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Marine Le Pen condamnée : la bataille risquée de l’opinion

Marine Le Pen condamnée : la bataille risquée de l’opinion

Marine Le Pen s’est choisie un confortable allié depuis sa condamnation à cinq ans d’inéligibilité avec application immédiate : le peuple. Et tant pis si ce soutien n’a pas eu son mot à dire. Le Rassemblement national s’érige en ventriloque d’une opinion prétendument indignée par la mise sur la touche de sa championne en vue de l’élection présidentielle de 2027. « Mes électeurs sont scandalisés par cette décision », assure la députée du Pas-de-Calais dans un entretien au Parisien. Une fronde spontanée est mise en scène. Marine Le Pen prendra la parole lors d’un meeting de soutien organisée ce dimanche 6 avril à Paris. La formation d’extrême droite revendique plus de 300 000 signatures pour sa pétition dénonçant la décision du tribunal correctionnel de Paris ainsi que 10 000 nouvelles adhésions au parti, des chiffres invérifiables.

Cette adhésion populaire serait à la hauteur du « scandale démocratique » née le 31 mars. L’argumentaire est servi sur tous les plateaux télévisés : le « système » utiliserait l’arme judiciaire pour disqualifier la favorite de la prochaine élection présidentielle. En renonçant à la vaincre dans les urnes, il aurait intériorisé la volonté des Français de la voir entrer à l’Elysée. C.Q.F.D.

Dans cette bataille de l’opinion, tout est bon à prendre. La formation d’extrême droite se saisit de chaque « doute » exprimé par ses opposants sur la décision des juges. On convoque l’autorité de Jacques Attali, peu suspect de complaisance envers le RN, qui regrette la privation du « choix des électeurs » en 2027. Plus chic que les éructations attendues des députés RN Julien Odoul ou Jean-Philippe Tanguy. Voilà les figures du « système » honni appelées à la rescousse dans une offensive d’un parti qui s’en dit victime.

« Bayrou exonère Le Pen de ses responsabilités »

Et que dire de François Bayrou, qui s’est interrogé ce mardi 1er avril dans l’hémicycle sur l’application immédiate de l’inéligibilité ? Le RN boit du petit-lait. « Dans un sens, le Premier ministre exonère Le Pen de ses responsabilités », raille un député Renaissance. Et renforce le récit frontiste, puisqu’il ôte tout biais partisan à la critique de la décision du Tribunal correctionnel. Seule la démocratie serait ici en jeu. Un ancien ministre macroniste résume le dilemme : « Nous sommes nombreux à être tiraillés entre la conscience que tout cela pose un sujet démocratique qui laissera des traces dans une partie de la population et la volonté de ne pas alimenter le récit d’un procès politique. » Et la crainte de se muer en bras armé involontaire de la communication du RN.

Cette offensive produit des effets incertains. 57 % des Français estiment que la décision de justice est « normale au vu des faits reprochés », d’après un sondage Elabe pour BFMTV. 90 % des sympathisants RN estiment certes que le jugement a pour objectif d’empêcher Marine Le Pen de concourir en 2027, mais une majorité d’électeurs de droite – terre de conquête du RN – approuve la condamnation de la leader frontiste.

Quelques préfets issus de territoires à fort vote RN ont été sondés par l’exécutif après le séisme du 31 mars. Aucun trouble n’a été constaté. Un député LR a été frappé lundi de l’indifférence des Français, à l’occasion de ses déplacements de terrain. « Le RN promettait la foudre, mais les Français sont lucides sur cette affaire », note le député Horizons Frédéric Valletoux. « L’électorat RN n’est pas branché sur l’agenda de Marine Le Pen », veut croire un conseiller ministériel. En témoignent les sondages accordant à Jordan Bardella des intentions de vote équivalentes à celle de la patronne du groupe RN, comme si existait une interchangeabilité des deux profils. S’esquissent plusieurs interrogations : quel est le degré d’attachement de l’électorat RN à la personne de Marine Le Pen ? Cet électorat, à la sociologie souvent populaire et éloignée de la politique quotidienne, porte-t-il une attention majeure à la décision du tribunal correctionnel de Paris ? Après tout, il disposera d’un bulletin RN en avril 2027.

Une opinion publique contradictoire

L’opinion publique est traversée par des courants contradictoires. Se greffent une défiance envers la probité des élus et une confiance relative en l’institution judiciaire. Ces deux sentiments se percutent aujourd’hui avec un effet inconnu. « Que les détracteurs de l’autorité judiciaire déposent une proposition de loi instaurant un régime d’exception en faveur des élus. Nous verrons quelle sera la réaction des Français », confiait lundi le président de la Commission des Lois Florent Boudié. Le groupe UDR a franchi ce pas, avec le dépôt par Eric Ciotti d’une PPL visant à supprimer la mesure d’exécution provisoire « pour les peines d’inéligibilité ».

Le Rassemblement national est condamné à un purgatoire politique d’ici la décision de la Cour d’Appel de Paris, attendu à l’été 2026. Le parti mise sur une colère des Français pour sauver la tête de Marine Le Pen, avec une pression à peine voilée sur les magistrats appelés à trancher l’affaire. D’ici là, chacun est réduit aux pronostics. A jouer au porte-voix d’une opinion insaisissable et changeante. Une ministre résume le flou ambiant : « Tout cela nous ouvre un no man’s land car nul ne sait les conséquences que les Français vont en tirer. »



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Author : Paul Chaulet

Publish date : 2025-04-02 13:12:00

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