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Christian Gollier sur l’inaction climatique : « Suis-je optimiste ? Pas pour les quatre prochaines années »

Christian Gollier sur l’inaction climatique : « Suis-je optimiste ? Pas pour les quatre prochaines années »

Au cours de sa carrière, Christian Gollier admet avoir eu des « phases d’euphorie et de profonde dépression – de nature intellectuelle ». On imagine aisément que son cas n’est pas isolé parmi les économistes de l’environnement. Voire pour tous ceux qui suivent au quotidien la lutte contre le changement climatique. En ce moment, celui qui est encore directeur de la Toulouse School of Economics (TSE) – il passera le flambeau à l’automne à Victoria Barham – vit un moment creux. La faute au backlash écologique à l’œuvre ces derniers mois. L’urgence, pourtant, est toujours là. Les catastrophes climatiques récentes en sont la preuve. « Mais plus aucun responsable politique n’ose en parler », regrette-t-il. Encore moins dans un contexte institutionnel si chaotique.

Alors Christian Gollier y consacre un nouveau livre, Economie de l'(in)action climatique (Presses universitaires de France, 462 pages), à paraître le 3 septembre. Il y décortique les coûts (importants) de l’action climatique et surtout ceux de l’inaction, encore plus élevés. Soulignant les défaillances de nos démocraties face à la crise, il s’attaque à nos dénis collectifs et individuels et avertit : il est urgent et vital de fixer une valeur au carbone.

L’Express : Vous dites que les politiques climatiques sont un capharnaüm auquel plus personne ne comprend rien. C’est aussi vrai pour la situation politique générale, ce qui n’arrange rien…

Christian Gollier : Il y a un parallèle entre les problématiques sur la dette et le déficit, et celles sur le climat. Aujourd’hui, en France, beaucoup d’acteurs comprennent qu’émettre du CO2 engendre un changement climatique. Mais personne n’est prêt à faire des sacrifices. C’est exactement la même chose pour la dette. Nous sommes pourtant à un moment charnière. Nous avons vécu pendant vingt ans avec l’idée que les politiques allaient pouvoir arranger la situation avec ou sans le soutien de l’opinion publique. Nous nous apercevons que sans ce dernier, les responsables ne peuvent pas porter le seul discours qui fonctionne : celui de mettre en place des politiques qui se résument à du sang, des larmes et de la sueur. Nous assistons à un retour de flamme radical depuis cet événement incroyable qu’a été le Pacte vert européen.

J’ai été émerveillé de voir qu’il a été voté parce qu’il met en place des politiques qui vont être très coûteuses dans les années à venir. Par exemple, l’instauration d’un second marché de permis d’émissions sur les mobilités et sur le chauffage impose une nouvelle taxe carbone à l’ensemble des Européens. Peu de Français réalisent ce qu’il va se passer au 1er janvier 2027. Mais depuis ce vote, le soutien de l’opinion aux politiques vertes s’est extrêmement érodé. Plus personne n’ose en parler.

Pourquoi ?

Parce que les responsables politiques savent que c’est suicidaire. Je crois franchement que Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, François Hollande et Emmanuel Macron avaient, au début de leur mandat, une vraie volonté de jouer un rôle historique pour que la France réduise ses émissions de CO2. Ils ont tous pensé que ce serait un sujet porteur. Au bout d’un an ou deux de mandat présidentiel, ils ont compris que c’était un fardeau de poursuivre dans cette direction. Nicolas Sarkozy étant l’exemple le plus emblématique avec son « l’environnement, ça commence à bien faire ».

Sommes-nous donc condamnés à l’inaction ?

Nous sommes dans une phase de rejet qui a l’air plus sévère que les précédentes. Le mouvement des gilets jaunes m’avait profondément déprimé. Là, nous assistons à un mouvement international dans lequel les populistes tiennent le haut du pavé avec un discours anti-politiques climatiques. Plutôt de nature techno-solutionniste pour les plus intelligents, et climato-idiot pour les autres. Les tenants de cette approche gagnent les élections. Les politiques climatiques, de façon générale, sont du pain bénit pour l’extrême droite.

En attendons-nous trop de l’Etat pour régler la question climatique ?

Nous faisons face à une double défaillance. Celle de notre démocratie : les politiques ne sont pas capables de porter le seul discours qui vaille car le soutien populaire n’existe plus, et les générations futures qui vont subir notre inaction ne votent pas. C’est la dictature du court terme. De notre économie libérale : il n’y a aucune incitation à intégrer dans les décisions individuelles – des consommateurs, des producteurs, des investisseurs – des dimensions environnementales qui n’ont pas d’impact direct sur le profit des entreprises ou sur le bien-être des consommateurs.

Nous avons une responsabilité individuelle : toute molécule de CO2 émise dans l’atmosphère va impacter le bien-être des générations futures. Chaque Français émet plus ou moins 10 tonnes de CO2 par an. Une tonne va causer un flux de dommages climatiques estimés, actuellement, à 250 euros. Ce qui représente donc 2 500 euros par an et par Français. Or ce fait est nié. Il y a bien sûr une responsabilité du système – nos politiciens, nos entreprises, etc. Mais tant que nous n’avons pas fait comprendre aux gens qu’ils ont aussi une responsabilité, comment voulez-vous qu’ils votent pour des partis qui leur demandent de faire des sacrifices ? Lors des élections législatives de juin 2024, les villages qui ont subi le plus d’inondations les deux années précédentes ont très largement voté pour le Rassemblement national. Nous aurions pourtant pu croire que les Ecologistes allaient tirer leur épingle du jeu. La prise de conscience ne se fera pas par l’accumulation de désastres écologiques. Hélas.

