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« Xi Jinping a tenu tête à Donald Trump, mais… » : les sommets diplomatiques décryptés par Margaret McMillan (Oxford)

« Xi Jinping a tenu tête à Donald Trump, mais… » : les sommets diplomatiques décryptés par Margaret McMillan (Oxford)

Guerre en Ukraine, conflit au Moyen-Orient, rivalité commerciale entre Washington et Pékin… Depuis plusieurs mois, l’actualité internationale offre aux dirigeants de nombreuses occasions de se retrouver. La dernière en date : la rencontre entre Donald Trump et Xi Jinping, ce jeudi 30 octobre, au sommet de l’Apec (Coopération économique Asie-Pacifique) à Busan, en Corée du Sud, dans un contexte de tensions économiques grandissantes entre les deux géants.

Mais pour Margaret MacMillan, professeure à l’université d’Oxford et spécialiste des relations internationales, la multiplication des sommets diplomatiques ne s’accompagne pas toujours d’avancées tangibles. Dans L’Express, l’historienne canadienne rappelle que le « vrai travail » et les « avancées concrètes » s’obtiennent en amont, loin des caméras. Raison pour laquelle elle ne nourrit aucun espoir vis-à-vis d’une hypothétique rencontre entre Trump, Zelensky et Poutine : « Même si un accord temporaire de paix était conclu entre l’Ukraine et la Russie, Poutine ne renoncerait pas à ses ambitions territoriales. » Entretien.

L’Express : Ces derniers mois ont été marqués par de nombreuses rencontres diplomatiques au sommet entre dirigeants pour tenter de trouver une issue pacifique à la guerre en Ukraine. Malgré une intense couverture médiatique, elles semblent n’avoir produit quasiment aucun résultat. Pourquoi ?

Margaret MacMillan : Parce que nous accordons bien trop d’importance aux sommets diplomatiques et aux rencontres entre dirigeants. Ils peuvent être utiles, et sont même parfois nécessaires pour obtenir des avancées concrètes. Mais ce qu’on oublie, c’est que le vrai travail se fait en amont, c’est là qu’on discute des détails et qu’on peut obtenir des avancées concrètes. Quand on parle d’un cessez-le-feu, par exemple, il ne suffit pas de s’accorder sur son principe, il faut décider à quelle heure il débute, jusqu’où les troupes doivent se replier, et tout un tas d’autres questions qui peuvent sembler secondaires, mais sont en réalité cruciales. Or, ce n’est ni le rôle ni la priorité des chefs d’Etat, ils n’en ont pas le temps.

Il y a eu beaucoup de sommets, mais je crains qu’ils détournent l’attention de ce qui devrait vraiment être fait

Sur le cas du conflit en Ukraine, il y a beaucoup de déclarations publiques, mais est-ce que le travail de fond est véritablement engagé ? Y a-t-il eu des discussions sérieuses, par exemple, sur les frontières à définir si l’Ukraine acceptait un jour de céder une partie de son territoire ? Ce sont des sujets fondamentaux, et pourtant, je n’ai pas le sentiment qu’ils soient réellement abordés. Je ne suis pas rassurée non plus par ce que je vois du côté américain. Le département d’Etat est désorganisé, et il y a quelques mois, l’administration Trump a limogé l’un de ses meilleurs spécialistes de la Russie. Il y a eu beaucoup de sommets, mais je crains qu’ils détournent l’attention de ce qui devrait vraiment être fait.

Donald Trump et Xi Jinping viennent de se rencontrer au sommet de l’Apec. Là encore, c’est une rencontre pour rien ?

Non, les sommets diplomatiques peuvent parfois être utiles, bien évidemment. Les relations entre les États-Unis et la Chine se sont tendues au cours des dernières années, aussi bien sous la présidence de Biden que sous celle de Trump. Donc ce sommet était important pour réduire les tensions et ramener les relations à un niveau plus apaisé, rassurer les autres nations d’Asie et du Pacifique, et éviter une guerre commerciale mondiale qui, si l’on se fie à l’avertissement des années 1930, pourrait finir par nuire à tout le monde.

