Il est l’un des chercheurs les plus cités au monde. À la tête de l’Institute for Health Metrics and Evaluation (IHME) à l’Université de Washington, l’épidémiologiste et économiste de la santé américain Christopher Murray pilote le Global Burden of Disease, l’immense base de données qui sert de boussole à de nombreux gouvernements à travers la planète. Il copréside les travaux de la commission du Lancet sur les menaces mondiales pour la santé, qui passe en revue ce qui pourrait enrayer les progrès accumulés depuis 1945 : l’usage malveillant de l’intelligence artificielle, conflit nucléaire, dérèglement climatique, obésité, inégalités.
Son diagnostic est à double fond. Si les tendances actuelles se poursuivent, l’espérance de vie en bonne santé continuera de grimper. Mais la prévisibilité qui caractérisait l’après-guerre s’est évaporée, et l’IA y est pour beaucoup. Pour L’Express, il évoque les coupes dans l’aide internationale, la place de la Chine et la fin des rêves de centenaires généralisés. Il explique aussi pourquoi il demande aux États de financer, dans chaque pays, un petit groupe chargé de penser le très long terme.
L’Express : Après plusieurs décennies de progrès spectaculaires en matière d’espérance de vie, de mortalité infantile et de lutte contre les maladies infectieuses, où en sommes-nous réellement ? La santé humaine continue-t-elle de s’améliorer à l’échelle mondiale, ou sommes-nous entrés dans une période de stagnation, voire de régression ?
Christopher Murray : L’indicateur que nous privilégions est l’espérance de vie en bonne santé, parce qu’elle mesure non seulement la durée de la vie, mais aussi le temps passé en bon état fonctionnel à chaque âge. Elle continue d’augmenter, moins vite que l’espérance de vie, car on passe davantage d’années avec des maladies aux âges avancés. Certains pays ont connu des stagnations, comme les États-Unis, sous l’effet combiné des opioïdes, de l’obésité et d’une légère hausse des suicides. Tout le monde a subi le choc de mortalité lié au Covid, mais la plupart des pays sont revenus à leur trajectoire. Dans notre scénario de référence, celui où les tendances actuelles se prolongent, l’espérance de vie en bonne santé continue de progresser dans les décennies à venir. Malgré tous les problèmes, la vision d’ensemble est donc plutôt optimiste.
D’ici à 2100, quelles avancées pourraient transformer le plus radicalement la santé humaine ? Faut-il s’attendre à une révolution dans les thérapies géniques, la médecine régénérative, la prévention personnalisée ou le traitement des maladies aujourd’hui incurables ? Quelles sont les limites biologiques que nous pourrions parvenir à repousser, et lesquelles resteront probablement hors de portée ?
C’est une question très difficile. Nous regardons les données passées pour éclairer l’avenir, mais des ruptures sont possibles, et l’IA peut les accélérer. Notre scénario de référence est donc peut-être pessimiste. Les avancées viendront probablement des maladies cardiovasculaires et des cancers, qui concentrent énormément de recherche. La thérapie génique in vivo pourrait avoir des effets sur certaines maladies. Le VIH suscite beaucoup d’espoir, avec une réelle incertitude sur sa faisabilité. Pour les maladies monogéniques, c’est un immense bénéfice pour les patients et leurs familles, mais elles touchent trop peu de gens pour changer la donne à l’échelle d’une population.
Surtout, rien dans les données ne suggère que davantage de personnes dépasseront les 105 ans. Cette part est minuscule depuis toujours. Les gains viennent de ceux qui survivent à leurs 40, 50 ou 60 ans, pas de ceux qui repoussent le bout de la vie. L’idée que l’on vivra jusqu’à 200 ans, nous y sommes très sceptiques.
Peut-on raisonnablement imaginer que les enfants nés aujourd’hui vivront régulièrement jusqu’à 100 ou 120 ans ? Ou le véritable enjeu sera-t-il moins de prolonger la vie que de repousser l’apparition des maladies et de préserver l’autonomie jusqu’à un âge avancé ?
