Derrière les exploits insolents du PSG, le football français meurt à petit feu. Il n’y a pas que la violence dans les stades, les débordements des entraîneurs, les batailles de chiffonniers des présidents de clubs. L’incendie est aussi financier. Et il ronge le système depuis des années. Dazn, le diffuseur des matchs, menace de ne plus verser à la Ligue de football professionnel (LFP) les millions promis. Et de moins en moins d’amateurs paient pour le championnat. Les pertes cumulées des clubs de Ligue 1 et de ligue 2 atteindraient 1,2 milliard d’euros en fin de saison, d’après les estimations de Jean-Marc Mickeler, le président de la DNCG, le gendarme de la gestion des clubs. Astronomique. Plusieurs clubs cherchent d’urgence un repreneur, sous peine de banqueroute. Pour survivre, le football français va devoir faire le deuil d’un certain train de vie. « Les clubs doivent prendre leurs responsabilités et accepter quelques années plus austères, tout en revoyant de fond en comble leur modèle et leur gouvernance », cadre Marie Barsacq, la ministre des Sports, auprès de L’Express. Qui a tué le football français ? Les suspects sont nombreux et l’avenir incertain.
EPISODE 1 – Les guerres secrètes du foot français : la « croisade » de Vincent Bolloré, l’erreur d’Emmanuel Macron
Chapitre 3 – Vincent Labrune, le bagout du « chevelu »
« T’es prêt pour la présidentielle », en rigole en connaisseur son grand ami Nicolas Sarkozy. Depuis qu’il a pris la tête de la Ligue de football professionnel en septembre 2020, Vincent Labrune, 53 ans, est devenu un des hommes les plus scrutés de France.
Certains arrivent au football par l’argent, d’autres par l’entrepreneuriat. Vincent Labrune est arrivé par les mots. Un bagout incroyable qu’il promène depuis son arrivée balzacienne à Paris, à 23 ans, en stage à la communication de France Télévisions, lui l’Orléanais habitué des soirées au Zig Zag, la boîte de nuit légendaire du Loiret. D’autres auraient essayé d’entrer dans le moule, Labrune a toujours cultivé sa singularité, cette crinière qui lui vaut le surnom de « Vince Vega », le mafioso de Pulp Fiction joué par John Travolta, et cette faconde, une façon de raconter les histoires, avec des scènes au présent entrecoupées d’analyses ciselées. Jean-Luc Delarue a adoré, il en a fait son bras droit en 2000, avant que Labrune ne fascine Louis Acariès, le promoteur de boxe, puis un de ses amis, le richissime Robert Louis-Dreyfus, propriétaire de l’Olympique de Marseille. D’abord conseiller en communication parmi d’autres, « Vince » se fait nommer administrateur d’Eric Soccer, sa holding, puis de l’OM, jusqu’à devenir président du club, en 2011. Il y reste cinq ans, plus long mandat depuis Bernard Tapie, y élargit son réseau et s’y fait quelques adversaires, comme l’ex-président du PSG Charles Villeneuve, qui, placé sur écoute, fustige un jour « l’autre con de chevelu ».
Les présidents propriétaires adulent cet homme d’affaires qui ne ressemble pas à ces énarques du football croisés un temps à Canal+. Lui pense vite et comme eux ; il comprend leur besoin d’argent frais. Leur envie de lumière, aussi. Aux présidents provinciaux, dénués des codes de l’ouest parisien, il sait donner l’impression qu’ils côtoient le cœur du pouvoir. Même Vincent Bolloré s’entiche à une époque de « Vince Vega ». « Appuie-toi sur lui », a glissé Nicolas Sarkozy au patron de Vivendi, lorsqu’il a repris la chaîne cryptée. Le 5 février 2016, quand le boss breton reçoit pour la première fois les présidents de club à déjeuner au siège de Vivendi, Vincent Labrune s’assoit à sa droite. Il présente à voix basse les dirigeants qui enchaînent les prises de parole au micro.
