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Midterms : non, l’argent des milliardaires ne suffit pas à « acheter » des élections

Avec un peu moins d’un demi-milliard de dollars de dons versés au camp républicain en 2025 et 2026, Elon Musk est devenu le plus important donateur politique de l’histoire des États-Unis. Aux yeux de ses détracteurs, le patron de Tesla incarne une oligarchie accusée de défendre ses intérêts en soutenant la droite radicale. Ces derniers mois, la crainte de voir l’argent des milliardaires et des géants de la tech peser sur la démocratie américaine a gagné le camp démocrate, jusqu’à devenir un enjeu central des midterms.

« Non à l’oligarchie. Oui à la démocratie »

Sur X, le sénateur indépendant du Vermont Bernie Sanders a dénoncé les 400 millions de dollars dépensés par Elon Musk par l’intermédiaire des super PAC (comités de soutien politique américain pouvant lever et dépenser des fonds illimités) : « Dites NON à Musk. Dites NON à l’oligarchie. Dites oui à la démocratie ».

A l’occasion d’un meeting à Denton, au Texas, le candidat démocrate au Sénat américain, James Talarico, a lui aussi accusé l’homme le plus riche du monde de chercher à « acheter ce siège au Sénat » : « Il veut nos terres, il veut notre eau, et il veut son propre sénateur américain personnel. Il essaie d’acheter le Texas ». David Kass, directeur exécutif de l’Americans for Tax Fairness, une organisation progressiste favorable à une augmentation de la taxation des plus riches, alertait dès mars 2026 sur les dangers des « comportements antidémocratiques », qu’il s’agisse « d’un chef de l’exécutif incontrôlable à la Maison-Blanche » ou d’un « milliardaire utilisant son immense fortune pour influencer les élections ». Il appelait également à « réformer nos lois sur le financement des campagnes électorales et notre fiscalité afin qu’aucun milliardaire ne puisse acheter une couronne ».

De fait, si les deux partis ont levé des sommes comparables (environ cinq milliards de dollars chacun), les républicains se sont davantage reposés sur les contributions des « gros donateurs ». L’Americans for Tax Fairness relevait dans une étude qu' »au 1er mars, les cinquante familles milliardaires ayant le plus dépensé avaient versé plus de 433 millions de dollars aux campagnes politiques de mi-mandat, dont 80 % pour des candidats républicains ou des groupes de pression conservateurs. » Selon les chiffres de la Federal Election Commission, repris dans une infographie du quotidien suisse Le Temps, le camp républicain a reçu 1,5 milliard de dollars de dons des 45 plus grands donateurs de la campagne, contre 767 millions pour le camp démocrate. À lui seul, Elon Musk a versé plus de deux fois la somme des deux principaux donateurs démocrates réunis, George Soros (103 millions de dollars) et Michael Bloomberg (83 millions).

L’argent ne fait pas tout

Mais la vague démocrate du 3 novembre semble montrer que l’influence de l’argent des milliardaires sur les résultats du scrutin a, à tout le moins, été surestimée. C’est particulièrement frappant au Texas, terre d’accueil de SpaceX et Tesla, où Elon Musk a pourtant consacré près de la moitié de ses dons. « Nous venons de prouver que tout l’argent du monde ne fait pas le poids face au peuple », a lancé James Talarico après sa large victoire (55 % des voix) contre le candidat républicain Ken Paxton, dans ce véritable bastion conservateur, où le gouverneur sortant Greg Abbott a lui aussi été battu par une démocrate, Gina Hinojosa. Une déconvenue que les millions de dollars d’Elon Musk n’ont manifestement pas suffi à empêcher. « On dirait que mes lasers spatiaux destinés à interférer dans les élections n’ont pas fonctionné cette fois-ci », a ironisé le patron de X sur son réseau social.

Dans la course au poste de gouverneur de Géorgie, le candidat républicain Rick Jackson a investi plus de 200 millions de dollars de sa fortune personnelle – dont 165 millions pour des spots publicitaires télévisés – pour tenter de battre la démocrate Keisha Lance Bottoms. Là encore, l’argent n’a pas suffi : Rick Jackson a été battu de 8,5 points. Même scénario dans l’Ohio : le milliardaire républicain Vivek Ramaswamy, qui avait sorti de sa poche environ 41 millions de dollars, a perdu face à la démocrate Amy Acton, qui devient la première femme élue gouverneure de cet Etat.