D’ici à la fin du siècle, nous nous attendons à ce que la plupart des pays à revenu intermédiaire supérieur ou élevé atteignent une espérance de vie située entre 85 et 90 ans. Les pays à faible revenu, notamment en Afrique subsaharienne, conserveront probablement un retard de dix à quinze ans, malgré les progrès accomplis. L’essentiel des gains ne viendra pas d’un nombre croissant de personnes dépassant les 100 ans, mais d’une meilleure survie après 70 ans. En revanche, nous progressons beaucoup plus lentement dans la prévention des handicaps et des maladies qui dégradent la qualité de vie : démences, troubles neurologiques, maladies osseuses et articulaires ou problèmes de santé mentale.
Pour l’instant, nous sommes donc davantage capables de réduire la mortalité que de garantir des années supplémentaires en bonne santé. Il faudrait des innovations thérapeutiques majeures pour changer radicalement cette situation.
Le récent rapport de la Commission du Lancet sur les menaces mondiales pour la santé identifie aussi l’utilisation malveillante de l’IA – notamment la conception d’armes biologiques – comme un risque susceptible de menacer la survie de l’humanité. À l’horizon 2100, l’IA aura-t-elle probablement sauvé davantage de vies qu’elle n’en aura mises en danger ?
Les deux sont possibles. Il est tout à fait raisonnable d’attendre de l’IA des améliorations spectaculaires du diagnostic, du traitement, des nouvelles thérapies. Le diagnostic va devenir bien meilleur, c’est déjà en cours. La recherche va s’accélérer, et nous aurons, je l’espère, beaucoup de bénéfices.
Mais des acteurs malveillants ont dès aujourd’hui accès à des outils qui peuvent faciliter la conception ou la production d’agents biologiques dangereux, et même la simple recombinaison d’ADN, sans parler de la création de pathogènes inédits. C’est une menace très réelle. La plus difficile à appréhender est la perte de contrôle : attaques contre les systèmes de santé ou le réseau électrique, destruction durable d’Internet, armes autonomes.
Il y a donc un risque et un bénéfice immenses, et il faut penser les deux ensemble. Au fond, l’incertitude sur notre avenir a considérablement grandi à cause de l’IA. Depuis la Seconde Guerre mondiale, nous avons connu des revers, l’épidémie de VIH, la crise de mortalité en Europe de l’Est. Mais dans la plupart des endroits, il était facile de prévoir que l’année suivante serait meilleure que l’année en cours. Avec l’IA, c’est moins vrai.
Aujourd’hui, en 2026, est-ce du 50-50 entre un scénario où l’IA devient nocive pour l’humanité, et un autre où elle devient bénéfique ?
Non, je penche très nettement du côté positif. Je situe le risque de très mauvaises perspectives à 10 % ou moins. Si nous nous ressaisissons et régulons mieux, nous pouvons faire pencher encore davantage la balance. Il y a aussi les perturbations sociales liées à l’emploi, et leurs effets sur la santé mentale, que nous n’avons pas pu modéliser parce que nous ne savons pas. Certains annoncent un impact massif sur l’emploi. Je n’en suis pas sûr, mais c’est une préoccupation légitime.
La Commission classe le conflit nucléaire, et son possible hiver nucléaire, parmi les menaces à potentiel d’extinction. Au-delà des victimes directes, quelles seraient les conséquences sanitaires d’un tel conflit sur plusieurs décennies ?
Après l’effondrement de l’Union soviétique, beaucoup de gens ont cessé de penser à un grand conflit nucléaire, jusque très récemment. Quand j’étais enfant, nous étions tous très inquiets de la menace soviétique. Les générations suivantes beaucoup moins, jusqu’à l’invasion de l’Ukraine et aux menaces d’usage de l’arme nucléaire.
Tout conflit nucléaire serait très grave, avec des conséquences durables là où il a lieu, probablement chez les grandes puissances. Reste le scénario, controversé, de la famine nucléaire : un échange assez massif projette assez de poussière dans la stratosphère pour refroidir la Terre et réduire drastiquement la production alimentaire mondiale. Certains estiment que cela n’arrivera pas, qu’une partie de l’humanité survivrait grâce à des modes de production alimentaire alternatifs. Mais on ne peut pas dire que ce soit impossible. C’est pour cela que nous l’avons retenu comme un risque à prendre en compte.