Le 31 juillet 2020, Nathalie Boy de la Tour, la présidente de la LFP, fait ses adieux au conseil d’administration. « Vous ne vous rendez pas compte à quel point vous êtes tordus quand vous êtes tous ensemble », lâche-t-elle dans un sanglot. Quelques semaines plus tard, Vincent Labrune lui succède en éliminant Michel Denisot, grand favori. Un hold-up. Quand une équipée de présidents de Ligue 1, opposés à ce candidat « trop marqué PSG », vient le trouver, le « chevelu » échafaude une Blitzkrieg brillante. Il ne se déclare jamais jusqu’au jour J. Sitôt son élection prononcée, Labrune, le candidat des anti-PSG, se rabiboche avec le club parisien. Debout dans la salle du Pavillon Kléber où a lieu l’élection, il annonce à Didier Quillot, le directeur général, ennemi juré de Nasser al-Khelaïfi, PDG du PSG, qu’il va demander son départ sur-le-champ. Une nouvelle alliance est scellée.
Chapitre 4 – CVC Capital, la poule aux œufs d’or
Lundi 3 mars 2025 au siège de la Fédération française de football. Ambiance pesante, mâchoires serrées. Les haines étalées au grand jour. La mine sombre, le dos raide, Edouard Conques, l’un des directeurs du fonds d’investissement CVC Capital à Paris, enrage : « Il n’y a pas de colonne vertébrale à la Ligue », répète-t-il en boucle durant la réunion. Il y a trois ans, il fanfaronnait dans les dîners parisiens, jurant avoir sauvé le foot français ; il passe aujourd’hui pour le dindon de la farce.
Saison 2020-2021. La pandémie de Covid et la débandade du diffuseur Mediapro ont plongé les comptes des clubs dans le rouge carmin. « La ligue 1 est un patient en soins intensifs », résume déjà Jean-Marc Mickeler. Il faut trouver du « cash ». Beaucoup. Très vite. Les dirigeants de la Ligue ressortent des cartons une vieille idée : créer une société commerciale filiale de la LFP, chargée de la commercialisation des droits TV, et dont le capital pourra être ouvert à des investisseurs privés. Une loi doit autoriser la création d’une telle entité. Auditionné le 8 décembre 2021 au Sénat, Vincent Labrune plaide pour l’urgence de « sauver les locomotives, coûte que coûte ». Puisqu’il y a urgence… Tout s’emballe, la loi est votée le 2 mars 2022 et le capital de la nouvelle société, baptisée LFP Media, est ouvert au fonds d’investissement CVC Capital Partners quelques jours plus tard, le 1er avril.
En échange d’une prise de participation de 13 % dans le capital de la nouvelle entité, CVC Capital joue au père Noël : 1,5 milliard d’euros immédiatement disponible. Un nouveau jour bénit pour le foot tricolore, Vincent Labrune tient là un de ses meilleurs coups. Les petites lignes de l’accord surprennent cependant. Comme tout actionnaire, CVC Capital a droit à un dividende. Celui-ci prendra la forme de 13 % de l’ensemble des revenus audiovisuels et commerciaux du championnat y compris les revenus des paris sportifs pendant une durée de quatre-vingt-dix-neuf ans ! La répartition de cette manne providentielle vise d’abord à « sauver les locomotives ». Le PSG avale à lui seul 17 % du gâteau, soit 200 millions d’euros, quand les 13 plus petits clubs de Ligue 1 se partagent un maigre 3 % chacun, soit 33 millions. La Ligue 2 se contente des miettes : 1,5 million d’euros par club.
Trois ans plus tard, l’attribution du magot a viré au roman d’espionnage. Le Havre, monté en Ligue 1 en 2023, multiplie les recours judiciaires pour toucher sa part du gâteau. Devant le conseil d’administration de la LFP, le 5 décembre 2024, son président, Jean-Michel Roussier a tenu des propos mystérieux, pouvant laisser entendre qu’il a à voir avec une enquête menée par le Parquet national financier (PNF) sur le train de vie de la LFP : « Tout cela [NDLR : le procès intenté par Le Havre] n’aurait jamais dû exister, comme n’aurait jamais dû exister très probablement la commission d’enquête du Sénat, et même le PNF, si ce dossier avait été réglé en temps et en heure. » Ambiance dans la grande famille.
