Les nuages se font plus rares au-dessus d’Olivier Faure. Dernièrement, remarquent ses amis, le premier des socialistes tire un peu moins sur sa vapoteuse. Evaporés, les tourments intérieurs ? C’est simple, « il ne doute plus de lui-même », s’enflamme l’un de ses lieutenants. Il y a eu des quolibets certes, mais aussi ces compliments de tous bords. Vraiment tous. Sans doute Olivier Faure ne s’attendait-il pas à en recevoir de ce député, après les dernières législatives. « T’as eu la même stratégie que moi ! » Est-ce vraiment un éloge ou une vacherie ? On s’y perd quand le trait d’esprit vient d’Eric Ciotti, l’ancien patron des Républicains, allié à Marine Le Pen. Depuis, Jean-Luc Mélenchon a lui-même entériné sa rupture avec les socialistes, désarmant de fait les opposants d’Olivier Faure, résolument anti-LFI.
Olivier Faure aime regarder en arrière. « En 2018, ils pensaient que j’étais un intermittent dont on se débarrasse au bout de quelques mois, songe-t-il. Qu’il n’y avait aucun sens à me placer à ce niveau de responsabilité. Nous avons survécu. Dans la dernière étape, nous avons doublé notre nombre de députés nationaux et européens, et sommes redevenus centraux dans le débat politique. Le nombre de candidats à ma succession est un hommage. » Il conserve une dent contre ces « éléphants », ceux qui l’ont méprisé, lui le manœuvrier « vendu aux Insoumis », l’ancien collaborateur, l’éternel n° 2 ; ces mêmes qui lui ont confisqué les micros et les plateaux des années durant quand, à tort, il pensait « naïvement intéresser les médias ». C’est désormais lui qu’on invite aux 20 Heures et dans les plus grandes matinales audiovisuelles. Et dans le rétroviseur, il ne voit plus tellement ces vieilles gloires – sous son égide, la direction du PS a les joues un peu plus roses.
« C’est trois énarques ! »
En août 2024, quand ces jeunes pousses taillent leurs épines aux universités d’été de Blois, Olivier Faure est pris d’émotion : « Il y a six ans, j’étais le seul élu national. Et maintenant… » Attablés autour de lui, quelques jeunes trentenaires ou quadras, Pierre Jouvet, Nora Mebarek, Sébastien Vincini, Corinne Narassiguin, Emma Rafowicz… secrétaires et délégués nationaux du parti, élus locaux dès les premiers mois de son mandat. Tous ont pris l’ascenseur social de la politique : les voici eurodéputés, sénateurs ou présidents de département. Deux mois plus tôt, c’est tout le PS qui a plaidé pour que leur primus inter pares accède à Matignon. La décision a parachevé son sentiment de légitimité.
Fin novembre, pourtant, le ciel fauriste est grisâtre. « Bouge-toi ! » lui lance un ami en réunion. Il hésite à se représenter ; sept ans à la tête d’un parti suffisent à susciter des rancœurs. Mais il se déclare candidat à sa succession et pourquoi pas plus. Désormais fier de remplir le costume, un costume droit cette fois, non pas croisé « style mafieux », comme le premier qu’il s’est acheté, à la vingtaine, lors de son arrivée à Paris, croyant incarner « le summum de l’élégance ». Le gamin d’un quartier populaire d’Orléans, un peu mieux loti que ses copains, formé selon ses amis à « l’Ecole nationale du militantisme » à défaut d’accéder à « ces univers inaccessibles qu’étaient Sciences Po et l’ENA », s’ouvre parfois sur son arrivée « sans aucun code » à la capitale et ce sentiment de ne pas appartenir à la bande. Ses premières garden-partys ministérielles, aussi, et le mutisme du jeune secrétaire général des rocardiens, peu pratiquant de l’art de la conversation. Ses contempteurs, cruels, moquent ce sursaut bourdieusien, soulignant son goût présumé pour les courtes distances parcourues en taxi depuis l’Assemblée.
