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« Taiwan nous a volés » : derrière les outrages de Donald Trump, la préoccupante guerre des puces

« Taiwan nous a volés » : derrière les outrages de Donald Trump, la préoccupante guerre des puces

« Taïwan a volé notre industrie des semi-conducteurs. Nous avions Intel et toutes ces entreprises, et ils nous les ont pris. Nous voulons le retour de cette industrie aux Etats-Unis. » Ce commentaire de Donald Trump passerait presque inaperçu au milieu de toutes ses déclarations fracassante sur l’Ukraine. Mais l’industrie des semi-conducteurs, qui représentait 627 milliards de dollars en 2024, selon le World Semiconductor Trade Statistic, n’est pas un secteur que l’on peut facilement perdre de vue. D’autant que le président américain a annoncé sa volonté d’imposer de sévères droits de douane sur les semi-conducteurs, en représailles à ce « vol ».

Pourtant, si l’île est bien aujourd’hui le premier producteur mondial de ces puces, indispensable au bon fonctionnement de tous les appareils électroniques, ce n’est pas parce qu’elle a pris de force l’industrie américaine. « En réalité, les Etats-Unis ne voulaient plus avoir d’usines sur leur sol », explique Pierre Cambou, analyste du marché des semi-conducteurs chez Yole Group.

La stratégie « fabless » des années 80

Dans les années 1980, les grands groupes américains spécialisés dans les puces font face à un problème de taille : la production s’avère de plus en plus difficile, à cause du rétrécissement permanent des semi-conducteurs. Les matériaux nécessaires sont extrêmement sensibles, les manipulations, complexes. Le nombre de produits défectueux augmente et les coûts de fabrication s’envolent.

Les premières fonderies, des usines spécialisées dans la fabrication des puces, font leur apparition dans ce contexte. Alors qu’Intel et ses concurrents fabriquaient leurs propres puces jusqu’ici, ces fonderies permettent de sous-traiter la confection. En se concentrant dans l’amélioration des processus et techniques de production, les fonderies améliorent le taux de rendement de leurs usines, et diminuent les pertes. La grande majorité des entreprises choisit alors d’externaliser la production des semi-conducteurs, et de se concentrer sur leur design.

« Ces choix ont été faits dans les années 1990, dans une période de relative paix économique et de mondialisation florissante », rappelle Estelle Prin, consultante en intelligence économique et fondatrice de l’Observatoire européen des semi-conducteurs. « Le fait d’être fabless [NDLR : ne pas avoir ses propres usines de fabrication et de sous-traiter à des fonderies] était valorisé. Les entreprises américaines ont choisi d’externaliser la production des semi-conducteurs en Asie », où la main-d’œuvre était peu chère.

Au final, « l’industrie des semi-conducteurs taïwanaise est une construction des Etats-Unis, mais aussi des Japonais, qui ont envoyé beaucoup de leurs sociétés et de leurs usines à Taïwan depuis les années 1990. Cela, dans un objectif de baisse des coûts », complète Pierre Cambou.

Taïwan doit une grande partie de sa position stratégique dans l’industrie des semi-conducteurs à un acteur : TSMC, la Taiwan Semiconductor Manufacturing Company, la toute première fonderie au monde à ne produire que pour des clients externes. Depuis sa création, en 1987, l’entreprise a pris une avance technologique incomparable.

« Cela fait trente ans qu’ils investissent des milliards de dollars dans la fabrication des semi-conducteurs. Que ce soit l’Europe, la Chine ou les Etats-Unis, tout le monde est en retard d’au moins 10 ans par rapport à eux », souligne Olivier Demoly, directeur du développement chez Cortus, une entreprise spécialisée dans la conception de puces. La force de TSMC réside notamment dans le fait d’avoir des usines polyvalentes, qui permettent de produire des milliers de produits différents dans des délais très courts, et avec peu de pertes. En 2023, l’entreprise a ainsi fabriqué 11 000 modèles de puces différents pour 500 clients. « Je ne vois personne dans le monde qui peut rivaliser avec TSMC », précise Olivier Demoly.

Les semi-conducteurs, un enjeu géopolitique

La déclaration de Donald Trump est avant tout politique : le président américain veut rapatrier le business très lucratif des fonderies aux Etats-Unis. Son prédécesseur à la Maison Blanche, Joe Biden, avait déjà saisi l’importance des semi-conducteurs. Signé en 2022, le Chip Act mettait sur la table 280 milliards de dollars d’investissement afin de promouvoir l’installation de fonderies aux États-Unis et subventionner les industriels. L’initiative avait porté ses fruits : TSMC avait annoncé dans la foulée la construction de sa première usine en dehors de Taïwan, dans l’Arizona.

Il y a toutefois quelques points noirs au tableau. « En Arizona, la moitié des travailleurs de l’usine TSMC sont Taïwanais, car les Américains sont incapables de tenir le coup. Il faut un niveau de technicité qu’ils n’ont pas », assène Philippe Notton, cofondateur de SiPearl, qui fabrique des puces pour les supercalculateurs.

De plus, cette fonderie dont la production à grande échelle démarrerait en 2025 ne fabriquera pas les puces les plus avancées : les plus fines continueront d’être faites à Taïwan. L’usine américaine ne produira à ses débuts que des puces en 4nm, alors que les semi-conducteurs de dernière génération sont actuellement en 2nm. La production en 3nm ne doit commencer en Arizona qu’en 2028, et celle en 2nm d’ici la fin de la décennie. Une éternité dans le monde des puces, où le nombre de transistors dans les processeurs double tous les deux ans.

Une situation insupportable pour Donald Trump, qui explique en partie ses récentes déclarations. « Il met la pression sur TSMC et Taïwan pour obtenir plus de transferts technologiques et avoir accès plus rapidement aux puces de 2nm », analyse Estelle Prin.

La question du transfert technologique est d’autant plus importante que Taïwan est au centre de nombreux enjeux géopolitiques. L’île, indépendante de facto depuis 1949, est revendiquée par la Chine comme faisant partie de son territoire. Et Xi Jinping a récemment déclaré que la réunification était « inévitable ».

Face aux menaces chinoises, l’une des armes de Taïwan est justement son industrie des semi-conducteurs. Pour l’instant, les Etats-Unis ont tout intérêt à protéger l’île, qui fournit 90 % des puces les plus avancées, plutôt que de voir les capacité de production passer dans les mains de la Chine. Taïwan a, à première vue, peu de raison d’accepter un transfert de savoir-faire. « Ce que je lis entre les lignes, c’est que les Etats-Unis veulent une transmission technologique en échange de leur protection contre la Chine », résume Olivier Demoly.

Un transfert technologique représenterait tout de même un risque très important pour l’île. « L’industrie est déjà contrôlée par les Etats-Unis, car le design des puces est fait par des entreprises américaines », reprend Philippe Notton. « Avec les usines, ils posséderaient toute la chaîne de valeur. Mais ils ne l’auront jamais, parce que l’assurance vie de Taïwan, ce sont les usines, et les Taïwanais le savent ».

Signe que Taïwan n’est pas prêt à se séparer de son fleuron, Lai Ching-te, le président, a répondu aux déclarations de Donald Trump en promettant de nouveaux investissements aux Etats-Unis. Des groupes industriels taïwanais devraient également annoncer des investissements dans l’IA au Texas dans les prochains mois. De quoi peut-être apaiser Donald Trump. Au moins pour un temps.



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Author : Aurore Gayte

Publish date : 2025-02-26 04:45:00

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