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« Piketty et Zucman basculent dans une rhétorique populiste » : l’analyse des économistes Thesmar et Landier

La première taxe au monde sur les milliardaires sera-t-elle votée dans le bastion même de la tech? Inspirée par les économistes français Gabriel Zucman et Emmanuel Saez, « la proposition 40 » est soumise au vote des Californiens en même temps que les élections de mi-mandat. Mais depuis plusieurs semaines, la bataille fait rage entre économistes libéraux et « pikettystes » sur les conséquences d’un impôt sur les fortunés.

Augustin Landier, professeur à HEC, et David Thesmar, professeur au MIT, décryptent les enjeux de ce référendum, et mettent en évidence les différences importantes entre la France et les Etats-Unis. « La taxation punitive est bien une construction française, largement étrangère à la psychologie américaine », estiment-ils. Les deux chercheurs expliquent aussi pourquoi ces impôts sur les riches ne résoudront en rien le déficit de notre Etat-providence. « Plutôt que de présenter des arbitrages pénibles, les responsables politiques – et certains économistes – préfèrent désigner des boucs émissaires » constatent-ils, en déplorant que Gabriel Zucman et Thomas Piketty, deux économistes « sérieux et reconnus », se livrent aujourd’hui à des surenchères sur le sujet.

L’Express : Les Californiens doivent se prononcer le 3 novembre sur un impôt visant à prélever 5 % du patrimoine net des milliardaires résidant dans l’Etat. Qu’en penser sur le fond ?

David Thesmar : Les Américains ont de fortes inégalités et les milliardaires les plus riches du monde. Ceux-ci sont influents économiquement, politiquement, culturellement. Donc, on pourrait s’attendre à ce que cette taxe californienne sur les milliardaires soit encore plus populaire là-bas que l’équivalent français. Or c’est exactement le contraire. Alors que, dans les sondages, la taxe Zucman recueillait 80 % d’opinions favorables en France, les dernières enquêtes ne donnaient que 40 % de soutiens à la version californienne.

Il y a plusieurs explications à ce contraste. Les Américains sont moins obsédés que les Français par les questions d’inégalités. Les grands patrons de la Silicon Valley sont pour l’essentiel des entrepreneurs, qui engendrent une fascination romantique. Ils participent activement au débat en articulant leurs visions sur la technologie, la société, la géopolitique. Hormis les questions liées aux réseaux sociaux – limitation de l’usage des téléphones à l’école, procès contre Facebook… -, il n’y a pas de volonté réelle de les sanctionner. La taxation punitive est bien une construction française, largement étrangère à la psychologie américaine.

Augustin Landier : Il y a aujourd’hui une bataille entre économistes, à grand renfort de chiffres et d’études. L’enjeu est de mesurer si les effets pervers induits par la taxe – relocalisation d’entrepreneurs et baisse des investissements – sont ou non inférieurs aux sommes collectées. D’un côté, on retrouve les économistes libéraux, schumpétériens. Pour eux, il est important que les entrepreneurs aient de bonnes incitations financières pour ne pas décourager l’innovation. Et de l’autre, il y a les économistes « pikettystes » ou « zucmaniens », qui sont en croisade contre l’oligarchie. Ils pensent que celle-ci menace la démocratie et font de l’égalité un objectif central. La Californie, épicentre mondial de l’innovation, est pour eux un symbole qui pourrait banaliser l’idée de taxer très fortement la richesse, et percoler ainsi dans le reste du monde.

Au milieu, il y a des économistes modérés, qui pensent qu’une taxation plus forte du capital, et en particulier de l’héritage, se défend mais doit être fédérale. Une dimension idéologique ou philosophique du débat, rarement explicitée, concerne la légitimité de l’État à exproprier une richesse acquise légalement. Pour les libéraux, c’est accorder à l’Etat des pouvoirs exorbitants, d’autant que la taxe proposée est rétroactive, elle dépend du lieu de résidence passé. Si on considère comme légitime qu’une majorité saisisse l’argent d’une minorité simplement car elle est plus riche, comment s’engager à ne pas recommencer ce genre de saisie ?

Toute taxe est, dans une certaine mesure, une expropriation. Ponctionner les milliardaires, n’est-ce pas une façon de soulager les finances publiques, actuellement sous tension ?

D.T. Que ce soit dans le contexte américain ou français, on est très loin d’un début de solution. La taxe californienne permettrait de lever environ 30 milliards de dollars, soit près de 10 % du budget de l’Etat, mais une fois seulement. En France, la taxe Zucman permettrait de rapporter 20 milliards d’euros au budget de l’Etat français, soit à peine plus de 10 % du déficit de l’Etat. Et encore sont-ce des estimations optimistes. Pour la taxe française, une tribune de Philippe Aghion et Xavier Jaravel (que j’avais signée) estimait le rendement à seulement cinq milliards d’euros. Les milliardaires ne sont pas assez riches pour payer les déficits ! Si nous voulons un État-providence généreux, nous devrons le payer nous-mêmes.

