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EXCLUSIF. Reforme des programmes scolaires : l’intrigant recul du gouvernement

EXCLUSIF. Reforme des programmes scolaires : l’intrigant recul du gouvernement

C’est une bataille souterraine qui se joue au ministère de l’Education nationale. « Le grand public n’en a pas conscience mais nous sommes en train d’assister à un recul catastrophique qui met à mal des années de travail pour tenter de redresser le niveau de nos élèves ! », confiait un inspecteur général sous couvert d’anonymat le 31 mars. Au cœur de la polémique : la réforme des programmes de CM1, CM2 et de 6ème qui concerne le français et les mathématiques. Les nouveaux textes ont été présentés lors du Conseil supérieur de l’éducation qui s’est tenu le 27 mars. « Le problème est que le degré d’exigence initial a été revu à la baisse au dernier moment. Le cabinet d’Elisabeth Borne a cédé en partie aux demandes des syndicats d’enseignants avant de soumettre le texte à leurs votes », dénonce le haut fonctionnaire précédemment cité.

Pour bien comprendre ce qui se joue, il faut remonter un peu en arrière. Le 5 décembre 2023, Gabriel Attal, alors ministre de l’Education nationale, déroule le contenu de sa réforme dite « Choc des savoirs ». Ces annonces interviennent le jour des résultats de l’enquête internationale Pisa 2022, qui soulignent une nouvelle baisse des performances en français et en mathématiques. Parmi les nombreuses mesures annoncées, la mise en place de « nouveaux programmes articulés autour d’objectifs annuels et ancrés dans des pratiques pédagogiques efficaces ».

Ces nouveaux programmes sont publiés pour les niveaux de la maternelle au CE2 en octobre 2024, avec une nouveauté d’importance : l’introduction de ce qu’on appelle les « exemples de réussite » dans le jargon de l’Education nationale. Ainsi, concernant les tables d’addition, on peut lire que « l’élève sait compter des « égalités à trou » du type 4 +… = 12. A la fin du CE2, il doit être capable de compléter 15 égalités de ce type en quinze minutes ». Notre inspecteur général explique : « Moi qui ne suis pas bricoleur, j’ai besoin de la notice Ikea pour monter un meuble. Pour les enseignants c’est la même chose : lorsqu’on n’est pas très expérimenté, on a besoin d’un guide pédagogique ».

« Une forme d’hypocrisie »

Déjà, à l’époque, l’introduction de ces nouvelles consignes est vivement critiquée par les syndicats d’enseignants. « On nous demande de cocher des cases, de suivre une liste de tâches très précises à réaliser. Or, certains enfants savent faire des choses à trois ans, d’autres à quatre ans et au fond ce n’est pas très grave. Laissons-les apprendre à leur rythme », estime Guislaine David, co-secrétaire générale du SNUipp-FSU. Le syndicat, majoritaire dans le premier degré, déplore cette « suite d’injonctions à réaliser pour chaque année, voire pour chaque période » et considère que « ces programmes ne feront que discriminer et renforcer les inégalités ».

La réforme annoncée est toutefois menée à son terme par le cabinet de la ministre Anne Genetet. « Nous pensions qu’il en irait de même lors de cette deuxième étape qui concerne la révision des programmes de CM1, CM2 et 6ème. Ce ne sera visiblement pas le cas », soupire un haut cadre du ministère.

Selon plusieurs sources, l’entourage d’Elisabeth Borne aurait donc décidé de revenir sur ces fameux « exemples de réussite » après les réunions préalables d’usage avec les syndicats. Dans la toute dernière version des programmes que L’Express a pu se procurer, la colonne listant les exercices proposés aux enseignants apparaît barrée. « Ces mentions n’apparaissent plus dans le document de référence dans un souci de concision et de visibilité pour les professeurs et les parents », veut nuancer la rue de Grenelle. « Mais il est faux de dire qu’elles ont « disparu » : elles apparaîtront bien dans les programmes qui seront mis en ligne. Il suffira de cliquer sur des liens hypertextes pour y accéder », ajoute-t-on.

« On nous dit que ces mentions y sont sans y être, ce qui est tout de même une forme d’hypocrisie. Cette partie, qui a disparu du texte principal, se transforme en simples ressources mises à disposition des professeurs. Elle ne s’impose plus à eux », insiste cet habitué de la rue de Grenelle. Plusieurs anciens recteurs dénoncent également auprès de l’Express « un retour en arrière » et « un signal désastreux ».

Bataille idéologique

Dès son arrivée au ministère, en 2017, Jean-Michel Blanquer avait mis l’accent sur les savoirs fondamentaux en primaire et la mise en place de repères annuels qui allaient de pair avec les évaluations en début d’année. Une ligne de conduite dont n’avaient pas dévié ses successeurs jusqu’ici. Cette inflexion, dénoncée par certains, est-elle annonciatrice d’un tournant ? En coulisses, on souligne le pouvoir d’influence de François Weil, le directeur de cabinet d’Elisabeth Borne. Celui qui fut à la tête de l’académie de Paris entre 2012 et 2016, sous le quinquennat Hollande, est perçu par les uns comme un « homme de dialogue »…. Et par d’autres comme « une figure du vieux monde habituée à la cogestion avec les syndicats ».

Lors du Conseil supérieur de l’éducation du 27 mars dernier, les organisations syndicales ont voté massivement contre ces nouveaux programmes. Même si Guislaine David reconnaît que le ministère a « lâché du lest sur certaines choses », la teneur du texte reste pour elle encore trop « directive » et « injonctive ». « Tout ça pour ça ! Le fait de caresser les syndicats dans le sens du poil n’aura servi à rien », s’exclame l’un de ces hauts fonctionnaires qui se récrient du recul.

Le CSE n’ayant qu’un avis consultatif, les nouveaux programmes devraient être publiés dans les prochains jours. « Ce nouvel épisode démontre bien que la bataille idéologique qui se joue depuis des années au sein du ministère de l’Education nationale est loin d’être terminée », déplore un habitué des couloirs de la rue de Grenelle. Avant d’ajouter : « A force de rogner sur l’exigence, on pénalise nos élèves et le pays tout entier. Ce n’est hélas pas ainsi que l’on remontera dans les classements internationaux. »



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Author : Amandine Hirou

Publish date : 2025-04-03 06:00:00

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