L’Express

Ukraine : quand Volodymyr Zelensky invite Marine Le Pen à se confronter au réel

C’est une première. Prenant au mot Marine Le Pen, qui expliquait, le 15 octobre, qu’elle se rendrait « avec plaisir » en Ukraine si elle y était invitée, Volodymyr Zelensky lui a répondu, dans les colonnes de L’Express : « Récemment, j’ai entendu Madame Le Pen dire qu’elle serait prête à venir. Alors oui, qu’elle vienne, qu’elle voit notre population, qu’elle déambule, qu’elle interroge ceux qu’elle croise, comment les gens vivent, ce qu’ils pensent de Poutine. Je pense qu’elle changera sa position. »

Y songeait-elle ? S’était-elle préparée à cette réponse ? Sollicitée par L’Express, l’intéressée, en tout cas, ne réagit pas. Dans la soirée, sur LCI, l’un de ses lieutenants, le député Julien Odoul, freine des quatre fers. « Le temps de la campagne présidentielle ne lui permettra pas de se rendre en Ukraine », balaie l’élu RN, contredisant sa cheffe. Et le même d’ajouter que « si [Zelensky] vient à Paris, elle le rencontrera bien volontiers ». Drôle de manière de répondre à une invitation à « venir voir notre population ». Alors qu’elle avait fait le déplacement à Moscou en mars 2017 pour rencontrer Vladimir Poutine, Marine Le Pen ne daigne pas se rendre à Kiev. Aucun responsable du RN n’a fait le déplacement, à l’exception de Laurent Jacobelli dans le cadre d’une mission parlementaire sur l’avenir de l’industrie de défense terrestre en Europe.

Le voyage impossible ?

Le réel, c’est quand on se cogne. Parlez-en à Donald Trump. En mai 2023, le candidat républicain fanfaronnait : lui président, il « mettrait fin à cette guerre en une journée ». Bien sûr, Marine Le Pen, qui ne s’est pas rendue une seule fois en Ukraine depuis l’invasion russe, en février 2022, n’est pas aussi caricaturale. Mais à chaque fois qu’elle est invitée à s’exprimer sur le sujet, la candidate du RN martèle qu’il faut organiser une « conférence pour la paix » – l’idée n’est ni neuve ni originale. Ses positions sur la guerre en Ukraine varient mais elle a été obligée de préciser sa pensée après que Louis Aliot, maire de Perpignan et vice-président du RN, a déclaré le 3 septembre que, si son parti remportait l’élection présidentielle en 2027, il « couperait le robinet » d’aides à l’Ukraine. « Cette guerre a appauvri et affaibli l’Europe », arguait-il.

« Nous ne pouvons plus aider autant l’Ukraine », abonde Marine Le Pen, le 16 septembre, qui promet d’arrêter l’aide financière à l’Ukraine six mois après son arrivée à l’Elysée. L’état de nos finances publiques ne le permet plus, argue-t-on au parti à la flamme. « Attribuer à l’Ukraine nos difficultés budgétaires est mensonger. C’est un prêt européen qui soutient l’Ukraine, l’arrêter ne changerait rien à la fin de mois des Français », réplique, auprès de L’Express, le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot.

Le RN rattrapé par ses contradictions

A qui les dirigeants du Rassemblement national s’adressent-ils ? A leurs électeurs ou aux chefs d’Etat ? « Je suis convaincu que quand on dit « On arrête de payer pour l’Ukraine », 100 % de notre électorat est d’accord », confie un proche de Marine Le Pen. Dès lors, le disent-ils pour faire plaisir à leur électorat ou y croient-ils vraiment ? L’Ukraine, cas d’école du fossé qui sépare ce que l’on peut dire en campagne et ce que l’on peut faire en exerçant le pouvoir. Le constat vaut pour elle comme, d’ailleurs, pour les autres candidats : il est plus aisé de parler à ses sympathisants que de se confronter au président d’un pays en guerre. Jusqu’alors, Marine Le Pen et Jordan Bardella pouvaient éviter le réel. La déclaration de Volodymyr Zelensky les contraint à s’y confronter. C’est aussi, pour eux, un signe que le président ukrainien considère la candidate du RN comme une potentielle future homologue. Le prendre en compte implique d’accorder ses violons.

Zelensky entendrait-il le même son de cloche à Paris et Strasbourg ? Même si, à la fin, Marine Le Pen tranche toujours – comme sur le refus de voter en faveur du prêt européen de 90 milliards d’euros à l’Ukraine – il arrive souvent que lepénistes et bardellistes soient en désaccord. Ainsi, le 10 mai dernier, Pierre-Romain Thionnet, conseiller de Bardella, s’attaque sur X au « pacifisme » pro russe « d’une partie des nationaux ». « L’intérêt national c’est la guerre ??? », lui répond Philippe Olivier, conseiller spécial et beau-frère de Marine Le Pen, qui contraindra Thionnet à retirer son tweet. Ces divisions internes incitent sans doute la candidate du RN à retarder son déplacement. Mais il faudra bien, un jour, faire face au réel.



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Author : Sébastien Schneegans

Publish date : 2026-11-03 17:30:00

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