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Marine Le Pen ou Jean-Luc Mélenchon à l’Elysée ? Comment les services secrets se préparent à une révolte de la rue

On se pince : tout, dans ce livre, annonçait l’embrasement du 17 octobre. Ainsi de cet échange avec un responsable du renseignement, en avril 2026. Face à la montée du prix des carburants, aux déserts médicaux, le haut fonctionnaire s’étonne que les Français ne descendent pas massivement dans la rue. « L’élément fédérateur fait probablement défaut », note-t-il, cinq mois avant le début du mouvement lycéen. Mais il se veut formel, en concluant que les remontées du terrain annoncent… une « révolte » prochaine. Un autre hiérarque livre sa hantise, prémonitoire : « Une conjonction des luttes entre les campagnes et les banlieues ».

Dans La Nouvelle Armée des ombres (Albin Michel), Pierre Gastineau, Antoine Izambard et Franck Renaud, journalistes à Intelligence Online, média spécialisé dans le renseignement, s’attaquent au scénario sécuritaire le plus tabou : ce que préparent les services secrets français en cas de péril sur la République. Attaque étrangère, émeutes, putsch… Les hypothèses les plus sombres sont auscultées par les auteurs, déjà remarqués l’an passé, concernant les deux premiers d’entre eux, pour Les Espions du président (Albin Michel, 2025) une enquête inédite sur l’obsession d’Emmanuel Macron envers ce monde de l’ombre. Les anecdotes sidérantes fourmillent. Saviez-vous que l’ancêtre de la DGSE, le Sdece, avait mis en place des réseaux occultes de subversion en cas de prise de pouvoir communiste en France ? Que ces réseaux ont subsisté jusqu’en 1981 ? Que Guy Marchand (oui, l’acteur), a participé à des opérations ultrasecrètes ? On apprend encore qu’un QG de secours de la DGSE, accessible, par exemple, en cas d’invasion étrangère, a été édifié… sur la charmante île de Saint-Barthélemy, plus connue pour la villa de Johnny Hallyday.

La présidentielle 2027

L’histoire du magot secret de la DGSE, racontée pour la première fois dans son entièreté, vaut le détour : pendant des décennies, le service secret français a placé des dizaines de millions d’euros dans le circuit privé, des investissements dans des immeubles mais aussi des marques de prêt-à-porter, comme Jean-Louis Scherrer ou Harel. La caisse noire devait servir à financer des opérations aussi urgentes que discrètes. Une mécanique bien huilée jusqu’au grain de sable Alain Duménil. En 2002, ce businessman rusé accepte de renflouer des sociétés en déroute détenues par la DGSE – un détail qu’il affirme avoir toujours ignoré -, mais procède immédiatement à une augmentation de capital de 60 millions d’euros, pour devenir le seul maître à bord. Le service secret français s’estime spolié. Le contentieux se tend jusqu’à un coup de pression sur l’homme d’affaires à l’aéroport de Roissy, le 12 mars 2016. Des photos privées lui sont montrées, on lui intime de payer. Des faits reconnus par la justice comme une tentative d’extorsion, pour lesquels le directeur de la DGSE d’alors, Bernard Bajolet, a été condamné à un an de prison avec sursis. Il a fait appel.

Les passages les plus remuants d’actualité concernent la présidentielle de 2027. Les services de renseignement s’entraînent déjà à parer une éventuelle attaque russe pendant la campagne. Début 2025, la DGSE a conçu un exercice top secret autour d’une manipulation caractérisée de l’élection. Les scénarios d’une cyberattaque coordonnée, voire de troubles dans les Dom-Tom afin de dégarnir la police en métropole, sont expertisés. On découvre encore que dans le plus grand secret, un « nouveau bunker en banlieue parisienne » a été récemment construit, au cas où le président de la République devrait quitter l’Elysée, assiégé ou envahi. Dans cette dernière hypothèse, le désordre pourrait découler d’émeutes à Paris. Une perspective sur laquelle travaillent réellement plusieurs services de l’Etat. E.G.

Extraits

7 janvier 2026, 17 heures. Dans un café cossu du VIIe arrondissement de Paris, un ponte du renseignement français, ayant longtemps exercé ses talents dans les forces spéciales, nous fait part d’un scénario travaillé au sein du COS (Commandement des opérations spéciales) : quelle place pour les commandos si un leader âgé d’extrême gauche, perdant une nouvelle fois l’élection présidentielle, appelait à l’insurrection en cas de victoire de l’extrême droite, voire contestait le résultat ? A ce moment précis de l’Histoire, l’hypothèse paraît encore très faible à ceux qui planchent sur le sujet.