Votre Commission identifie également des menaces telles que le changement climatique, la résistance aux antimicrobiens, les pandémies, les inégalités, l’obésité et la dégradation de la santé mentale. Parmi ces risques, lesquels pourraient avoir les conséquences les plus lourdes sur la santé humaine d’ici à 2100 ? Et surtout, lesquels sommes-nous encore capables de prévenir ou de réduire de manière décisive ?
Nous avons mesuré la charge de maladie « modifiable ». Nous avons utilisé les écarts observés entre pays depuis trente-cinq ans pour définir le meilleur et le pire résultat plausibles. L’écart entre les deux constitue la charge sur laquelle on peut agir. À notre surprise, la plus grande est l’obésité, puis le faible niveau d’éducation, car certains pays ont progressé bien plus vite que d’autres, avec d’énormes gains de santé à la clé. Le troisième facteur est l’inégalité de revenus : certains pays ont réussi à la réduire, ce qui a des effets considérables.
Il faut rester prudent : d’autres enjeux comptent pour les gouvernements, comme les effets économiques ou sociaux. Nous n’avons examiné que la dimension sanitaire. Notre message est que les États doivent se préoccuper d’un éventail de menaces plus large que d’habitude. Nous pensions au départ à trois grandes menaces : climat, conflits et pandémies. Mais l’analyse nous a conduits à un ensemble beaucoup plus vaste.
Le changement climatique affecte déjà la mortalité liée aux fortes chaleurs, la propagation de certaines maladies et la sécurité alimentaire. À quoi faut-il s’attendre dans la seconde moitié du siècle si les politiques actuelles ne permettent pas de limiter suffisamment le réchauffement ?
Nous avons utilisé les modèles climatiques CMIP6, en comparant le scénario à fortes émissions (RCP 8.5) et celui à faibles émissions (RCP 2.6). Nous avons examiné les effets directs de la chaleur, qui sont importants, mais aussi ceux sur la pollution de l’air, le paludisme, la dengue, les événements extrêmes et la malnutrition. Dans le Sahel, en particulier en Afrique de l’Ouest et jusqu’au Soudan du Sud, un scénario à fortes émissions pourrait coûter jusqu’à trois ans d’espérance de vie d’ici la fin du siècle. C’est considérable. En Arizona, par exemple, l’effet pourrait atteindre environ un an.
Il existe quelques exceptions : dans des pays froids comme la Norvège ou l’Écosse, une hausse des températures pourrait réduire certaines causes de mortalité liées au froid. Mais cela ne compenserait pas les effets négatifs observés dans la grande majorité des régions. C’est important, mais ce n’est pas une menace d’extinction. Pour ce siècle, du moins. Au siècle suivant, si aucune mesure n’est prise, les conséquences pourraient toutefois s’aggraver considérablement.
Les innovations médicales pourraient permettre des avancées considérables, mais elles risquent aussi de bénéficier d’abord aux populations les plus riches. En 2100, les écarts d’espérance de vie entre pays et catégories sociales seront-ils encore importants, ou pouvons-nous espérer les réduire radicalement ?
Sur la trajectoire actuelle, nous prévoyons malheureusement de fortes disparités, au sein des pays comme entre eux : dix à quinze ans d’écart d’espérance de vie. Pour les réduire, l’éducation est absolument décisive, tout comme la baisse des inégalités de revenus. Il faut aussi un meilleur accès à des soins de qualité. S’y ajoutent moins de tabagisme, une meilleure alimentation, ou plus d’activité physique, mais ces facteurs suivent en général l’éducation et le revenu, ainsi qu’un urbanisme qui facilite l’accès à une bonne alimentation et à l’exercice. Le socle, ce sont le revenu, l’éducation et l’accès à des soins de qualité.
La diminution des financements internationaux consacrés à la santé risque de fragiliser les programmes de vaccination, la lutte contre le VIH et le paludisme, ainsi que les systèmes de santé des pays les plus vulnérables. Sommes-nous en train de compromettre des progrès qui ont demandé des décennies d’efforts ?
Ces coupes ont déjà eu un effet, d’après ce que nous voyons, en particulier sur la mortalité infantile. Pour le VIH, les données restent correctes pour l’instant, mais cela pourrait se dégrader. L’accès aux antirétroviraux [NDLR : médicaments utilisés pour traiter l’infection par le VIH] a été maintenu en réduisant les programmes de dépistage, ce qui retarde les diagnostics dans les pays à faibles ressources. Nous ne connaissons pas encore bien l’effet sur le paludisme et la tuberculose, mais les coupes y ont peut-être été importantes. Nous attendons des conséquences réelles dans les cinq à dix prochaines années.
