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« Nous ne sommes pas le sommet de l’évolution » : la célèbre anthropologue Alice Roberts s’attaque aux mythes sur l’humanité


Elle a ouvert bien des corps pour les comparer et les faire parler. Anatomiste et anthropologue à l’Université de Birmingham, Alice Roberts en a tiré une conviction : l’humanité n’est pas le chef-d’œuvre de la nature, mais une branche parmi d’autres de l’arbre du vivant. Dans un ouvrage passionnant intitulé Humain. Comment nous sommes devenus des hommes et des femmes du XXIe siècle (Editions Les Aurores), qui paraît en France ce 28 octobre, elle raconte notre espèce sans piédestal ni mythologie. Dans cet entretien, la célèbre scientifique britannique, devenue par ailleurs une figure incontournable des documentaires de la BBC, balaie les récits trop confortables : celui d’une marche linéaire vers le progrès, celui de la supériorité de Sapiens sur Néandertal, celui d’une évolution qui nous destinerait à dominer. Elle parle d’intelligence artificielle, d’inégalités, de biodiversité, et résiste à toute tentation de prophétie : « Je suis scientifique, pas voyante. »

L’Express : Votre livre remet en cause l’idée que nous occupons le sommet de l’évolution. Pourquoi l’idée que l’être humain serait une espèce à part est-elle si tenace ?

Alice Roberts : La réponse la plus simple à la persistance de cette idée d’une « création spéciale », c’est la religion. Malgré des décennies d’avancées scientifiques, qui ont mis au jour à la fois les preuves de l’évolution et son mécanisme, cette vieille conception reste solidement ancrée dans nos cultures. A première vue, il est vrai que nous, très étranges grands singes qui marchons sur deux jambes et possédons un cerveau démesuré, ressemblons peu à nos plus proches cousins primates, les chimpanzés et les bonobos. Nous produisons aussi une culture extraordinaire : de l’art et de l’architecture à couper le souffle jusqu’aux ordinateurs capables de simuler l’intelligence, sans oublier, bien sûr, de magnifiques livres illustrés sur ce que signifie être humain.

Mais regardez à l’intérieur, comme je l’ai fait bien des fois en tant qu’anatomiste : nous ressemblons beaucoup à n’importe quel autre mammifère. Mêmes organes, muscles semblables, mêmes vaisseaux sanguins, mêmes nerfs. L’anatomie comparée, mais aussi la physiologie, la psychologie et l’éthologie comparées, nous aident donc à comprendre qui nous sommes vraiment et d’où nous venons.

Se voir comme (simplement) une espèce de plus sur le grand et bel arbre du vivant ne nous diminue pas. Cela nous montre que nous faisons partie de la nature, et non que nous en sommes séparés. Nous sommes spéciaux, et pas si spéciaux, à la fois. Voilà la véritable histoire, celle que nous livrent les découvertes patiemment conquises de la science, et non une mythologie inventée.

Couverture du livre « Humain », de l’antrhopolgue Alice Roberts (Editions Les Aurores).

Pendant des centaines de milliers d’années, Homo sapiens a partagé la planète avec d’autres espèces humaines, dont les Néandertaliens, mais nous sommes aujourd’hui la seule encore en vie. Notre survie tient-elle à l’intelligence, à l’adaptabilité, à la coopération, aux hybridations, ou simplement à la chance ?

La vraie réponse, c’est que nous ne le savons pas. Et il ne faut pas faire confiance à ceux qui prétendent le savoir. On observe certaines différences de comportement entre les humains modernes (Homo sapiens) et les Néandertaliens. Les premiers ont peut-être transporté des matières premières sur de plus longues distances, ce qui pourrait signifier que de petits groupes étaient mieux connectés entre eux et que la coopération a aidé à traverser les périodes difficiles. Mais tout cela relève de la conjecture. On pourrait avancer des explications, mais aucune ne tiendrait devant un tribunal.

Et nous parlons d’une histoire complexe qui s’est déroulée sur des dizaines de milliers d’années. Certaines études suggèrent que d’autres espèces, comme les Néandertaliens, ont simplement été absorbées par la nôtre, la proportion de leur ADN diminuant avec le temps en raison d’une fertilité réduite. Je crois que l’histoire, comme la préhistoire, doit beaucoup plus au hasard que nous ne voulons bien l’admettre. C’est vrai aussi de nos propres vies : nous aimons penser que nous pouvons tout maîtriser et expliquer pourquoi les choses tournent mal ou bien. Il faut se méfier des récits que l’on fabrique pour les faire coller à nos observations.

On décrit souvent l’évolution humaine comme une progression linéaire vers la marche debout, un cerveau plus gros et une intelligence accrue. Ce récit doit-il être remis en cause ?

C’est une vision aujourd’hui dépassée, popularisée par l’image la plus célèbre de l’évolution humaine : la « Marche du progrès » de l’artiste américain Rudolf Zallinger, où un ancêtre marchant sur les phalanges finit par se redresser pour devenir un homme debout. Pour être juste envers Zallinger, le schéma original comportait beaucoup plus d’espèces, et il ne cherchait pas à démontrer quoi que ce soit : il voulait simplement placer des espèces d’hominines sur une frise chronologique. Mais cette ligne est problématique. L’évolution est, pour paraphraser le paléontologue Stephen Jay Gould, un buisson abondamment ramifié, sans cesse taillé par la grande faucheuse de l’extinction.

Si vous deviez retenir un seul trait qui nous distingue des autres animaux, vous opteriez pour le langage, la créativité, la coopération, ou une extraordinaire combinaison de toutes ces capacités ?