Comme prévu, la rencontre s’est scellée par un serrage de mains en forme de déclaration générale d’amitié et de volonté de travailler sur les questions en suspens. Les détails et les prochaines étapes seront, je pense, déterminants. Maintenant, il va falloir s’armer de patience et voir ce qu’il va se passer dans les prochains mois. À l’heure actuelle, je pense que Xi Jinping ressort gagnant de cette rencontre, car il a tenu tête à Donald Trump, et il a obtenu des concessions de la part des Etats-Unis.

Depuis 1945, écrivez-vous, les sommets entre dirigeants se sont multipliés. Comment l’expliquez-vous ?

C’est un phénomène qui a, en réalité, commencé avant 1945. Vers la fin du XIXe siècle, déjà, les dirigeants ont commencé à se sentir obligés de répondre à l’attention médiatique croissante. La conférence de paix de Paris, après la Première Guerre mondiale, est un très bon exemple. Il y avait environ 700 journalistes, les chefs d’Etat étaient photographiés, parfois interviewés… Mais les discussions se faisaient à huis clos, et il n’y avait pas, comme aujourd’hui, ces mises en scène publiques où les dirigeants dialoguent devant les caméras.

C’est après la Seconde Guerre mondiale que s’impose l’idée selon laquelle les rencontres entre dirigeants peuvent être un moyen de résoudre les grandes crises. C’est en quelque sorte devenu une habitude : pour avancer, il faut que les chefs d’Etat parlent directement entre eux. Depuis, la fréquence des sommets diplomatiques s’est considérablement accrue. On a vu apparaître des formats comme le G7, le G8, le G20, les sommets climatiques, des rencontres consacrées à des enjeux très spécifiques.

Qu’est-ce qui fait la réussite d’un sommet ?

Je crois que la clé, c’est une bonne préparation en amont. Il faut que l’on sache, avant la rencontre, de quoi on va parler, que les deux partis aient une bonne connaissance des attentes et des lignes rouges de leurs interlocuteurs. Dans les sommets du G7, par exemple, on parle des « sherpas » pour désigner ces hommes et ces femmes de l’ombre qui préparent tout le travail en amont, en référence aux porteurs et aux guides qui accompagnent les alpinistes à gravir les sommets de l’Himalaya. Un sommet, c’est parfois plus d’une année de préparation. C’est pour cette raison que la rencontre entre Xi Jinping et Donald Trump a été précédée par de nombreuses réunions.

À l’été 1941, la rencontre entre Churchill et Roosevelt avait été décisive

Il y a aussi un facteur humain qui n’est absolument pas négligeable. Parfois, il y a une forme d’alchimie qui se crée entre les dirigeants, d’autres fois ça n’est pas le cas. Je pense à Gorbatchev et Reagan, par exemple : une confiance s’est installée entre les deux hommes, ce qui leur a permis de travailler ensemble.

À l’été 1941, la rencontre entre Churchill et Roosevelt avait été décisive. Le Premier ministre britannique avait compris, dès avant l’entrée en guerre des Etats-Unis, que leur soutien serait absolument décisif. Il savait que sans son allié américain, le Royaume-Uni pouvait peut-être résister à Hitler, mais certainement pas le battre. Sa relation avec Roosevelt était donc essentielle, et il a d’ailleurs dit plus tard qu’il s’était comporté avec lui « comme un prétendant », dans le but de le séduire et de gagner sa confiance. Leur bonne relation n’a pas tout résolu, bien sûr, il y a eu des tensions et des désaccords. Mais lorsqu’il y avait des blocages entre leurs états-majors militaires, ils intervenaient eux-mêmes pour trancher. C’était une relation très productive.

Quand on connaît le passif entre Trump et Zelensky, on a des raisons d’être inquiet pour l’Ukraine, non ?

C’est quelque chose que, malheureusement, Zelensky n’a jamais pu établir avec Trump. Et ce n’est pas faute d’avoir essayé. Cela tient sans doute à la personnalité du président américain, avec qui il est très difficile de nouer une relation forte. Donald Trump préfère les rapports où il occupe une position centrale, où il peut donner des ordres. Il a beaucoup de mal à fonctionner dans un cadre fondé sur la réciprocité.