Ça ne s’invente pas. Au sein du groupe parlementaire socialiste, quelques-uns veulent le supplanter au Congrès de Nancy, ce qui n’est pas l’unique de leur point commun. Boris Vallaud, Jérôme Guedj et Philippe Brun ont tous cheminé aux côtés du premier secrétaire, avant de rompre à différents moments avec ce dernier. Un jour en petit comité, un fauriste a osé : « C’est trois énarques ! » Les trois concurrents directs d’Olivier Faure sont surtout, respectivement, président des députés du groupe PS, député de l’Essonne et député de l’Eure. Ils font partie de ces hauts fonctionnaires résolus à ne pas déserter les bancs de l’hémicycle, contrairement à leurs confrères. « C’est assez flagrant : dans un groupe où le nombre d’énarques a baissé, car la fonction est considérée comme moins attractive, on trouve trois super-diplômés qui se sentent habilités à agir davantage que les autres députés. Pas un sentiment de supériorité, mais celui d’une assurance et de légitimité plus forte, observe le politologue Rémi Lefebvre. D’un déclassement, aussi. » Au PS, deux ans à Strasbourg ne suffisent pas à condamner un homme. François Mitterrand lui-même s’était entouré d’énarques, et que dire de François Hollande, Ségolène Royal, Michel Sapin, tous issus de la promotion Voltaire. Mais les temps changent. « C’est un trait propre aux générations actuelles du Parti socialiste qui, plus que grâce aux diplômes, sélectionne ses dirigeants car ils ont été d’anciens assistants de dirigeants », analyse Jean-Christophe Cambadélis.
« La présidentielle ? Il ne suffit pas d’en avoir envie… »
A l’ENA, Philippe Brun a côtoyé Antoine Armand, l’ancien ministre de l’Economie, avant que le juge administratif ne creuse son sillon dans l’Eure, un département cerné par le RN. Avant de devenir inspecteur des affaires sociales, Jérôme Guedj, déjà bien à gauche, a fait la bringue avec Pascal Demurger, l’actuel patron de la Maif (chroniqueur à L’Express), et révisé ses examens avec Edouard Philippe. Boris Vallaud le préfet, lui, a partagé les bancs de Strasbourg avec un certain Emmanuel Macron. « C’était le mec de gauche pas sectaire », décrit son ex-camarade Julien Aubert. Pas corpo non plus, le serviteur de l’Etat entré tardivement en politique a dernièrement décliné une invitation à un déjeuner de la promotion Senghor. « J’aurais pu me dire qu’il fallait se méfier de ceux qui avaient des contacts, des réseaux que je n’avais pas. Mais je ne fonctionne pas ainsi. Je marche à la confiance », assure Faure en privé.
« Patrick Weil, c’est un peu Patrick qui cite Weil, non ? » Parfois, ces trois-là font – a minima – preuve d’exigence intellectuelle à l’égard des leurs, comme lorsque le Bureau national décide d’inviter l’éminent politologue pour débattre en petit comité de l’identité nationale. « Il n’a pas renouvelé son discours depuis 1990 ! » Souvent, ils plaident pour que le parti affine sa doctrine. Philippe Brun et Jérôme Guedj se sont coalisés pour « renverser la table », autour d’un texte, « Le Nouveau Socialisme », promotion d’une ligne « féministe, populaire et universaliste ». Boris Vallaud, lui, plaide pour « un congrès de réconciliation, de rassemblement et d’idées ». Parfois, ils se disputent la paternité de mesures, comme la création de « services socialistes », des permanences dans les circonscriptions pour résoudre les problèmes quotidiens des administrés, ou une école des cadres et des militants. « Bosseurs », « brillants », « autorité morale » : les compliments et autres qualificatifs laudateurs affluent, de part et d’autre de l’échiquier. Quand, à leurs oreilles, arrivent quelques échos des velléités présidentielles de Faure, l’un d’eux murmure : « Il ne suffit pas d’en avoir envie… » Le procès en mépris court chez les soutiens du premier secrétaire. « Ces énarques, c’est plus fort qu’eux ! Ils ont considéré que c’était leur tour, que Faure n’était qu’un petit stratège, rien d’autre qu’un apparatchik qu’il faudrait balayer à mesure que le pouvoir se rapproche. »
Boris Vallaud a été sous-estimé
« – Je réfléchis à déposer une contribution.
