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Omar Youssef Souleimane, un sourire contre les dictatures et les islamistes

Omar Youssef Souleimane, un sourire contre les dictatures et les islamistes

Une chose nous a toujours frappé chez lui, ayant le privilège de le côtoyer depuis des années : sa bonne humeur permanente, qu’importent les déconvenues personnelles et les drames de l’actualité. Quand il vous raconte ses périples dans son pays d’adoption, la France, sa joie d’être enfin devenu le citoyen d’un Etat libre, ses rencontres amoureuses, mais aussi la douleur de ne pas avoir pu embrasser sa mère pendant plus d’une décennie, sa précarité matérielle ou les menaces des islamistes, Omar Youssef Souleimane donne toujours l’impression d’être un privilégié de l’existence.

Son nouveau roman, L’Arabe qui sourit, livre le Rosebud de ce sourire ignifugé. Si le narrateur est un « smiley » vivant, c’est parce qu’enfant, il a perdu son œil droit et que depuis, il cherche à détourner l’attention de ses interlocuteurs vers une autre partie de son visage. Mais il y a aussi une raison politique à cette expression rieuse : l’auteur a grandi au Proche-Orient, dans une région accablée par les tensions identitaires, les autocrates sanguinaires et les dogmes religieux. Ayant lu dans le Coran que « Dieu n’aime pas les joyeux », notre camarade rebelle a donc décidé de résister à sa façon au fatalisme, par un hédonisme allègre.

La vie n’a pourtant pas épargné ce poète trentenaire. En 2012, après avoir participé au printemps arabe contre le régime de Bachar el-Assad, Omar Youssef Souleimane a dû fuir la Syrie, traqué par les services secrets. Il est passé clandestinement en Jordanie, avant de rejoindre la France. Le jeune homme est arrivé dans notre pays en ignorant presque tout de sa langue, mais rapidement, il s’est mis à écrire en français, disant très joliment qu’il s’est « réfugié dans la langue d’Eluard ». Depuis, Omar se partage entre journalisme engagé et littérature autobiographique. Les lecteurs de L’Express connaissent ses textes incisifs contre les fous de Dieu, les dictatures moyen-orientales et leurs idiots utiles au sein des sociétés occidentales. Mais notre ami a aussi publié de très beaux romans fortement inspirés de son parcours de déraciné. Le Petit terroriste dévoilait son adolescence salafiste en Arabie saoudite, Le Dernier Syrien revenait sur la révolte d’une partie de la jeunesse syrienne contre Assad, Une chambre en exil narrait ses premiers mois en tant que réfugié à Bobigny. L’Arabe qui sourit est le roman du retour.

Déchirements de l’exil

D’origine syrienne, le narrateur a compensé ses problèmes de vue par l’odorat, devenant parfumeur dans un havre de paix à La Rochelle. Il vit face à l’Atlantique, le dos tourné à la Méditerranée. Mais la mort, au Liban, d’un ancien compagnon de révolution, Naji, le renvoie à son passé. De retour au Proche-Orient, à Beyrouth, il revoit la jolie Delia et se replonge dans la société de sa jeunesse : « Les gens marchent, mangent, boivent, très lentement, ils sont comme avant : ils n’ont rien à foutre du monde entier. » Par fidélité à son ami défunt qui enquêtait sur les trafics de captagon, il décide de rapatrier son corps en Syrie, bien que lui-même soit persona non grata aux yeux du régime.

Roman d’aventures sensuel, c’est aussi une émouvante méditation sur les déchirements de l’exil. Le narrateur a le choix entre vivre librement dans un Etat démocratique, et payer le prix de cette liberté par une forme de solitude, ou rester au Proche-Orient, dans une société plus solidaire, mais dominée par les clivages identitaires et les crises politiques. Omar Youssef Souleimane y rend également hommage à Ibn Khaldoun, historien rationaliste et immense intellectuel touche-à-tout du XIVe siècle, qui rappelle ce que la culture arabe a pu produire de plus brillant, loin des interdits religieux.

Comme souvent avec les bons écrivains, la réalité a fini par dépasser la fiction. Alors qu’il venait tout juste d’achever son roman dans lequel il fantasme un impossible retour, Omar Youssef a vu le régime tant honni des Assad s’écrouler en à peine quelques jours. Pour la première fois depuis treize ans, l’écrivain a, en ce début d’année, pu revenir dans son pays natal et, moment bouleversant, revoir sa mère. Mais il a aussi constaté toute la distance qui le séparait désormais de sa propre famille sur le plan des idées, et a observé une Syrie déchirée par la guerre civile, la crise économique et les clivages communautaires tomber sous un nouveau joug, celui des islamistes du Hayat Tahrir al-Cham, ou HTC. L’Arabe qui sourit assure qu’il ne s’est jamais senti aussi français qu’en refoulant le sol de sa chère Syrie. Cela sera sans nul doute le sujet d’un prochain roman sur les tourments de l’identité et les vertiges de la liberté.

L’Arabe qui sourit, par Omar Youssef Souleimane. Flammarion, 227 p., 20 €.



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Author : Thomas Mahler

Publish date : 2025-04-05 11:00:00

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