Roosevelt pouvait parfois être difficile à cerner, mais au moins on savait ce qu’il voulait. Il aspirait à un monde très différent de celui que projetaient les nazis ou les militaristes japonais. Il voulait que les Etats-Unis y occupent une place centrale, et après Pearl Harbor, son objectif était clair : vaincre le Japon, l’Allemagne et leurs alliés. Avec Donald Trump, c’est une tout autre affaire, on ne comprend pas vraiment quels sont ses objectifs. Il semble changer constamment, fait des déclarations contradictoires : un jour, il laisse entendre que la guerre est de la faute de l’Ukraine, un autre, il affirme vouloir tenir tête à la Russie. Cette imprévisibilité a des répercussions à tous les niveaux, pas seulement en politique étrangère, mais aussi dans les domaines économiques, sécuritaires, industriels.

Depuis quelques mois, revient régulièrement l’idée d’un sommet trilatéral entre Trump, Poutine et Zelensky. Étant donné le rapport de force sur le terrain, un compromis acceptable pourrait-il vraiment émerger d’une telle rencontre ?

Même si un accord temporaire de paix était conclu entre l’Ukraine et la Russie, Poutine ne renoncerait pas à ses ambitions territoriales

Jusqu’ici, Vladimir Poutine n’a montré aucune volonté de compromis. Je suis donc très pessimiste quant à la possibilité que la Russie puisse proposer quoi que ce soit d’acceptable à l’Ukraine. Mais ce qui me frappe, c’est qu’on puisse évoquer l’idée d’un sommet trilatéral, sans l’Europe ! Alors même que l’Europe est directement concernée par ce conflit, car ce sont ses frontières qui sont menacées, sa sécurité qui est en jeu. Je ne vois pas comment un accord conclu dans un sommet trilatéral où l’Europe serait exclue pourrait fonctionner. Je pense surtout que même si un accord temporaire de paix était conclu entre l’Ukraine et la Russie, Poutine ne renoncerait pas à ses ambitions territoriales. Il continuerait sans doute à déstabiliser l’Ukraine, comme il l’a fait après 2014.

Vladimir Poutine ne changera pas soudainement d’avis, il ne va pas en avoir assez de la guerre et renoncer à ses projets au sujet de l’Ukraine. Ceux qui connaissent bien la Russie, qui étudient Poutine de près, disent tous de lui que c’est un homme profondément cynique, indifférent à beaucoup de choses. Mais s’il a une conviction, c’est celle de restaurer l’empire russe. C’est une obsession pour lui, et plus il vieillit, plus ça devient dangereux, parce que les dirigeants autoritaires, en approchant de la fin de leur règne, commencent souvent à penser à leur héritage, à la place qu’ils occuperont dans l’histoire. Ça peut les pousser à prendre des décisions irrationnelles, voire dangereuses.

Les Européens apparaissent largement impuissants dans ces sommets. Comment l’expliquez-vous ?

Le problème de l’Europe, c’est qu’elle ne parle pas d’une seule voix. Certes, c’est une puissance économique majeure, et si on la considère dans son ensemble, elle représente une part importante de l’ordre mondial. Mais en matière de politique étrangère, les pays européens suivent souvent des lignes différentes.

Il y a beaucoup de concertations, mais cela n’efface pas les nombreuses divisions dont souffre l’UE. Prenez la Hongrie, par exemple : c’est un pays de seulement 9 millions d’habitants, et pourtant, il a une capacité de nuisance disproportionnée. La Hongrie s’oppose régulièrement à la politique européenne sur des sujets pourtant clés, et mène une diplomatie indépendante, notamment avec des régimes autoritaires, comme la Russie ou la Turquie. Ce genre de tensions rendent très difficile l’émergence d’une position européenne unifiée sur les grands enjeux internationaux de l’époque.



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Author : Baptiste Gauthey

Publish date : 2025-10-30 19:00:00

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