L’Express

La lumière bleue est-elle vraiment responsable de nos insomnies ? Ce que dit la science

La lumière bleue est-elle vraiment responsable de nos insomnies ? Ce que dit la science

A-t-il la pression ? Ce n’est pas ce que Russell Foster dégage, en tout cas, alors qu’il enchaîne les entretiens à toute vitesse, en ce jeudi après-midi. A 65 ans, cet éminent biologiste à l’université d’Oxford s’est récemment vu confier une mission particulièrement prenante : résumer ce que l’on sait des effets des écrans sur le sommeil, pour édicter les prochaines recommandations officielles du Royaume-Uni. Une tâche qui ne semble pourtant pas l’accabler, lui qui a passé sa vie à étudier les réactions biologiques liées au sommeil.

Lorsqu’on le rencontre pour parler de cette mission attribuée par le Sénat, dans l’espoir de rapporter quelques bons conseils outre-Manche, le spécialiste n’en est qu’aux prémices de son enquête. Et pourtant, il y a déjà un point sur lequel l’expert se montre sans réserve : « Non, franchement, la lumière bleue, ce ne sera pas un sujet central, je ne pense pas que cela figurera au rang des premières préoccupations quand il s’agit de dormir », assure-t-il depuis son bureau universitaire, en pleins préparatifs.

La lumière bleue, pas un « sujet central » ? L’affirmation a de quoi surprendre tant la réputation de ces émissions lumineuses est devenue mauvaise ces dernières années, relayée par les titres de presses alarmistes. Ce que dit Russell Foster n’est pourtant pas étonnant, pour qui connaît la littérature scientifique : si l’éclairage de nos smartphones, chargé en couleurs froides, a longtemps été désigné comme cause importante de trouble du sommeil, cette thèse est désormais de plus en plus contredite par les experts du sujet.

Des extrapolations

Que Russell Foster opte pour un tel avis n’est pas anodin : en plus d’être un gros vendeur de livres de vulgarisation, le scientifique, yeux noisette et sourire affable, est l’un des premiers à avoir démontré les effets de la lumière sur les « horloges biologiques », ces réactions qui dictent, entre autres, le coucher et de lever. Dans les années 2000, lui et ses équipes montraient que certains mécanismes cellulaires liés à l’état d’alerte ne s’activaient qu’en présence des longueurs d’onde les plus courtes, celles tirant vers le bleu.

Lorsque ces particules de lumières frappent la rétine, une partie du stimulus est transformée en un signal chimique. Cette stimulation est notamment permise par un pigment, la mélanopsine, que l’on retrouve dans les cellules de la rétine et de l’iris. Une fois mise en œuvre, toute une chaîne de réaction s’active, entraînant, in fine, la libération des hormones du réveil. Ces travaux, publiés en 1999 dans la revue scientifique Science, ont participé à mettre les chercheurs sur la piste des appareils numériques, très émetteurs en lumière bleue par rapport aux ampoules halogènes de l’époque.

Si ce principe biologique découvert par Russell Foster n’a jamais été contredit, ses implications se sont avérées plus incertaines. En 2015, des scientifiques de Harvard ont demandé à des volontaires de fixer des écrans à pleine puissance pendant quatre heures avant de dormir. « Les personnes exposées à ces sources lumineuses, chargées en lumière bleue, se sont alors assoupies plus tardivement, ce qui a très vite été interprété comme une preuve d’un lien entre écrans et troubles du sommeil. Mais c’est précisément ce qui est contesté désormais », raconte Russell Foster.

Un effet faible, voir inexistant

En regardant plus en détail, les scientifiques se sont aperçus que les effets néfastes observés dans ce type d’expériences étaient légers ; suffisants pour interpeller la communauté scientifique certes, mais pas assez solides pour s’arrêter de chercher d’autres facteurs explicatifs. « Les volontaires de l’expérience de Harvard ont mis en moyenne neuf minutes de plus à s’endormir, en cinq jours d’expérience. C’est certes significatif, sur le plan statistique, mais ce que ça change réellement, à l’époque déjà, on ne le savait pas », pointe le spécialiste.

Pour lever ces doutes, les scientifiques ont récemment entrepris de compiler les simulations de ce type. Résultat : autrefois concordantes, les observations ne convergent pas toutes dans la même direction. Sur les 24 études analysées en 2022 dans la revue Frontiers in Physiology, à peine la moitié rapportait de plus grandes difficultés à s’endormir. Et seulement un tiers montraient une durée du sommeil plus courte.

S’il semble y avoir un lien, le rétroéclairage bleuté, dont il a pourtant été prouvé qu’il active certains mécanismes cellulaires, ne semble donc pas être un problème particulier pour une majorité des usagers testés. Et ce, quand bien même une chute des hormones associées au sommeil a bien été mesurée dans l’organisme. Après avoir végété des heures devant l’écran, les taux de mélatonine – associée à l’assoupissement – baissent de manière significative, confirmant les travaux physiologiques de Russel Foster.