17 avril 2026, 18 h 30, dans l’un des temples de la République. Autour d’un whisky breton des plus exquis, l’occupant du lieu nous fait part d’une de ses craintes montantes : il va falloir sérieusement muscler le dispositif de sécurité publique si jamais le RN remporte la présidentielle. D’après lui, les signaux faibles se multiplient pour imaginer qu’un mouvement contestataire pourrait à l’appel de l’extrême gauche descendre sur Paris et provoquer des émeutes insurrectionnelles. On regarde notre verre, en se disant qu’il est décidément fort, ce Single Malt du Trégor.

9 mai 2026, 16 h 16, alerte du Figaro. Le nouveau maire de Saint-Denis Bally Bagayoko déclare au média communautaire musulman Oumma : « Soit c’est nous, soit c’est eux (…), c’est-à-dire l’extrême droite. » Une dizaine de minutes plus tard, il assure avoir « l’intime conviction que le peuple se lèvera » en cas de victoire du RN. Il confirme sur LCI, le 11 mai, que selon lui, « si le Rassemblement national est élu en 2027, le candidat aura une légitimité institutionnelle, mais jamais la légitimité populaire ». L’extrait fait le tour des boucles WhatsApp des fonctionnaires du ministère de l’Intérieur.

Le choc qui vient

Un tel scénario relevait jusqu’à il y a quelques mois de la fiction. A la Préfecture de police de Paris, tour de contrôle de la sécurité de la capitale, cette éventualité ne paraît plus si improbable. Peu après les déclarations du maire de Saint-Denis, nous avons rendez-vous avec un haut cadre de la maison, à qui l’on dévoile l’idée du présent livre, à savoir comment se préparer au choc qui vient. Il écarquille ses yeux félins avant de partir d’un grand rire : « C’est très drôle, c’est ce sur quoi je travaille nuit et jour en ce moment ! » La Préfecture, nous révèle-t-il, sous la férule de son nouveau patron, l’ancien directeur de cabinet d’Emmanuel Macron et ex de la DGSE, Patrice Faure, multiplie les réunions de préparation en ce sens afin d’adapter ses doctrines depuis le début de l’année. Il s’agit d’assurer la continuité de l’Etat, « quoi qu’il en coûte », selon l’expression consacrée.

Quid d’une émeute post-élections ? « Il va nous falloir tous les gars disponibles, monter à l’assaut le plus vite possible, avec toutes nos forces en présence : forces mobiles certes, mais aussi tous les personnels de toutes les directions. Si jamais le truc s’installe, là le risque serait grave pour l’Etat. » Ce sont désormais les consignes passées par le préfet à ses troupes de la direction de l’ordre public et de la circulation, les premiers qui iront au front si nécessaire. Avec un codicille : si jamais un événement tragique survenait pendant ces interventions, cela ne ferait que jeter encore plus d’huile sur le feu.

Grève du zèle

Cette tension se conjugue avec la crainte que sur certains segments de l’action publique plutôt perçus comme de gauche, dans la justice, dans certains opérateurs d’importance vitale (télécoms), une victoire du RN pourrait entraîner une grève du zèle, en cas de forte tension sociale, à savoir que des opérateurs publics refuseraient d’embrayer derrière le maintien de l’ordre.

La victoire de LFI, pour certains stratèges de la police, pourrait, elle, poser le problème inverse : à force de slogans comme « La police tue », « All cops are bastards » et autres joyeusetés, certains pans des forces de sécurité intérieure pourraient être tentés par un shutdown volontaire, une grève du zèle massive, préjudiciable pour contenir les échauffourées qui ne manqueraient pas d’éclater sur le territoire.

Ces scénarios ne manqueraient évidemment pas de susciter l’intérêt des puissances hostiles. Une vague de propulsion par les algorithmes des réseaux chinois et russes, polarisant et accélérant d’autant la tension post-électorale, apparaît fort probable, quand on connaît l’opportunisme de ces acteurs à la moindre crise, souligne l’un des fonctionnaires chargés de l’anticipation stratégique.

Tests de pénétration

Pour un ponte sécuritaire en poste, un des signaux faibles d’une telle stratégie pourrait se voir dans les DOM-TOM en amont, à quelques semaines des élections. Si une poussée indépendantiste se voyait favorisée par les réseaux sociaux en Nouvelle-Calédonie ou dans les Antilles, attribuable à la Russie ou un de ses supplétifs, débouchant sur des émeutes, cela pourrait montrer que le but est de fixer à des milliers de kilomètres du territoire métropolitain des effectifs des forces de l’ordre. Autant de troupes qui feraient défaut dans l’Hexagone le jour de l’élection…