Il y a aussi un déni sur les coûts liés à la transition. De façon générale, le seul discours politique encore audible aujourd’hui est qu’il existe un moyen de combiner croissance et réduction des émissions. Ce qui est complètement faux. A part deux ou trois petits gestes ou investissements, tout le reste est plus coûteux que de continuer comme à l’accoutumée à consommer des énergies fossiles.

Comment pousser les gens à s’engager dans la transition alors qu’elle ne rendra pas forcément – et même sûrement – leur vie meilleure ?

Les économistes ont une solution : une taxe carbone, avec une redistribution du revenu fiscal pour compenser les ménages les plus modestes. Cela permettrait de réaligner la myriade d’intérêts privés sur l’intérêt général. Mais il n’y a pas de volonté politique sur le sujet. Quand Emmanuel Macron décide de geler la taxe carbone en décembre 2018, nous avons bêtement cru que personne n’en voulait. Nous réalisons aujourd’hui que les gilets jaunes ne s’opposaient pas spécifiquement à cet instrument, mais qu’ils ne voulaient pas faire de sacrifices. Qu’ils ne voulaient pas de n’importe quelle politique attentatoire à leur pouvoir d’achat. Prenez l’exemple récent des ZFE. Les gens comprennent qu’il y a un problème de changement climatique et qu’il faut faire des efforts. Mais les efforts sont pour les autres. Donc comment faisons-nous ? Je ne sais pas.

J’ai écrit ce livre pour attaquer nos dénis : celui des coûts et de la responsabilité individuelle. Il faut revenir aux fondamentaux : comment changer les règles du jeu pour résoudre la double défaillance dont je parlais plus tôt. Des tas de gens ont des tas de solutions. Mais personne n’est d’accord sur la voie à suivre.

Marché ou économie planifiée, quel est le meilleur système ? En France, nous ne sommes pas loin de ce débat. Par exemple lorsque nous disons qu’il faut demander à l’Etat de « micromanager » constamment, de dire qui peut prendre l’avion [NDLR : en référence à la proposition de l’ingénieur Jean-Marc Jancovici de limiter à trois ou quatre vols dans une vie], qui peut rentrer avec sa camionnette en centre-ville. Quand nous regardons tout ce qu’il faudrait faire pour atteindre les objectifs du « zéro émission nette » en 2050… Nous serions quelque part entre les Etats-Unis de la prohibition et l’Union soviétique sous Staline. L’État ne peut pas tout gérer. C’est une remise en cause radicale de notre système de démocratie libérale que de dire que l’individu n’a rien à faire, que l’Etat va lui imposer les interdits, les normes du bon comportement dans un monde confronté aux changements climatiques. Les propositions que plein de gens font aujourd’hui sont de nature totalitaire. Quelles sont les limites des restrictions de liberté pour répondre à l’urgence climatique ? La taxe carbone a l’avantage d’être totalement transparente, de laisser la liberté individuelle et d’être efficace.

Quelles sont les actions de décarbonation les moins coûteuses et les plus « socialement désirables », comme vous l’écrivez ?

Installer une pompe à chaleur, partout où c’est possible. C’est en moyenne cinq fois moins coûteux d’en installer une que d’investir dans le système MaPrimeRénov’, qui a des impacts énergétiques et écologiques assez réduits quand on fait les calculs sérieusement. C’est pour cela que le gouvernement l’a gelée en juin dernier : il a compris que cela coûtait des mille et des cents par tonnes de CO2 évitée. Autre exemple : le passage de la voiture thermique à l’électrique. Comme le coût de l’inaction va augmenter avec le temps, la bascule vers un véhicule électrique va devenir évidente. Même si elle est plus chère à l’achat, elle l’est beaucoup moins à l’usage.

Bien moins désirable et surtout moins efficace, vous évoquez la question de la réduction de la vitesse à 110 kilomètres-heure…

C’est très très cher : environ 1 000 euros par tonne de CO2 évitée. Car, finalement, rouler à 110 kilomètres-heure ne réduit pas tellement les émissions de CO2 par kilomètre parcouru du moteur thermique. L’action publique qui refuse l’approche par la tarification du carbone rencontre de nombreux ratés. Il y a un vrai problème d’évaluation des politiques climatiques en France. Mais c’est aussi une vraie problématique dans le reste de l’Europe et aux Etats-Unis.

Etes-vous optimiste sur notre capacité collective à agir ?

Le plus grand drame de l’année écoulée, c’est l’élection de Donald Trump. En conséquence, la sortie des accords de Paris par les Etats-Unis et le démantèlement des quelques politiques climatiques mises en place par Joe Biden. Le risque d’effet domino est considérable. Il sera très compliqué en Europe de maintenir le cap en demandant de faire des sacrifices pour la planète alors que les Américains font ce qu’ils veulent et émettent toujours plus de CO2…

Lutter contre le changement climatique est une guerre mondiale. Pour y arriver, il faut de la coopération, de la solidarité. Tout ce qui a disparu ces dernières années. La COP30 a lieu à Belém, au Brésil, en novembre. Nous fêterons à cette occasion le dixième anniversaire des accords de Paris. Cela va être un désastre. Suis-je optimiste ? Pas pour les quatre prochaines années.



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Author : Baptiste Langlois

Publish date : 2025-08-31 16:00:00

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