A.L. Oui, et c’est sans doute pour cela que Thomas Piketty a surenchéri sur la taxe Zucman, en proposant l’instauration en France d’une contribution exceptionnelle des grandes fortunes – un impôt de 50 % sur les enrichissements supérieurs à 100 millions d’euros entre 2017 et 2027 -, doublée d’une taxation annuelle de 5 % sur les patrimoines au-delà de 100 millions, et de 10 %, au-delà du milliard. Il invoque l’impôt de 1945 sur les profits de l’Occupation, qui était une manière de rendre justice aux Français ayant souffert pendant la guerre, par rapport aux collabos qui en avaient tiré profit. Le sous-entendu de Piketty est que les deux quinquennats d’Emmanuel Macron sont comparables… à l’Occupation. Thomas Piketty et Gabriel Zucman sont des chercheurs reconnus et sérieux. Il est navrant de les voir basculer dans une rhétorique populiste. Au lieu d’éclairer le débat public, cela l’hystérise.

D.T. La France doit faire des choix collectifs douloureux. Plutôt que d’en débattre avec courage et lucidité, il est plus facile de cibler une catégorie de citoyens auxquels il conviendrait de faire les poches. La gauche pointe vers les riches, mais les montants ne sont pas raccord avec la réalité. L’extrême droite vise les allocations aux immigrés : là encore, on est hors des clous. Une grande partie de l’opinion publique est de l’avis que les retraités doivent payer. Il faut reconnaître que là, il y a effectivement plus de marge car le déficit du système est de l’ordre de 2 points de PIB. Revenir à l’équilibre (soit une réduction de 15 % des pensions en moyenne !) ne résoudrait pas le problème du déficit, qui est au-dessus de 5 % du PIB, alors que les besoins d’investissements dans la défense, l’éducation, la recherche, sont plus importants que jamais. Plutôt que de présenter des arbitrages pénibles, les responsables politiques – et certains économistes – préfèrent désigner des boucs émissaires.

L’Amérique donne au monde l’espace, l’IA, les voitures qui volent, la France exporte la taxe Zucman…

Dans ce cas, comment le débat sur le déficit français peut-il sortir de l’impasse ?

A.L. Il y aura deux phases : d’abord, la reconnaissance par l’opinion de la taille du problème, de l’absence de remède miracle, de l’impossibilité de repousser le rééquilibrage des dépenses. C’est une phase de deuil car il faut accepter que nous sommes collectivement moins riches que nous ne le pensions. La hausse du taux auquel la France emprunte, relativement à ses voisins, le fameux spread, est en train d’accélérer cette prise de conscience. Mais cette phase n’est pas terminée. Une majorité de Français semble vouloir baisser les dépenses, mais reste très majoritairement braquée contre des mesures de bon sens, comme un léger relèvement du montant des franchises médicales ou une baisse du plafond de l’abattement pour frais professionnels des retraités.

Ensuite, doit venir la phase de délibération et de formulation d’un compromis où toutes les catégories vont devoir accepter des concessions. Dans cette phase, il est important que les sondages et le débat public proposent de comparer un package de solutions budgétairement viables à un autre. Cela n’a plus aucun sens de demander : « Pour ou contre baisser les retraites ? ». La question, c’est en échange de quelles mesures tenables de réduction des dépenses publiques ?

D.T. : On peut bien sûr réduire le déficit en augmentant les impôts, mais ce serait à mon sens un désastre. La France est une société diverse – politiquement, culturellement, ethniquement -, un peu comme la société américaine. Pourquoi l’intégration fonctionne-t-elle mieux là-bas ? Je crois que c’est justement l’État-providence qui empêche la France de faire société, car il favorise la mentalité du « jeu à somme nulle » et nous enlise dans la croissance molle.

Avec des dépenses de 57 points de PIB, chaque corporation trouve plus intéressant d’accaparer une plus grosse part du pot commun, plutôt que de développer sa propre activité économique. La polarisation de nos sociétés accentue ce phénomène : comme on ne peut pas s’entendre avec les autres, il ne reste que l’extorsion. Entravée par les taxes et les réglementations nées de ces affrontements, la croissance s’étiole, ce qui exacerbe encore plus le conflit de répartition. La diversité, qui contribue au dynamisme de l’économie américaine, se transforme, dans la France socialiste, en malédiction où chacun espère pouvoir vivre aux dépens des autres. Au fond, c’est bien la question de départ : l’Amérique donne au monde l’espace, l’IA, les voitures qui volent, et la France exporte la taxe Zucman.



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Author : Propos recueillis par Arnaud Bouillin et Thomas Mahler

Publish date : 2026-11-03 11:00:00

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