Ce n’est pas la première fois que des candidats aux moyens colossaux se prennent les pieds dans le tapis. En juin dernier, le démocrate Tom Steyer, candidat au poste de gouverneur de Californie, avait échoué dès la primaire malgré les 216 millions de dollars puisés dans sa fortune personnelle : il avait terminé troisième, derrière le démocrate Xavier Becerra et le républicain Steve Hilton, seuls qualifiés pour le second tour. Andrea Godfrey Flynn, professeure de marketing à l’université de San Diego, expliquait alors auprès du Los Angeles Times : « L’argent ne fait pas tout, même si c’est évidemment un atout. Il a permis à Steyer d’avoir une ascension fulgurante, mais de nombreux autres facteurs entrent en jeu et cela n’a peut-être pas été suffisant ».

Une croyance ancrée

Ces résultats semblent remettre en cause une conviction largement répandue, selon laquelle l’argent des milliardaires jouerait un rôle déterminant dans le fonctionnement du système démocratique. D’après un sondage Public First pour Politico, publié en mai 2026, six Américains sur dix jugent que les milliardaires ont trop d’influence sur la vie politique (75 % chez les électeurs de Kamala Harris).

Cette idée est également alimentée par les travaux d’intellectuels, souvent classés à gauche. L’économiste Julia Cagé a même consacré un livre à la question, Le Prix de la démocratie (Fayard, 2018). Dans un entretien accordé au Grand Continent en janvier 2019, elle expliquait que « ce mode de financement fait que des hommes politiques se tournent particulièrement vers les plus favorisés qui financent leurs campagnes, au lieu d’aller faire campagne auprès du plus grand nombre. Ce phénomène est véritablement symptomatique de la campagne d’Emmanuel Macron qui a eu une politique de levée de fonds extrêmement réussie et qui s’est faite selon moi au prix des politiques mises en œuvre par la suite, c’est-à-dire la suppression de l’ISF, de l’exit tax et du prélèvement forfaitaire unique sur le capital [NDLR : le PFU a été créé, et non supprimé, en 2018]. »

Plus récemment, certains ont attribué le rejet de la taxe californienne sur les milliardaires (proposition 40) le 3 novembre à l’argent mobilisé par les « ultra-riches ». C’est le cas de l’économiste français Gabriel Zucman, fervent défenseur d’une augmentation de la fiscalité des plus fortunés et l’un des inspirateurs de cette mesure, qui a commenté sur X : « Après avoir dépensé 400 millions de dollars pour faire échouer la taxe californienne sur les milliardaires – la plus grosse somme jamais dépensée par un camp lors d’une initiative référendaire ou une élection de mi-mandat -, les milliardaires de la Silicon Valley ont remporté cette bataille ».

Malédiction et vote sanction

Si l’argent ne fait pas l’élection, c’est d’abord parce que son influence sur le choix des électeurs est bien plus faible qu’on ne le croit. Dans une étude de référence publiée en 1994 dans le Journal of Political Economy, l’économiste américain Steven Levitt écrit que « les dépenses de campagne ont un impact extrêmement faible sur les résultats des élections ». Les dons des milliardaires servent en grande partie à financer de la publicité et du démarchage, qui, selon les chercheurs Joshua Kalla et David Broockman, n’ont en moyenne aucun effet mesurable sur le choix des électeurs lors d’élections générales. Une autre étude, publiée en 2020 dans Science Advances, conclut que la publicité n’a qu’un effet très limité sur les intentions de vote, que les électeurs soient démocrates, républicains ou indépendants : 0,7 point en moyenne.

Surtout, il y a des réalités qu’une campagne – même très coûteuse – ne peut pas changer. L’argent d’Elon Musk n’a ainsi pas suffi à faire oublier aux Américains la hausse des prix, imputée au président par de nombreux électeurs. Beaucoup de ceux qui avaient voté Donald Trump en 2024 puis démocrate le 3 novembre ont sanctionné les effets des droits de douane et de la guerre en Iran sur le coût de la vie. Le vice-président J.D. Vance l’a lui-même souligné, sur X, au lendemain de la défaite de son camp : « La raison pour laquelle nous avons perdu est la guerre. » Pour d’autres, la bascule vers les démocrates s’explique par un rejet de la politique migratoire de l’administration Trump et des méthodes d’ICE. Un vote sanction qui, au fond, n’a rien d’exceptionnel quand on connaît la « malédiction des midterms », une constante dans l’histoire électorale américaine que tout l’argent du monde ne semble pas pouvoir inverser : depuis 1946, le parti du président a perdu des sièges à la Chambre des représentants lors de 19 des 21 élections de mi-mandat.

Les démocrates ont passé la campagne à dénoncer la mainmise des milliardaires sur la vie politique américaine. Mardi, les électeurs leur ont rappelé qu’eux seuls avaient le dernier mot.



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Author : Baptiste Gauthey

Publish date : 2026-11-06 08:30:00

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