– C’est bien, réfléchis. »
L’excès de confiance n’est pas toujours là où on l’attend. Boris Vallaud a été sous-estimé par Olivier Faure et ses soutiens qui, longtemps, l’ont décrit comme quelqu’un de « velléitaire ». « Il m’a appelé trois semaines avant pour me dire qu’il n’irait pas », souffle un député socialiste. Le président de groupe avait certes donné des arguments à ses contempteurs d’aujourd’hui – certains fauristes qui l’année dernière le poussaient à y aller –, entretenant le suspense autour de sa propre candidature. L’homme a finalement franchi le Rubicon, il a depuis eu l’occasion de répéter au premier secrétaire qu’il irait jusqu’au bout. La détermination de Vallaud, qui revendique une vingtaine de fédérations, est venue perturber la sérénité d’Olivier Faure qui, feignant le surplomb – « Quand je me déplace en France, personne ne me parle du congrès du PS » – observe sa majorité interne, le TO2, s’effriter. Stéphane Troussel, président de département et influent personnage de la très puissante fédération de Seine-Saint-Denis, a refusé de prendre part au match entre l’un et l’autre. Dès lors, les proches du patron du parti soutiennent ad nauseam que rien sur le fond ne sépare les deux socialistes. « Fais ton score. Et sur cette base, reviens négocier avec Faure », lui a glissé Luc Broussy, l’homme de tact du premier des socialistes.
« Vous êtes sûrs que Boris ne va pas être l’allié d’Olivier ? » Carole Delga, présidente de la région Occitanie, cherche un nouveau leader au PS. Pourquoi pas elle, et pourquoi pas les autres, pourquoi pas Vallaud ? Elle est circonspecte mais bienveillante à l’égard du nouveau candidat. D’ailleurs, avec Anne Hidalgo, elles doutent que le patron de leur courant Refondations (dit TO3), Nicolas Mayer-Rossignol, ne soit en position de briguer le parti. Les fauristes agitent donc un chiffon rouge : l’instrumentalisation de Boris Vallaud par les minoritaires, tenants d’un front anti-Faure. Lui, s’est tenu à distance des mises en scène de rapprochement entre les courants d’Hélène Geoffroy et de « NMR », organisées par le maire de Saint-Ouen, Karim Bouamrane. Philippe Brun et Jérôme Guedj, eux, s’y sont rendus. Ils se rêvent faiseurs de roi, voire califes à la place du calife.
Un éléphant (dans la pièce), ça trompe énormément. Lui aussi est énarque, député, mais surtout ancien président de la République. François Hollande a été le premier à lancer les hostilités contre Olivier Faure. Depuis, il s’en tient – officiellement – à distance, tout en observant avec satisfaction les divisions dans la majorité du premier secrétaire. En visite à Nantes, il a résumé à l’édile fauriste, Johanna Rolland, les enjeux de ce congrès. « Est-ce qu’on se cherche un candidat présidentiel dans la nébuleuse socialiste, c’est ma position, ou poursuit-on l’union de la gauche avec les Ecologistes et Ruffin, la position de Faure ? » On ne se refait pas. Lorsqu’il l’invite à Cahors pour parler de la crise internationale avec les habitants, Rémi Branco, vice-président du Lot et soutien de Vallaud, observe la salle comble. « Tu vois, quand t’es à ce niveau là du débat politique, c’est ça qui est attendu. Ne va pas t’abîmer dans le congrès ! » Et François Hollande d’en rire : « Je sais, mais tu m’en demandes beaucoup… »
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Author : Mattias Corrasco
Publish date : 2025-04-05 10:00:00
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