Le moment n’est, c’est sûr, guère propice. Tandis que l’avenir du gouvernement français est suspendu au vote de confiance de l’Assemblée nationale, le 8 septembre prochain, l’ambiance risque d’être un peu plombée lors du Conseil des ministres franco-allemand, qui se tient ce vendredi 29 août à Toulon, au lendemain du dîner entre Friedrich Merz et Emmanuel Macron au fort de Brégançon. Mot d’ordre : redémarrer un moteur franco-allemand qui a fonctionné au ralenti durant les années Scholz. Depuis plusieurs mois, les rencontres ministérielles se succèdent entre les deux exécutifs. « Il faut se parler, faire converger nos positions et définir un agenda commun », résume Benjamin Haddad, qui n’a pas ménagé ses efforts, ces derniers mois, pour défricher le terrain et trouver un modus operandi avec la nouvelle coalition allemande.
Mi-juillet, le ministre délégué chargé de l’Europe rencontrait à Berlin des membres du Bundestag, des patrons et des membres influents de think tank. Son analyse : l’Europe n’a pas conscience de sa puissance. Il est temps de passer d’une Europe normative à une Europe innovante et, surtout, audacieuse. Une Europe qui ne serait plus à la traîne technologique des Etats-Unis et aurait, elle aussi, plusieurs « projets Manhattan » dans ses cartons. Par exemple dans le quantique, l’intelligence artificielle et le spatial. Entretien.
L’Express : Qu’attendez-vous de ce sommet franco-allemand ?
Benhamin Haddad : L’Europe vit un moment de turbulences et de transition avec, à nos portes, la guerre d’agression de la Russie contre l’Ukraine et la menace qu’elle fait peser sur nos démocraties. Des questions se posent aussi sur l’avenir de la relation transatlantique. Pour surmonter ces grands défis – et l’on pourrait y ajouter l’immigration et l’élargissement européen -, nous avons besoin d’un dialogue franco-allemand permanent. Ce conseil des ministres commun va nous permettre d’avancer sur ces dossiers.
Lesquels ?
D’abord, la compétitivité du continent européen, qui constitue une priorité. Les Européens doivent réduire leurs dépendances en matière économique et technologique. Nous sommes encore très loin des recommandations préconisées par Mario Draghi et Enrico Letta, notamment en matière d’union des marchés de capitaux, de soutien à l’innovation ou de droit des affaires.
Ensuite, les sujets de sécurité et de défense, que l’on pourrait résumer à cette question : « Que peut-on produire ensemble ? » Nous parlerons ensemble du projet d’avion de combat (Scaf), mais aussi du char du futur (Mgcs) et du secteur spatial, un sujet fondamental en termes de souveraineté, de protection des données et d’accès aux orbites basses.
Enfin, nous réfléchirons à la façon de faire converger nos réformes économiques et sociales, par exemple en matière d’assurance-chômage. Nous devons transformer nos deux modèles ensemble. Nous avons un problème de dette, de dépenses et de déficit public. Le modèle allemand fait face à des défis à cause des pressions internationales et de l’augmentation des prix de l’énergie. Nous pouvons coordonner nos réponses.
Vous évoquez l’union des marchés de capitaux. Verra-t-elle le jour ?
Chaque fois que je rencontre des chefs d’entreprise européens, je leur demande comment ils voient l’Europe. Tous me font la même réponse : « Beaucoup de régulation, beaucoup de complexité, et un marché encore trop fragmenté. » Au salon Vivatech, un patron m’a dit : « Si vous voulez créer une filiale au Portugal, en Allemagne, en Italie ou en Pologne, c’est l’enfer, parce qu’il n’y a aucune harmonisation. À chaque fois, vous devez repartir de zéro, que ce soit en termes de statut, de comptes bancaires, d’assurance…. Pour y remédier, Enrico Letta a proposé une idée que je trouve très élégante, qui consiste à créer un 28ème régime de droit des affaires, simplifié, qui cohabiterait, dans les 27 Etats membres, avec les régimes juridiques nationaux. Les entreprises pourraient choisir entre leur droit national ou un régime européen, par exemple sur le sujet des introductions en Bourse. Avançons dans cette direction !
La simplification, c’est aussi simplifier la vie de nos transfrontaliers dans les domaines de la santé, de la mobilité et bien d’autres. Je m’y attèle avec mon homologue allemand.
La Banque européenne d’investissement, l’organisme de financement de l’UE, joue-t-elle vraiment son rôle ?
Clairement, non. Elle doit être beaucoup plus ambitieuse, notamment dans le secteur de la défense. Par définition, un acteur financier public devrait pouvoir prendre des risques et investir dans les domaines où l’on constate des retards d’investissement de la part des acteurs privés. Il doit soutenir les PME et les start-ups qui ont besoin de fonds propres.
En France comme en Allemagne, nous avons des pépites, notamment dans les domaines de l’intelligence artificielle et du quantique. Nous devons les soutenir et les aider à changer d’échelle. La négociation du prochain cadre financier pluriannuel doit être l’occasion de soutenir davantage l’écosystème de la recherche et de l’innovation.
La défense, justement… Même s’ils ont conscience de la nécessité de se réarmer, les 27 butent toujours sur le même dilemme cornélien, jouer – ou non – la carte de la préférence européenne. Comment avancer sur cette question ?
Le débat est en train de bouger ! L’instrument SAFE [NDLR : un mécanisme européen de prêts de 150 milliards d’euros destiné à financer des achats conjoints d’équipements militaires, lancé en mai dernier], a, pour la première fois, introduit une logique de préférence européenne pour de l’argent qui va être dépensé par les Etats membres. C’est une avancée majeure, portée par la France.
