En pleine pause estivale et alors que le monde avait les yeux rivés sur l’Alaska où se tenait la rencontre entre Vladimir Poutine et Donald Trump, l’information est passée relativement inaperçue. Le 14 août dernier, l’Office national des statistiques, l’équivalent de l’Insee outre-Manche, a dévoilé les premiers chiffres de la croissance du Royaume-Uni au deuxième trimestre 2025. Bonne surprise : alors que les prévisionnistes s’attendaient à une légère hausse de 0,1 %, le PIB britannique a finalement crû de 0,3 %. C’est certes moins qu’au premier trimestre, déjà supérieur aux anticipations avec + 0,7 %, mais ce rebond semble inespéré. Après des mois d’avril et mai au ralenti, rien ne laissait présager une telle performance. De quoi donner un peu d’air au gouvernement du Premier ministre Keir Starmer qui craignait que certaines hausses d’impôts, entrées en vigueur au printemps, ne produisent déjà des effets négatifs.
On aurait tort de se réjouir trop vite, à en croire Michael Saunders, économiste chez Oxford Economics, qui nuance ces statistiques : « Depuis trois années consécutives, on observe la même configuration : un premier semestre fort, suivi d’un second plus faible. En 2025, les chiffres des deux premiers trimestres sont très proches de la moyenne des trois années précédentes. Pourtant, ni les enquêtes auprès des entreprises, ni les données du marché du travail ne suggèrent que l’économie ait réellement progressé aussi fortement ». Cet ancien membre du comité de politique monétaire de la Banque d’Angleterre estime que le décalage avec les attentes provient « probablement d’un problème d’ajustement saisonnier » apparu avec la pandémie de Covid-19. Sans compter les stratégies d’anticipation liées à la guerre commerciale lancée par Donald Trump. Economiste à l’OFCE et spécialiste du Royaume-Uni, Catherine Mathieu avance une autre explication : « Les entreprises britanniques ont accéléré leurs exportations vers les Etats-Unis face à la menace de hausses de droits de douane agitée par le président américain, ce qui a conduit à une augmentation de la production ».
Une inflation proche de 4 %
Voilà pour les bonnes nouvelles. Car pour le reste, l’économie britannique n’en mène pas large. L’inflation, d’abord. Si dans la zone euro, les prix ont progressé de 2 % sur un an en juillet – soit la cible de la Banque centrale européenne -, ils ont bondi de près de 4 % au Royaume-Uni. Un coup dur pour les consommateurs. Beaucoup d’observateurs pointent la responsabilité de la Banque d’Angleterre, qui aurait tardé à agir pour contrer cet emballement. « Elle a sans doute accordé trop d’importance aux anticipations d’inflation à long terme, en considérant qu’elles restaient bien ancrées et que les salariés accepteraient une perte de pouvoir d’achat. En réalité, les faits montrent le contraire : beaucoup de travailleurs ont cherché à protéger leur niveau de vie et ont obtenu des hausses salariales supérieures, ce qui explique pourquoi l’inflation au Royaume-Uni est plus persistante que dans la zone euro », expose Sir Charles Bean, ancien vice-gouverneur de l’institution financière et professeur émérite à la London School of Economics.
Les racines du mal sont plus anciennes qu’on ne le pense. « Dans la zone euro, la mémoire collective gardait en tête une longue période de faible inflation avant le choc de 2022, rappelle Michael Saunders. Certes, il y a eu une flambée des prix de l’énergie à ce moment-là, mais les anticipations sont revenues assez vite à la cible. Au Royaume-Uni, la situation était différente. Dès 2016, avec le Brexit, la livre a chuté et l’inflation s’est accélérée. »
La sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne a laissé des traces dans de nombreux autres domaines. Autant, son principal atout reste sa domination dans de nombreux secteurs des services, notamment financiers, un moteur à l’export. Autant, « les exportations de biens restent faibles depuis plusieurs années en raison de prix de l’électricité élevés, d’une livre relativement forte, et bien sûr de l’impact du Brexit. Et l’on ne voit pas comment la tendance pourrait s’inverser », constate Andrew Wishart économiste spécialiste du Royaume-Uni chez Berenberg.
Investir ou assainir, comment choisir ?
Lors de la campagne des législatives, le parti du Labour, désormais au pouvoir, avait promis de relancer la croissance via une série d’investissements dans les infrastructures et la santé. Sur ce point, il y a urgence. « L’état des infrastructures est devenu presque ridicule, déplore le professeur d’une grande université britannique. Le problème est que nous n’avons pas une haute fonction publique compétente. En France, il existe des institutions de formation de haut niveau pour la haute administration, mais aussi des écoles très orientées vers les compétences techniques. Les gens y apprennent réellement à construire des ponts ou des routes, et le résultat, c’est que les infrastructures fonctionnent. Chez nous, ce n’est pas le cas. »
Le défi est d’autant plus difficile à relever qu’il faut pouvoir se projeter dans un horizon de long terme. « Les fruits de ces politiques prennent des années à se manifester », pointe Charles Bean. Cette promesse est surtout difficilement conciliable avec l’ambition des travaillistes d’assainir la situation financière de l’Etat. La photo de 2024 révélait une dette publique de 100 % du PIB et un déficit de 5,3 %. Investir ou assainir, là est la question. « Les gouvernements successifs, de gauche comme de droite, ont souvent choisi de réduire l’investissement public en période de contraintes budgétaires. C’est la variable d’ajustement la plus facile à court terme, mais qui finit par se payer : infrastructures dégradées, déficit de logements sociaux, manque d’investissements dans l’avenir. On en ressent durement les conséquences aujourd’hui », souligne Charles Bean.
Il y a un an, la chancelière de l’échiquier Rachel Greeves présentait un budget prévoyant une série de hausses d’impôts notamment pour les entreprises. Le même scénario devrait, sauf surprise, se répéter cet automne. « Si le gouvernement souhaite respecter ses engagements budgétaires, de nouvelles hausses d’impôts semblent inévitables, mais lesquelles ? Les travaillistes se sont engagés à ne pas alourdir la fiscalité sur les personnes qui travaillent. Ils ont augmenté les cotisations employeurs et n’envisagent pas d’alourdir à nouveau la fiscalité des entreprises. Les retraités pourraient être mis à contribution, mais ce serait politiquement difficile… », estime Catherine Mathieu de l’OFCE. L’exécutif britannique marche sur des œufs. Peu après son entrée en fonction, il avait tenté de supprimer une aide au chauffage pour les retraités, avant de reculer, confronté à une levée de boucliers. « Je soupçonne que le budget se composera de petites mesures éparses – des hausses d’impôts déguisées – mais rien de véritablement audacieux. Il est bien plus probable que le gouvernement se contente de chercher à amasser des recettes à court terme au détriment de toute véritable vision à long terme », craint Paul Collier, professeur d’économie à l’université d’Oxford.
Londres devra doser avec précaution la pression fiscale : les ultra-riches ont déjà commencé à quitter le navire. D’après le think tank Adam Smith Institute, près de 11 000 millionnaires ont plié bagage en 2024. « Avant les élections, le gouvernement avait promis de ne pas relever les principaux taux d’imposition – impôt sur le revenu, TVA ou cotisations sociales des salariés – ce qui l’a obligé à chercher d’autres sources de revenus, comme les impôts sur les entreprises ou les droits de succession », explique Charles Bean. Des assiettes fiscales assez étroites, qui nécessitent d’augmenter fortement les taux pour que les recettes soient au rendez-vous. Au risque que la mesure devienne contre-productive.
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Author : Thibault Marotte
Publish date : 2025-08-29 06:00:00
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