L’Express

« Dans certains Etats, les démocrates auraient pu présenter un âne et gagner » : John B. Judis passe au crible les midterms

Après la défaite de la candidate démocrate Kamala Harris à l’élection présidentielle américaine de 2024, John Judis, journaliste et co-auteur du très remarqué Where Have All the Democrats Gone ?, tançait dans nos colonnes le manque d’introspection du parti à l’âne. Deux ans plus tard, face à la déferlante démocrate aux élections de mi-mandat, ce fin observateur de la politique américaine met son diagnostic à jour. Si le parti a tiré certaines leçons du passé, celui-ci a largement bénéficié du rejet du président américain. « Cette vague, c’est Trump qui l’a provoquée », dit-il. Au passage, John Judis effectue une mise au point sur la doctrine idéologique des démocrates, et nuance l’idée selon laquelle la coalition, qui réunit des profils sociaux et idéologiques très différents, ne serait unie que par son opposition à Trump. Il prévient toutefois : « Trump a commis une énorme erreur après son élection en pensant que son mandat lui donnait carte blanche (…). Les démocrates commettraient la même erreur s’ils considéraient cette élection comme une validation de leurs politiques les plus ambitieuses ».

L’Express : Lors de notre dernier échange, après la défaite de Kamala Harris à l’élection présidentielle américaine en 2024, vous affirmiez que les démocrates n’avaient pas suffisamment procédé à une introspection sur leurs échecs et n’avaient pas réussi à se redéfinir de façon à être identifiés comme un parti proche du peuple ». Cette victoire montre-t-elle qu’ils ont enfin tiré les leçons de leurs faillites ?

John Judis : Cette fois-ci, les démocrates l’ont largement emporté, principalement à cause de Donald Trump. Dans certains Etats, ils auraient pu présenter un âne et gagner quand même, tant le public était furieux contre lui. Permettez-moi de donner un exemple : le Maine. Là-bas, le candidat démocrate qui devait initialement se présenter au Sénat, Graham Platner, a dû se retirer après une série de scandales. Son remplaçant, Troy Jackson, n’était pas vraiment prêt pour une campagne nationale. Entre la fin août et le début septembre, il était incapable de répondre aux questions sur la politique étrangère ! Mais les électeurs en avaient tellement assez de Trump que Troy Jackson a fini par redresser sa campagne et gagner. Dans d’autres circonstances, il aurait sans doute perdu face à Susan Collins, la candidate républicaine, qui avait défié Trump à plusieurs reprises, mais qui restait néanmoins républicaine et avait voté pour ses propositions dans environ trois quarts des cas. La raison de sa défaite, c’est que les électeurs l’associaient au président et voulaient envoyer un message.

Cela dit, les démocrates avaient de bons candidats. Ceux qui se présentaient dans des Etats traditionnellement républicains, comme l’Iowa ou le Kansas, ont évité d’adopter certaines positions extrêmes sur les questions de société, comme ils l’avaient fait par le passé. Ils ont aussi fait campagne sur le pouvoir d’achat et la hausse des prix. En ce sens, ils ont tiré une leçon de 2024. Mais, même en ayant retenu certains enseignements, si le président avait fait du bon travail durant son second mandat, les démocrates n’auraient pas obtenu un tel succès. Cette vague, c’est Trump qui l’a provoquée.

La coalition démocrate réunit des profils sociaux et idéologiques très différents, que certains analystes estiment unis uniquement par leur opposition à Donald Trump. Peut-elle tenir sans se déchirer sur l’économie, la politique étrangère ou la régulation des technologies ?

En réalité, les républicains comme les démocrates sont des partis très hétérogènes. Nous n’en avons que deux, donc chacun réunit des courants qui ne sont pas toujours d’accord. Les républicains comptent des évangéliques de la classe ouvrière, mais aussi, désormais, des milliardaires libertariens de la Silicon Valley. Inutile de dire que ces personnes ne sont pas nécessairement à l’aise dans la même pièce. Les démocrates ont, de la même façon, des figures issues de Wall Street et de la sphère pro-israélienne, mais aussi de nombreux électeurs qui leur sont hostiles.

Dans ces conditions, leur capacité à maintenir la coalition dépend beaucoup de la force de l’ennemi commun. Lors de cette élection, nous avons vu des tensions entre factions, notamment dans le Michigan, mais le spectre de Trump a dominé le vote. De la même manière, en 2024, les républicains avaient l’avantage d’affronter Joe Biden et Kamala Harris, que beaucoup d’Américains considéraient comme des ennemis à vaincre. Cette fois, la balance a penché en faveur des démocrates.

Les démocrates ont promis de demander des comptes à l’administration Trump. N’y a-t-il pas un risque que les enquêtes parlementaires occupent tout l’espace, au détriment des préoccupations quotidiennes des Américains ? A quoi vous attendez-vous de ce point de vue ?

Les démocrates rencontreront de toute façon des difficultés à faire adopter leurs propres lois en raison du filibuster – une tactique d’obstruction qui consiste à prolonger excessivement le débat afin de retarder ou d’empêcher un vote sur un texte – et du droit de veto de Trump : pour passer outre, il faut toujours une majorité des deux tiers dans chaque chambre, ce qui me paraît impossible au Sénat. Ils pourront peut-être réunir une majorité avec le soutien de certains républicains sur des textes fédérateurs. Mais s’ils ont des textes précis qu’ils veulent faire adopter, il y a peu de chances que cela fonctionne.