J’ajouterai que ce sujet n’est pas seulement industriel ou économique, c’est, surtout, un enjeu de souveraineté. La vraie question, c’est de réussir à réduire nos dépendances en matière de savoir-faire technologique, de contrôle d’usage et de contrôle d’exportation. C’est l’agenda de souveraineté que nous portons avec le Président de la République depuis 2017. Aujourd’hui, de nombreux pays se posent la question du contrôle qu’exercent les Américains sur les armes qu’ils nous vendent – missiles ou chasseur F-35, par exemple. Maintenant, il faut encore convaincre ceux qui ont beaucoup investi dans les garanties de sécurité américaines pour des raisons que l’on peut comprendre – notamment géographiques.
Surtout, il faut lancer de vrais projets industriels et des financements. Et, de cette manière, montrer que l’on est capable d’agir ensemble, sans forcément passer par Bruxelles et par des instruments institutionnels communautaires. À cet égard, la coalition des volontaires pour l’Ukraine lancé par le Président de la République est un bon exemple de ce que nous pouvons faire avec des formats agiles.
Vous évoquez le spatial. La gouvernance de l’Agence spatiale européenne (ESA) vous semble-t-elle adaptée aux défis actuels ?
Le gros sujet, c’est l’articulation entre la Commission européenne et l’Esa. Actuellement, l’Esa fonctionne selon une logique de « retour territorial », c’est-à-dire qu’un pays qui contribue à 20 % du budget de l’Esa obtient 20 % de retombées industrielles sur son sol. Et celui qui n’y participe qu’à hauteur de 1,5 % obtient, donc, 1,5 % de retour territorial. L’avantage de ce système, c’est qu’il incite les petits Etats membres à investir, mais l’inconvénient, c’est que la supply chain est très éclatée. Quand, en face, Elon Musk élabore son plan industriel pour une nouvelle fusée, il ne se dit pas qu’il doit produire 3 % des composants en Arizona et 4 % au Mexique ! Pour nous, c’est un handicap. A l’inverse, la Commission européenne fonctionne sur une logique de performance. Elle organise un appel d’offres et choisit la réponse la plus intéressante. Nous préférons cette option. Nous évoquerons ce sujet lors du Conseil des ministres. L’idéal serait de trouver une position commune que nous exposerons lors du Conseil de l’Esa, à Brême, en novembre prochain.
L’autre grand sujet spatial concerne les orbites basses, où l’on se trouve en concurrence avec le réseau Starlink. C’est un sujet majeur pour le continent : nous devons investir pour développer Eutelsat et la constellation de satellites Iris², ce qui nous permettra de disposer de solutions souveraines sur les plans civils et militaires.
A propos de grands projets industriels, on entend souvent dire que les Gafa préparent, dans leurs laboratoires, plusieurs « projets Manhattan » qui, potentiellement, pourraient révolutionner notre époque, à l’instar de l’IA. L’Europe a-t-elle son projet Manhattan ?
Vous avez raison, il nous faut un projet Manhattan européen. Pour l’instant, l’Europe a surtout régulé, quand nos concurrents internationaux ont innové. Avant d’être une superpuissance normative, soyons une superpuissance économique, militaire et innovante. Par exemple dans l’intelligence artificielle, le quantique ou l’espace !
Et le Green Deal ?
Oui, il faut bien sûr lutter contre le réchauffement climatique et par la même occasion, réduire nos dépendances. Contrairement aux Américains, les Européens ne sont pas exportateurs d’énergie fossile, mais importateurs. Nous sommes donc dépendants sur le plan énergétique, avec des prix qui sont fixés par d’autres – et parmi eux, certains acteurs peu recommandables. Nous avons donc intérêt à investir dans la décarbonisation. Il faut, toutefois, trouver un équilibre. Décarboner doit aller avec un renforcement de notre compétitivité : simplifier et soutenir l’innovation.
C’est la raison d’être du Pacte pour une industrie propre, présenté par la Commission européenne en février dernier. Parmi les mesures-phare figure le soutien à une neutralité technologique, qui met fin aux discriminations entre les énergies de décarbonation – renouvelable, nucléaire, hydrogène.
Que proposent ceux qui disent qu’il faut sortir du Green Deal, comme Marine Le Pen ? La dépendance à la Russie ? Sauf que la relation qu’on avait avec la Russie ne constituaient pas une relation économique normale. Moscou l’utilisait surtout comme un levier géopolitique d’influence sur la démocratie.
On parle souvent du pessimisme français, mais n’y a-t-il pas, aussi, un pessimisme européen ?
Je suis totalement d’accord avec ce constat. Un récent sondage du Conseil européen pour les relations internationales le montrait bien. A la question « Pensez-vous que l’Union européenne peut faire jeu égal et rivaliser avec les Etats-Unis et la Chine ? », les Indiens, les Américains et les Chinois répondaient oui. Les seuls qui n’étaient pas d’accord étaient… les Européens ! Avant tout, nous devons opérer un changement profond de logiciel et d’état d’esprit. Les Européens doivent avoir envie de se battre pour défendre leur modèle de civilisation, leurs intérêts, leurs valeurs. Nous devons tirer les leçons de ce qui s’est passé sur les droits de douane. Au fond, tout est une question de volonté politique. Nous devons réapprendre la logique de rapport de force. En relation internationale, tout signe de faiblesse est escalatoire, c’est-à-dire qu’il encourage l’interlocuteur à l’agressivité. Il est temps, pour les Européens, de se penser comme une puissance.
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Author : Charles Haquet
Publish date : 2025-08-28 21:27:00
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