Il y a une initiative politique, l' »Accra Reset », lancée par le président ghanéen John Dramani Mahama : le choc des coupes pousse de nombreux pays à revenu faible ou intermédiaire à moins dépendre de l’aide et à financer eux-mêmes leurs programmes de santé. Nous n’en voyons pas encore la trace dans les données, et c’est difficile avec une petite base fiscale. L’autre inconnue est la nouvelle richesse de la Silicon Valley, dont une partie pourrait, selon lui, contribuer à des organismes comme le Fonds mondial — sans engagement annoncé à ce stade. Rien n’est encore annoncé, mais nous nous y attendons. Cela pourrait aussi combler une partie du manque.
D’ici la fin de ce siècle, la Chine pourrait devenir la première puissance mondiale, en lieu et place des Etats-Unis. Cela aurait-il un impact sur la santé mondiale et l’aide au développement ?
Nos modèles suggèrent que la Chine pourrait devenir la première économie d’ici une génération. Ensuite, c’est plus incertain, car sa population aura beaucoup décliné. Si elle ne résout pas son problème démographique, il est peu probable qu’elle reste dominante dans la seconde moitié du siècle. Un pays comme le Nigeria, dont la population continuera de croître, pourrait devenir le plus peuplé du monde selon les projections démographiques. La Chine sera donc très puissante pendant une génération. Après, c’est beaucoup plus difficile à dire.
Votre travail consiste à mesurer les menaces et à identifier les interventions susceptibles de réduire les pertes en vies humaines et en années de vie en bonne santé. Pourtant, les risques les plus graves sont souvent ceux qui paraissent improbables jusqu’au moment où ils se réalisent. Sommes-nous suffisamment préparés face à des risques rares, mais potentiellement catastrophiques ?
Non, nous ne sommes pas suffisamment préparés. Cela, je peux l’affirmer. Il faut raisonner comme pour l’assurance d’une maison contre l’incendie. Ce sont des événements rares pour chacun, mais la plupart des gens dans les pays riches s’assurent. Les sociétés doivent se demander quelle assurance acheter face à ces risques. Il faut réduire à la fois la fréquence de l’événement et ses dégâts s’il survient : réguler l’IA de pointe pour accroître les chances d’alignement, réfléchir à ce qui atténuerait l’hiver nucléaire en cas de conflit, réduire le risque de guerre entre grandes puissances. C’est le sens de notre message sur des États et des systèmes de santé « prêts aux menaces » : recenser les dangers auxquels ils font face, et se demander comment les prévenir et s’y préparer.
Si vous pouviez imposer une seule décision aux dirigeants du monde pour améliorer la santé humaine d’ici à 2100, laquelle choisiriez-vous ?
Ce serait celle que je viens d’évoquer : demander à chaque État de financer un groupe dont la mission n’est pas le court terme, mais le long terme. Sous la pression du moment, les gouvernements regardent deux, trois, cinq ans devant eux. Il faut une composante, pas forcément grande, chargée de scruter les décennies à venir, pour anticiper, prévenir et préparer. Chaque pays doit avoir cette discussion sur la manière d’affronter ces menaces futures. Sans un groupe dont c’est le métier de se soucier de l’avenir lointain, nous restons des court-termistes.
Y a-t-il quand même des raisons d’être optimiste ?
Globalement, oui. Nous avons su contenir la menace nucléaire pendant plus de 75 ans, et nous avons appris à en maîtriser bien d’autres. Je pense que nous trouverons aussi des réponses à celles-ci. Mais cela suppose de prendre ces menaces au sérieux, d’anticiper leurs conséquences et de nous donner les moyens d’agir avant qu’il ne soit trop tard.
Source link : https://www.lexpress.fr/sciences-sante/deux-menaces-pourraient-mener-a-notre-extinction-le-monde-en-2100-vu-par-le-chercheur-christopher-4XFFNLVGPJB2PNB3BFPYCFOBDE/
Author : Yohan Blavignat
Publish date : 2026-11-05 17:00:00
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