Tout est parti dans les salaires mirobolants des joueurs sans aucune réflexion de long terme sur la gouvernance, les investissements, dans la qualité du championnat
Laurent Lafon, sénateur et coauteur d’un rapport sénatorial à l’automne 2024 sur la financiarisation du foot français
Où est passé l’argent distribué ? « Dépensé en pure perte. Tout est parti dans les salaires mirobolants des joueurs sans aucune réflexion de long terme sur la gouvernance, les investissements, dans la qualité du championnat », attaque le sénateur Laurent Lafon, coauteur d’un rapport sénatorial à l’automne 2024 sur la financiarisation du foot français. CVC apparaît comme le grand perdant de l’affaire. « Ils s’imaginaient pouvoir revendre leur participation au bout de sept à huit ans comme le pratiquent tous les fonds d’investissement, ils devront attendre sans doute plus longtemps », commente un banquier d’affaires. Ou remettre au pot pour sauver leur placement.
Chapitre 5 – La folie des grandeurs de la LFP
Au 34, boulevard de Courcelles, dans le très prisé XVIIe arrondissement de la capitale, la vue sur les frondaisons du parc Monceau est sublime. Plein sud, six étages baignés de lumière, murs coquille d’œuf, moquette moelleuse, rooftop vertigineux. C’est ici que les dirigeants de la LFP et sa centaine de salariés ont posé leurs cartons il y a quelques semaines. Certains n’ont guère eu le temps d’apprécier la douceur des lieux tant les pots de départ s’enchaînent. Alors que les clubs sont étranglés financièrement, la LFP est obligée de réduire la voilure, en urgence. Parfois, les crispations tiennent à un symbole. Et ces derniers temps, le 34, boulevard de Courcelles en est un.
Six mois seulement séparent la signature du « deal » à 1,5 milliard d’euros avec le fonds luxembourgeois CVC Capital Partners, de l’achat de ce siège luxueux en novembre 2022. Déménager, cela fait plusieurs années que les dirigeants successifs de la LFP y songent. Les salariés sont à l’étroit dans les quelque 1 000 mètres carrés du siège de la rue Delibes, non loin de la place de l’Etoile, achetés à la fin des années 1990. La LFP doit louer des bureaux, environ un millier de mètres carrés supplémentaires dans le quartier.
Au début de l’été 2022, Vincent Labrune mandate le cabinet CBRE, leader mondial du conseil en immobilier, de lui trouver la perle rare. Le big boss voit grand, au minimum 3 500 mètres carrés. Trois adresses lui sont proposées. La première à Boulogne – ancien siège de L’Equipe – pour 20 millions d’euros. Problème, l’immeuble est trop loin des gares SNCF pour les présidents de clubs de province qui rejoignent Paris en train. Deuxième choix, un ancien garage entièrement restructuré derrière la place de la République, pour 75 millions d’euros. Pas assez proche du quartier d’affaires parisien, jugent les dirigeants de la Ligue. La perle du boulevard de Courcelles met tout le monde d’accord. Certes, le prix est à la hauteur de l’adresse : 120 millions d’euros. Le vendeur, la CRPN, la Caisse de retraite du personnel navigant, l’a achetée en 2019 pour 75 millions d’euros et a fait près de 25 millions de travaux. Jolie bascule pour les professionnels de l’air. Au conseil d’administration de la Ligue, personne ne tique. D’autant que les banques qui financent l’opération par un crédit-bail auraient une préférence pour l’immeuble haussmannien.
Trois ans après, le faste du siège interroge. « On peut se le permettre », jure-t-on à la Ligue, où on souligne que les 7,2 millions annuels de frais immobiliers ne pèsent pas si lourd dans les 670 millions de chiffre d’affaires.
Forcée de réduire son train de vie, la LFP taille aujourd’hui dans ses effectifs. En l’espace de six mois, ils sont passés de près de 160 à un peu moins de 135 personnes. Vincent Labrune, lui, a raboté son salaire de 1,2 million à 800 000 euros annuels brut : c‘est tout de même deux fois plus qu’à son arrivée. Il faut y ajouter les quelque 191 000 euros de frais personnels sur la saison 2023-2024 (199 000 euros la saison précédente) que la LFP lui rembourse pour couvrir sa chambre d’hôtel au Brach, le cinq étoiles où il loge à Paris, et tous ses frais de déplacements – il n’a pas le permis. Mais cela reste très inférieur à ce que touchent ses homologues étrangers et les présidents de club, répond la LFP.