Oui, c’est le paquet complet, j’en ai bien peur. Nos cerveaux sont démesurément gros par rapport à ceux des autres mammifères, y compris des autres primates. Mais sans nos mains préhensiles, nos pieds faits pour la marche et la course, notre système digestif généraliste qui nous permet de survivre avec des régimes variés dans des environnements variés, et bien d’autres choses encore, je ne pense pas que nous aurions connu le quart de notre succès.

L’idée d’incarnation me paraît essentielle. Nous sommes fascinés (pour le meilleur et pour le pire) par l’intelligence artificielle en ce moment. Mais ce n’est qu’une simulation informatique. L’intelligence humaine est incarnée : nos cerveaux ne s’arrêtent pas vraiment à l’intérieur de nos crânes, puisque les neurones qui y naissent se prolongent jusqu’aux yeux, aux oreilles, à la langue, la peau, les organes sensoriels et génitaux. L’intelligence humaine réside dans un corps humain, pas dans une machine dans un centre de données. Elle sait ce que c’est que le vent sur la peau ; elle connaît la sensation du sable entre les orteils ; elle sait ce qu’est l’amour.

Les humains sont-ils naturellement égoïstes ou coopératifs ? Solidarité, liens sociaux, intelligence collective : la biologie évolutive invite à relativiser le rôle de la compétition comme moteur du progrès humain.

Les humains, comme les primates en général, sont des animaux sociables. Nous avons poussé cette sociabilité à l’extrême : nous vivons en grands groupes, avec de très nombreux liens sociaux. La capacité à coopérer, à travailler ensemble, est peut-être notre superpouvoir. Mais même cela n’est pas unique : il s’agit de différences de degré (même importantes), pas de différences absolues.

La compétition explique certains aspects de l’évolution humaine, mais son rôle a été largement surestimé — et ce, plus généralement, dans l’évolution : s’il existe de nombreux exemples d’adaptations provoquées par la compétition, notamment dans les relations prédateur-proie, on trouve tout autant d’exemples de coopération entre individus d’une même espèce ou entre espèces différentes. Nous n’aurions pas été bien loin sans les bactéries symbiotiques de notre intestin !

Le corps humain est-il encore adapté au monde moderne ? Des troubles alimentaires aux effets de la sédentarité, les problèmes de santé contemporains tiendraient à un décalage entre notre héritage évolutif et les environnements que nous avons créés.

Nos corps sont le produit d’une évolution qui s’étend sur des milliers, voire des millions d’années. Mais ils peuvent aussi s’adapter au cours d’une vie : c’est ce qu’on appelle l’adaptation physiologique. Nous semblons avoir créé, dans les pays développés, des environnements qui augmentent le risque d’obésité et de diabète. Mais le fardeau de ces maladies pèse sur les plus pauvres de nos sociétés. Il faut donc peut-être nuancer cette lecture : je penche plutôt pour y voir un problème d’inégalités, qui relève en dernier ressort d’un choix social, politique et culturel. Nous pourrions bâtir des sociétés plus égalitaires, où chacun aurait de meilleures chances d’être en bonne santé. Pourquoi ne le faisons-nous pas ? C’est une question politique plus que scientifique.

Les humains continuent-ils d’évoluer sur le plan biologique ? Entre environnement, reproduction et technologies, la question est de savoir ce qui orientera notre évolution future.

Nous sommes des êtres biologiques, et l’évolution est ce que fait la biologie. Mais elle s’opère sur des échelles de temps si vastes qu’il n’est pas surprenant d’en voir peu de traces au cours d’une vie. On peut observer des virus et des bactéries évoluer en temps réel. On peut pratiquer la sélection chez des animaux et constater comment on les transforme, en jouant le rôle de la sélection naturelle. Mais voir comment les humains évolueront à l’avenir ? Revenez me voir dans un million d’années et nous en discuterons. Je suis scientifique, vous savez, pas voyante.

Notre succès évolutif est-il devenu une menace pour la planète ? Les humains ont transformé les écosystèmes et contribué à l’extinction d’autres espèces. Ce succès menace-t-il aujourd’hui les conditions mêmes qui l’ont rendu possible, et que peut nous enseigner notre histoire évolutive sur notre responsabilité envers le monde naturel ?

Je ne suis pas sûre de ce que veut dire « menacer la planète ». Si l’on parle des humains comme menace pour de nombreuses autres espèces vivantes, alors oui. Nous sommes nombreux, et nos animaux d’élevage et nos cultures aussi, ce qui laisse moins de place aux espèces sauvages. De nombreuses espèces ont disparu à cause de notre omniprésence, dans ce que l’on appelle la sixième extinction de masse. Mais la vie sur cette planète continuera, avec ou sans nous, c’est certain.

Ce sur quoi nous devons nous concentrer, je crois, c’est réduire notre impact sur les autres espèces là où nous le pouvons. Mais en même temps, les pays riches doivent aider les pays plus pauvres. Il faut chercher des solutions qui améliorent les conditions de vie des humains partout dans le monde tout en préservant la biodiversité.

La technologie pourrait-elle transformer notre espèce plus vite que l’évolution naturelle ? Génie génétique, intelligence artificielle, technologies émergentes : ces avancées pourraient changer en profondeur ce que signifie être humain, et le changement culturel et technologique dépasser un jour l’évolution biologique.

Nous disposons aujourd’hui de la technologie permettant de modifier des gènes, et nous pourrions le faire chez un être humain. Savoir si c’est une bonne chose, et dans quelles circonstances, est une tout autre question.



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Author : Yohan Blavignat

Publish date : 2026-11-04 16:00:00

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