Ce qui compte : voir le jour

Chez les adolescents et les enfants, dont on a longtemps pensé qu’ils étaient les plus sensibles, les données sont encore moins claires. « Parmi les études qui ont rapporté des effets liés à la lumière des smartphones sur ce type de population, ces derniers étaient généralement faibles, ou résultaient d’expériences de laboratoire qui ne reflètent pas les conditions réelles d’utilisation », regrettait la Fondation américaine du sommeil, dans une déclaration de consensus publiée en mai 2024.

En refaisant les expériences, les scientifiques se sont aperçus que les volontaires des laboratoires de recherches étaient souvent exposés à des lampes doucereuses avant de scroller des heures sur leur tablette. Un élément passé inaperçu, et pourtant primordial. En 2016, une équipe suédoise a refait la simulation, en demandant aux patients de s’exposer longuement à une lumière très forte. Cette fois-ci, aucun retard de sommeil n’a été observé, après pourtant plus de deux heures devant les écrans.

Ces résultats font désormais dire aux scientifiques que le temps devant le smartphone n’est pas le critère principal qui conduit à l’insomnie ou au décalage des rythmes naturels. « Pour que les horloges dans notre corps fonctionnent, pour que nos cellules produisent les hormones aux bonnes heures, il semblerait qu’il faille en priorité s’exposer à de très grandes sources de lumière durant la journée, surtout le matin », abonde Jacques Taillard, spécialiste de la lumière bleue à l’Inserm.

Ne pas regarder de contenus trop agressifs

Le chercheur est lui aussi convaincu qu’éliminer la lumière bleue des écrans n’est pas vraiment une priorité : « On s’est beaucoup concentré sur ce sujet, en oubliant les autres expositions à la lumière. Si vous restez cloîtré toute la journée, vous allez être en déficit, et votre heure de coucher va se décaler. C’est cet effet-là qui compte le plus, même s’il est possible que chez certaines personnes, ce type de privation accentue la sensibilité aux écrans », poursuit le chercheur, également affilié à l’Université de Bordeaux.

Ces dernières années, les préoccupations concernant les écrans se sont également déportées sur un autre problème : celui du type de contenu regardé. C’est maintenant la piste principale pour expliquer les difficultés à dormir des utilisateurs de smartphones. « La lumière bleue peut être nocive, c’est vrai, mais l’exposition liée aux écrans est très faible. L’effet semble surtout provenir de ce qu’on regarde et fait avant de dormir », explique Pierre Philip, chercheur au CNRS et auteur de Réapprenez à dormir (Albin Michel, 2022).

Regarder jusqu’à pas d’heure les réseaux sociaux, c’est, de fait, se priver de sommeil, comme le rappelle une étude publiée en 2019 dans la revue BMJ Open, menée sur des adolescents. La tentation est grande, d’autant plus que les contenus sont désormais disponibles n’importe où, n’importe quand. Qui plus est, certains programmes peuvent causer des variations brutales dans l’activité cognitive : « Regarder des images choquantes sur les réseaux sociaux, lire l’information ou consulter ses mails professionnels tard le soir, c’est un stress très puissant, qui va contrecarrer les processus d’endormissement et forcer l’éveil », commente Jacques Taillard.

Quelques recommandations

Un avis partagé par la majorité des experts, de plus en plus nombreux à prendre position pour tenter de contrebalancer les discours contre la lumière bleue, comme cette influente médecin australienne, Chelsea Reynolds, qui appelait l’été dernier à se « détendre » à ce sujet dans les colonnes de The Conversation. « Il y a un tel message contre les écrans en général qu’on est obligé, en tant que chercheur, d’intervenir dans le débat public pour le nuancer. Les écrans sont à surveiller, mais c’est plutôt l’hygiène du sommeil générale qui est importante », poursuit Jacques Taillard.

Avant de retourner à ses travaux pour le Royaume-Uni, Russell Foster accepte de nous glisser quelques conseils, en avant-première. Faire un tour dehors au réveil se range parmi les bonnes idées pour mieux dormir, dit-il, surtout si on vit en ville et que l’on fait un travail de bureau. Se doter de lampes dont on peut ajuster la couleur et la luminosité peut également être utile pour reproduire l’éclairage naturel, estiment certains experts. Enfin, éviter le smartphone peut s’imposer, mais seulement si celui-ci est générateur d’anxiété, ou pose des problèmes identifiés. Ceux qui s’endorment le soir en regardant des vidéos qui les détendent peuvent se rassurer : désormais, les scientifiques s’accordent à dire que ce plaisir coupable n’est pas si mauvais, tant que l’appareil est bien utilisé.



Source link : https://www.lexpress.fr/sciences-sante/la-lumiere-bleue-est-elle-vraiment-responsable-de-nos-insomnies-ce-que-dit-la-science-YJAM4BQ6EJEPTDOVXKRCV4OZ3M/

Author : Antoine Beau

Publish date : 2025-08-30 14:00:00

Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.

Tags : L’Express