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Expulsions d’immigrés aux Etats-Unis : l’essor discret d’un marché très lucratif

Expulsions d’immigrés aux Etats-Unis : l’essor discret d’un marché très lucratif

Dans l’ombre des débats télévisés et des expulsions spectaculaires de migrants aux Etats-unis, des entreprises se disputent des contrats à plusieurs milliards de dollars : des marchés calibrés pour transporter des immigrés expulsés au prix le plus avantageux pour les prestataires.

Avant même son retour à la Maison-Blanche, Donald Trump avait donné le ton, dépeignant les « immigrés illégaux » comme venus des prisons et des asiles, des « tueurs », des « toxicomanes », des « membres de gangs ». La rhétorique a trouvé sa logistique : depuis janvier, l’agence Immigration and Customs Enforcement (ICE) a agrandi le réseau de compagnies charter qui transfère des dizaines de milliers de personnes à travers le pays et au-delà. Ce réseau a un nom : Immigration and Customs Enforcement Air Opérations, également appelé ICE Air.

Depuis le 20 janvier, date du retour de Donald Trump au pouvoir, ICE Air a mobilisé au moins 110 avions pour plus de 5 100 vols aux Etats-Unis et dans le monde entier. Le rythme a nettement augmenté : d’environ 600 vols par mois auparavant, on dépasse désormais le millier, selon le suivi de Tom Cartwright, ex-banquier de JPMorgan devenu défenseur des droits des migrants, relayé par l’agence américaine Associated Press. Derrière ces chiffres, un secteur privé qui prospère : de l’intermédiaire CSI Aviation aux compagnies GlobalX et Avelo, l’écosystème s’aligne sur la nouvelle priorité présidentielle.

7 vols en 55 jours de détention

Le 30 avril, une Équatorienne de 24 ans est arrêtée dans le New Jersey. Quatre nuits en rétention, puis un premier avion pour la Louisiane, via l’Ohio. Quatre jours plus tard, nouveau transfert : Port Isabel (Texas) pour une nuit, Florence (Arizona) pour cinq, puis Denver (Colorado) où elle reste plus d’un mois. Le 24 juin, retour en Louisiane via l’Arizona, et, enfin, un vol pour Quito, capitale de l’Equateur. Sept vols en 55 jours de détention ICE. Voici l’histoire que raconte le Financial Times dans ses colonnes.

Cette expérience reflète la politique migratoire de Donald Trump : la moitié des personnes détenues a connu au moins deux transferts, d’après le média britannique. Entre janvier et juillet, on compte plus de 100 000 trajets de plus de 400 kilomètres. Durant ces vols, le manuel officiel d’ICE Air impose, d’après le média en ligne The Verge, que chaque expulsé soit « entièrement entravé » à l’aide de menottes, d’une chaîne abdominale et aux jambes. Les passagers n’ont pas accès à leurs lentilles de contact, à certains médicaments, aux ceintures et vestes, et leur « repas » consiste souvent en un sandwich sec et une barre de céréales, sans condiment.

Une jeune low-cost prend le relai

Cette importante logistique s’est installée au long cours. Lorsque l’ICE naît en 2003, elle ne possède ni flotte ni savoir-faire aérien. Les US Marshals prennent alors en charge les expulsions sur une petite flotte de Boeing 737 destinée, à l’origine, aux transferts de détenus fédéraux. Très vite, l’outil séduit : renvoyer en masse, loin des regards, sans passer par les vols commerciaux ni les terminaux civils. En 2005, les Marshals transportent près de 100 000 expulsés au nom de l’ICE, contre 58 000 détenus pour le ministère de la Justice, selon les données de The Verge. À la fin des années 2000, ils dépassent les 170 000 expulsions par an… et atteignent leurs limites.

Sous Barack Obama, le privé entre dans l’équation. En 2010, l’ICE confie la négociation des vols à Classic Air Charter, déjà connue pour avoir contribué aux « restitutions extraordinaires » de la CIA [des transferts extrajudiciaires de personnes soupçonnées de terrorisme, NDLR]. Là où les missions de la CIA franchissaient rarement le million de dollars, les contrats ICE se chiffrent désormais en centaines de millions annuels pour la compagnie. Peu à peu, ICE Air devient une « petite compagnie » avec douze gros-porteurs en rotation quotidienne (Boeing 737, MD-80, Airbus A320), une réserve de plus de cent appareils disponibles à la demande, mais une opacité tenace : routes, horaires et statistiques ne sont pas publics. Une requête FOIA menée par l’université de Washington a révélé qu’entre 2010 et 2018, 1,7 million de personnes avaient été transportées sur 15 000 vols. Depuis, l’0NG de défense des droits des immigrés estime qu’ICE Air a effectué 10 600 vols d’expulsions supplémentaires entre janvier 2020 et mai 2025, rapporte The Verge.

Le business tourne à plein régime au détriment des conditions de transport des immigrés. ICE a d’ailleurs changé d’intermédiaire : Classic Air Charter s’est effacé au profit de CSI Aviation, un courtier basé au Nouveau-Mexique. CSI a, en mai, signé avec Avelo Airlines pour louer trois Boeing 737 dédiés aux expulsions depuis Mesa (Arizona). Avelo, jeune low-cost malmenée par ses lignes commerciales, présente ces vols comme « trop précieux pour ne pas les poursuivre », indique le Financial Times.

Les contrats ne sont pas près d’être suspendus. La loi budgétaire du 4 juillet, que la Maison-Blanche a baptisée « One Big Beautiful Bill », ajoute 75 milliards de dollars au budget d’ICE sur quatre ans, en plus des plus de 11 milliards déjà prévus l’an prochain. Dans ce schéma, ICE est appelée à devenir la plus grande agence fédérale d’application de la loi du pays. Au sol, les bus repartiront des centres de rétention. Dans les airs, les avions au fuselage tout blanc continueront de décoller à l’aube.



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Author : Aurore Maubian

Publish date : 2025-08-29 17:58:00

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