que de Gaulle « ne représente qu’une France symbolique » et « se comporte comme s’il était à la tête d’une grande puissance »…

Ces mots sont durs, et contiennent une part de vérité. Mais l’habileté de De Gaulle est d’avoir convaincu Staline de l’intérêt, militaire et politique, du territoire français : Moscou a besoin d’une Résistance efficace et d’un Parti communiste dont le jeu reste compatible avec celui du Général.

Samedi 2 décembre 1944, 14 heures, gare de Koursk, à Moscou. Une bise aigrelette accueille le train spécial venu de Bakou. De Gaulle en descend après neuf jours de voyage, par avion via Le Caire et Téhéran, puis par le rail via Stalingrad. Que vient-il chercher ?

Deux choses. La première, prévisible : un pacte franco-soviétique pour préparer la fin de la guerre et l’après-guerre. La seconde, plus importante encore à ses yeux : que la France sorte du conflit en position de force, alors même que sa situation est faible. Il veut obtenir l’appui de Moscou aux revendications françaises sur la rive gauche du Rhin. On revient au point de départ : de Gaulle est un enfant de 1870. Pour lui, le danger principal reste l’Allemagne. Le Reich hitlérien aura bientôt disparu, mais qui sait ce que sera l’Allemagne d’après ? Après 1870, 1914 et 1939, il veut la contenir en plaçant la France sur le Rhin.

Il refuse de loger à la maison des hôtes prévue par le protocole : « Elle doit être remplie de microphones », dit-il. Il s’installe à l’ambassade de France, non chauffée, dans un lit trop petit pour lui…

Il a raison de se méfier, quand on connaît les pratiques soviétiques, et pas seulement soviétiques. On a tout lieu de penser que les compartiments de la délégation, dans le train, étaient déjà truffés de micros.

De Gaulle et Staline vont se parler une quinzaine d’heures. L’ambiance est glaciale ?

Aujourd’hui, les chefs d’Etat se tapent dans le dos et se tutoient d’emblée. De Gaulle, ce n’est pas cette génération : on se vouvoie, on reste à distance, on s’appelle par son titre. Il connaît en outre le parcours de Staline, fait de violence, de complots et de trahisons. Difficile d’accorder sa confiance à un tel CV.

Staline, lui, voit en face de lui un « petit monsieur », si grand de taille soit-il. Fidèle à la méthode soviétique, que l’on connaît encore aujourd’hui, il impose un rapport de force. Comme ses négociateurs face aux Franco-Britanniques à l’été 1939, il joue sur tous les registres : avancer sur un sujet pour mieux en traiter un autre. Dès que de Gaulle aborde la rive gauche du Rhin, Staline lui fait comprendre qu’il n’en est pas question. Ne reste que le pacte.

C’est alors que les Soviétiques introduisent un élément que les Français n’avaient pas, ou pas autant, anticipé : la question polonaise. Il existe deux gouvernements polonais, l’un en exil à Londres, reconnu par les Alliés et démocratique, l’autre à Lublin, marionnette de Moscou. Le message est clair : vous voulez un pacte ? Reconnaissez Lublin. Pour de Gaulle, la partie d’échecs est redoutable : rentrer à Paris les mains vides serait une défaite diplomatique et un camouflet personnel. Il doit trouver une solution polonaise.

Dans ses Mémoires de guerre, il décrit un Staline « rompu par une vie de complots à masquer ses traits et son âme ». Etait-il fasciné par le satrape du Kremlin ?

Il faudrait entrer dans son cerveau. Fasciné, je ne sais pas. Mais il découvre un genre d’homme qu’il n’avait jamais croisé. Churchill et Roosevelt sont, peu ou prou, de sa culture et de sa civilisation. Staline, ancien séminariste, ancien brigand, révolutionnaire, responsable de la mort de milliers et de milliers de personnes, prêt à tout pour garder le pouvoir, c’est autre chose. Face à lui, on est pour le moins interloqué.

La visite s’achève par un ultime dîner. Ivre ou jouant l’ivrogne, Staline affiche son mépris du protocole bourgeois, puis emmène ses invités dans sa salle de cinéma. Que leur montre-t-il ?

Un film de guerre à la gloire de l’Armée rouge, en russe, naturellement. De Gaulle n’en parle pas un mot : imaginez son intérêt. La journée a été longue, les heures de négociation se sont mal passées pour lui et, au même moment, ses équipes discutent encore du dossier polonais avec les Soviétiques. Quand Staline, noctambule invétéré, propose un second film, de Gaulle, aux horaires plus « bourgeois », n’a aucune intention de se l’infliger. Il prend congé. C’est ainsi que les deux hommes se séparent. Le traité franco-soviétique sera finalement signé dans la nuit du 9 au 10 décembre.

« La vague russe finira par déferler », confie-t-il début 1949. A-t-il craint une invasion soviétique ?

Oui et non. Il était convaincu qu’après 1945, l’Europe coupée en deux, existait un risque d’opérations, « hybrides » dirait-on aujourd’hui, ou d’une offensive de l’Armée rouge vers l’ouest. D’où les réseaux « stay-behind », caches d’armes et réserves financières préparées par les services occidentaux. Politiquement, après son départ du pouvoir en 1946 et la création du RPF, il martèle cette menace. A Rennes, en juillet 1947, il rappelle que l’Armée rouge n’est qu’à l’équivalent de deux étapes du Tour de France.

En 1946, il note dans ses carnets cette phrase de Napoléon à Sainte-Hélène : « La Russie doit s’écrouler ou s’agrandir. » Résume-t-elle sa vision ?

Sans doute, sinon il ne l’aurait pas notée. Mais il y manque l’essentiel : en quoi la Russie peut être utile à la France, et comment, le moment venu, rétablir une relation dans l’intérêt des deux pays. Et d’abord, pour de Gaulle, dans l’intérêt de la France.



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Author : Sébastien Le Fol

Publish date : 2026-11-03 06:00:00

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