Chapitre 6 – Le PSG et le très intimidant Nasser al-Khelaïfi
Début 2020, Nasser al-Khelaïfi reçoit Francis Graille, président du PSG entre 2003 et 2005, en prévision des 50 ans du club parisien. « Comment me faire apprécier des autres présidents ? » interroge le Qatari. « Achète tous les ans les deux meilleurs joueurs du championnat », suggère Graille.
En France, tout le monde rêve de transférer un joueur au PSG
Julien Fournier, dirigeant de l’OGC Nice de 2011 à 2019
En juillet 2022, l’attaquant Hugo Ekitike est transféré de Reims au PSG pour 35 millions d’euros, après une seule saison en Ligue 1. Surpayée ou pas, la mutation impressionne les autres présidents, qui ont noté que Jean-Pierre Caillot, le patron du club champenois, est un soutien de Vincent Labrune et de Nasser à la Ligue. « En France, tout le monde rêve de transférer un joueur au PSG », sourit Julien Fournier, dirigeant de l’OGC Nice de 2011 à 2019. Dès lors, faut-il nécessairement défier le club le plus puissant de France ?
Car Nasser n’aime pas particulièrement qu’on lui résiste. Le dirigeant de 51 ans, qui dispose du titre de ministre de l’émirat, a horreur qu’on le prenne pour une vache à lait, un de ces dignitaires arabes qu’on imagine, avec une pointe de racisme, peu regardant sur les emplettes. « Le plus important, pour les Qataris, c’est la reconnaissance », se souvient Claude Michy, président du club de Clermont jusqu’en 2019.
Avant chaque match au parc des Princes, Nasser enchaîne les rendez-vous de dix à quinze minutes dans sa loge, avec bureau et salle de réunion, en bordure de la pelouse. Tout est calibré, les dépenses somptuaires sont désormais réservées au secteur sportif, ceux qu’on appelle, en interne, les « no limit ». Avec sa double casquette de président diffuseur, le Qatari s’est fait une place, y compris sur le continent ; il est devenu, en 2021, président de l’Association européenne des clubs (ECA), le lobby des grands propriétaires. Avec Vincent Labrune, ils ont imaginé le projet « locomotives », une politique dirigée vers le soutien aux clubs européens. En 2022, les droits du championnat à l’international sont réservés aux clubs qualifiés en Coupe d’Europe les trois dernières années.
Le chiffre à la billetterie, on le fait quand le PSG vient. Sans le PSG, on serait la Roumanie
Gérard Le Saint, coprésident de Brest
« Le PSG a mis le coup de grâce au championnat : lorsque le même club gagne tout le temps, vous n’avez plus envie de regarder », estime Luc Dayan, ancien président de Lille et de Lens. Lors de l’élection du président de la LFP, en septembre 2024, Cyril Linette, ancien directeur général de L’Equipe, veut justement se poser en candidat anti-PSG, défenseur d’un football plus équitable. Mais la majorité des présidents savent que, ces cinq dernières années, l’arbre parisien a bien souvent caché la forêt française en Coupe d’Europe, ces défaites cuisantes contre des clubs grecs (Marseille, Lens), hongrois (Nice, Reims), tchèques (Nice) ou ukrainiens (Monaco, Rennes). « Le chiffre à la billetterie, on le fait quand le PSG vient. Sans le PSG, on serait la Roumanie », avance Gérard Le Saint, le coprésident de Brest. Le 10 septembre 2024, les grands électeurs tranchent : Vincent Labrune est réélu avec 14 voix contre 2 à Cyril Linette. Le PSG respire.
Source link : https://www.lexpress.fr/societe/le-crash-du-foot-francais-entre-complot-et-milliard-envole-sans-le-psg-on-est-la-roumanie-3DPMV2LB75EYLLAOHT3FZTRWPA/
Author : Etienne Girard, Béatrice Mathieu
Publish date : 2025-03-26 17:00:00
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