Mais c’est bien une cyberattaque ciblant les systèmes des forces de sécurité en pleine opération de maintien de l’ordre qui serait probablement le plus dommageable. Au ministère de l’Intérieur, à la Préfecture de police et à la DGSI, on multiplie les tests de pénétration (pen-tests) pour s’en prémunir. Difficile, cependant, de se reposer là-dessus les yeux fermés, eu égard au track record du ministère. Après déjà plusieurs intrusions en 2025, un adolescent de quinze ans a encore pu accéder, en avril 2026, à l’essentiel de la base de données de la censément ultrasécurisée Agence nationale des titres sécurisés (ANTS), qui gère tous les titres d’identité des Français. Il s’est introduit dans le système par une faille bête, identifiée depuis 2007, connue de tous les directeurs de la sécurité informatique et des agences de cybersécurité depuis lors. Nul doute que d’autres Etats ont vu avant l’adolescent français le potentiel de ce trou béant dans le système des identités françaises…

Service analogique

Face à ce risque de cyberattaque le jour J, le préfet de Paris Patrice Faure a enjoint à ses équipes, en juin 2026, de mener un exercice d’ampleur : se passer de téléphone Neo pendant une journée. Le Neo, pour Nouvel équipement opérationnel, est cette sorte de smartphone qui accompagne chaque policier au jour le jour, qui lui sert à rédiger des PV, à communiquer avec ses collègues, à accéder aux fichiers de police (traitement des antécédents judiciaires, vérifications, etc.). « Aujourd’hui, vous n’avez plus un flic qui peut bosser sans son Neo. Une cyberattaque sur le système et vous avez l’entièreté de la police nationale qui se retrouve aveugle », conclut un pandore… Réapprendre à « fonctionner sans » fait partie des grands enjeux de la « résilience » de la police.

Nous sommes bien en 2026 après Jésus-Christ et toute la police est connectée et vulnérable aux cyberattaques. Toute, vraiment ? Non, un petit service peuplé de policiers réfractaires résiste encore et toujours à la numérisation… Longtemps moquée par ses cousins de la DGSI pour son retard technologique, la Direction du renseignement de la Préfecture de police pourrait éventuellement faire de son retard une force. Ayant résisté à absolument toutes les réformes du renseignement qui voulaient la faire disparaître ou l’absorber dans d’autres services, cette direction opère encore aujourd’hui majoritairement… sur papier. Tant ses fiches sur les personnes que ses notes blanches sont transmises de la main à la main, parfois écrites sur des ordinateurs antédiluviens. Ce qui fait figure d’archaïsme en temps normal pourrait devenir un atout précieux en cas de crise majeure.

Plans de secours en cas d’insurrection

Notre homme de la Préfecture de police n’en parle pas, tant le sujet est sensible politiquement, mais d’autres forces se tiennent prêtes si jamais cela venait à dégénérer. « Au COS, au 13e RDP [Régiment de dragons parachutistes], nous avons effectivement mené des études pour savoir comment on pourrait se déployer en soutien en cas d’insurrection armée. » Une des craintes porte notamment sur le fait que des stocks d’armes détenues par des personnes liées au narcotrafic soient finalement utilisés dans un but « politique ».

On l’a oublié, mais des régiments de forces spéciales faisaient, pendant la guerre froide, partie des plans de secours en cas d’invasion ou d’insurrection. Un grand ancien du 13e RDP se rappelle : « Notre régiment devait, en de pareils cas, prendre place autour de l’Assemblée nationale pour la protéger des menaces. Ce qui ne manque pas de sel, quand on y pense : un ancien régiment de putschistes protégeant le palais de la République… » Si l’on excepte le soutien des hommes de l’opération Sentinelle lors des gilets jaunes, la dernière fois que l’armée s’est déployée sur le territoire national en position de combat, c’était lors de la guerre d’Algérie.

Boîte de Pandore

Aujourd’hui, la question qui se poserait serait plutôt comment mener une intervention rapide à Paris ou dans sa proche banlieue. « Les textes sont prêts, et il s’agirait de ne pas faire n’importe quoi », tempère un haut fonctionnaire. Les hommes des forces spéciales se verraient en fait réquisitionnés par le préfet, soit le préfet de police de Paris ou celui d’un département limitrophe, pour venir appuyer le feu des forces de police ou de gendarmerie.

Déployer des troupes sur le territoire national pour mater les « factieux » reste un vieux fantasme de la droite dure. Un homme de l’art, qui a commandé des forces spéciales et des unités de la DGSE, peu suspect de gauchisme latent, philosophe néanmoins sur l’effet qu’un tel déploiement aurait sur le politique lui-même : « Ce qui m’effraie si l’on ouvre cette boîte de Pandore, ce n’est pas tant l’effet sur l’opinion – je suis convaincu qu’elle suivrait –, mais sur l’exécutif lui-même. Le président ou le gouvernement verrait que cela serait efficace, d’envoyer des militaires ayant le droit de neutraliser [euphémisme tout militaire pour dire tuer] des Français sur le territoire. Pour moi, il est là, le plus grand risque d’un tel déploiement : que le Prince y prenne goût… »

Les intertitres sont de la rédaction.



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Author : Etienne Girard

Publish date : 2026-11-02 16:00:00

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