Quant à l’idée de relancer la procédure de destitution contre Trump, cela n’a pas fonctionné la dernière fois. Les démocrates pourraient plutôt engager des poursuites contre des responsables de rang inférieur, comme le secrétaire à la Guerre Pete Hegseth, ou Robert F. Kennedy Jr., qui dirige la Santé, ou bloquer certaines nominations judiciaires. Ils pourraient également négocier des accords pour rétablir des institutions telles que le Bureau de protection financière des consommateurs, une innovation importante que Trump a réduite à deux personnes dans une pièce. Celui-ci pourrait aussi ne pas parvenir à faire adopter son budget… Mais, pour un programme ambitieux, la présidence conserve son veto, et les démocrates n’auront de toute façon pas soixante sièges au Sénat.

Plusieurs commentateurs politiques soulignent aussi l’absence de doctrine idéologique précise chez les démocrates. Êtes-vous d’accord et cela pourrait-il jouer contre eux ?

Les démocrates sont devenus plus unis au cours de la dernière décennie. Il n’y a plus de grandes divisions sur le commerce. La plupart des démocrates soutiennent une forme ou une autre de droits de douane et de politique industrielle. Les personnes qui voulaient ouvrir grand les frontières ont été marginalisées. De même que celles qui voulaient supprimer le financement de la police. Il existe un large accord pour dire sur la nécessité d’améliorer le système de santé national – la question est de savoir jusqu’où l’étendre. Et l’administration Trump a démantelé de nombreuses agences gouvernementales, notamment celles liées à l’environnement, à la science et à la santé. Les démocrates sont désormais unis pour tenter de reconstruire tout ceci. La seule division bruyante concerne la fin de l’aide militaire à Israël, et Trump effectue peut-être le travail à la place des démocrates.

Après la victoire de Joe Biden en 2020, Donald Trump avait refusé de reconnaître sa défaite et contesté les résultats jusqu’à l’assaut du Capitole. Cette fois, le président a rapidement reconnu la défaite de son camp. Faut-il y voir un changement de doctrine, voire le signe qu’il ne se sent pas suffisamment menacé ?

Je ne suis pas dans sa tête. Je me demande s’il ne va pas simplement, durant les deux dernières années de son mandat, se consacrer à la décoration intérieure de ses propriétés et à faire donner son nom à des bâtiments. Je le dis sérieusement : pour son discours de clôture de la campagne des élections de mi-mandat, devant le bassin du Lincoln Memorial, il s’est montré complètement déconnecté de la réalité, en parlant de « tuyaux », de la « durabilité du granit » et des pelouses du lieu… Au fond, j’espère qu’il va désormais se consacrer à ce genre de sujets : ce serait bénéfique pour le pays et pour le monde. Mais il est très impulsif ; il est impossible de prédire ce qu’il fera d’ici la prochaine élection présidentielle.

Le Parti républicain peut-il tirer les leçons de cette élection sans rompre avec l’homme qui l’a remodelé ?

Il y aura certainement des fractures au sein de son camp. Il est peu probable qu’il parvienne à rendre les républicains aussi dociles qu’ils l’étaient durant ses deux premières années de mandat, en particulier au Sénat. Jusqu’à présent, un sénateur ou un représentant républicain qui critiquait Trump risquait de le voir soutenir un adversaire lors de la primaire républicaine. Comme la base Maga y vote massivement, la menace était crédible. Mais le résultat de cette élection est tellement désastreux pour les républicains que les candidats, les responsables et même les électeurs seront désormais moins enclins à le prendre au sérieux.

A ce stade, la victoire démocrate change-t-elle quelque chose dans la course à la prochaine élection présidentielle ?

Entre la guerre en Iran, les droits de douane et la corruption à Washington, Trump a aliéné beaucoup de ses électeurs. Mais, à mon avis, cela ne les a pas définitivement chassés du camp républicain. Il faudra attendre les élections de 2028, voire de 2032, pour savoir si les démocrates peuvent profiter de cette ouverture pour reconstruire leur lien avec les Américains.

En politique américaine, on parle souvent, par analogie avec la publicité, de la « marque » d’un parti. Cette fois, Trump a fortement associé la marque républicaine aux pires aspects de ses politiques. Nous verrons combien de temps cela durera. Les démocrates avaient aussi de nombreux problèmes en 2024. Notre vie politique est marquée par une alternance presque permanente entre les deux partis. Il est donc difficile de dire ce que l’avenir réservera.

Cela dit, compte tenu des candidats démocrates qui ont gagné et de la manière dont ils ont gagné, cela élargit probablement le vivier de ceux qui se présenteront en 2028. En 2020, les démocrates n’avaient pas un vivier solide. Il y avait beaucoup de figures âgées, comme Joe Biden, Michael Bloomberg et Elizabeth Warren, qui avaient déjà dépassé soixante-dix ans. Aujourd’hui, le parti compte de nombreux représentants d’âge moyen, très compétents et capables de se présenter. Au minimum, on peut dire que la primaire de 2028 sera très disputée.

Mais attention : Trump a commis une énorme erreur après son élection en pensant que son mandat lui donnait carte blanche, y compris pour démanteler le gouvernement fédéral. Les démocrates commettraient la même erreur s’ils considéraient cette élection comme une validation de leurs politiques les plus ambitieuses, qu’elles soient défendues par des élus en poste ou d’autres figures de gauche.



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Author : Alix L’Hospital

Publish date : 2026-11-08 16:30:00

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