Laura Magné ne se rend que rarement à Paris. D’ailleurs, elle n’a pas prévu d’y venir de sitôt. Ou le dit-elle pour s’épargner une rencontre avec L’Express ? Au téléphone, la jeune femme de 34 ans fuit les anecdotes, n’entre pas dans les détails, ampute certaines réponses d’un « vous voyez ce que je veux dire ». C’est que notre interlocutrice ne sait pas, dit-elle de son accent chantant du Sud-Ouest, « à quelle sauce [elle va] être mangée ». Méfiance de mise. Surtout, la très discrète éditrice, qui opère d’ordinaire côté coulisses, n’a pas pour habitude de faire étalage de son parcours. C’est pourtant elle que l’on retrouve derrière la plupart des auteurs les plus controversés de la décennie, en tête desquels l’essayiste star de la mouvance libertarienne et d’extrême droite Laurent Obertone, avec qui elle a cofondé les éditions indépendantes Magnus, suivi de près par le virulent vidéaste Papacito, condamné pour injures homophobes et incitation à la violence, ou encore Marsault, dessinateur à la mine acide qui, lorsqu’on le sollicite, ne cache pas sa hâte de « [nous] voir tous au chômage ».
C’est encore elle qui fut à l’origine de la publication de Transmania, petit phénomène de librairie (23 000 exemplaires vendus selon Edistat) signé des féministes désormais proches de l’orbite identitaire Marguerite Stern et Dora Moutot. Elle aussi, à la barre de l’édition de Suspecte, ouvrage signé Zoé Sagan, un personnage inventé par le publicitaire Aurélien Poirson-Atlan et considéré comme l’un des principaux artisans, au sein de la complosphère, des rumeurs folles concernant Brigitte Macron. Elle, enfin, que l’on découvre à la direction de la rédaction de la revue satirique La Furia, qui a récemment perdu son agrément presse à la suite de plaintes – depuis, classées sans suite – déposées par SOS racisme et SOS homophobie.
Je suis dans un schéma plus familial que strictement entrepreneurial.
Prolixe, elle l’est lorsqu’il s’agit de conter les mésaventures de ses auteurs, deviser sur notre « drôle d’époque » et dénoncer la « censure » qui sévirait, ces temps, dans le milieu de l’édition. Mais elle l’est surtout quand vient le moment de camper son « amour de la liberté d’expression », qu’elle aurait, de l’avis de beaucoup, chevillé au corps. « Tant que [m] es auteurs ne passeront pas sur le service public, l’équité d’expression ne sera pas respectée », estime-t-elle tout en défendant le droit d’un humoriste, Mustapha El Atrassi, à se moquer des « gwers » (les Occidentaux, les blancs) dans le cadre d’un spectacle, quitte à rogner un instant sur des convictions politiques que l’on devine profondément ancrées à droite.
Pourquoi une jeune éditrice fraîchement débarquée de son Sud-Ouest natal a-t-elle fondé, un 19 juillet 2021, sa propre maison d’édition, puis sa revue satirique, entourée dès le départ des auteurs les plus en vue de l’extrême droite ? « J’ai peut-être un certain goût pour une forme de provocation », glisse-t-elle quand on l’interroge, préférant insister sur son catalogue de littérature noire. Prudence, toujours, venant de celle dont la maison d’édition annonce fièrement vouloir briser le « carcan du politiquement correct » et « promouvoir la valeur ajoutée de ses auteurs – et tant pis si celle-ci n’est pas bassement convergente et servile ».
« Elle défendra toujours ses auteurs »
D’où lui vient cet appétit de la castagne ? Peut-être de ses jeunes années « en marge », à farfouiller dans les Charlie Hebdo et Hara-Kiri maternels ? Les Bidochons de Christian Binet, Carmen Cru de Lelong, Laura Magné connaît tout ça par cœur. Ou serait-ce son passage rue de l’Arbalète, au sein des sulfureuses éditions Ring, où elle fit ses premières armes dans les années 2010 dans l’ombre du tonitruant David Serra, ancien agent de Maurice G. Dantec ?
C’est ici que Laura Magné fait la rencontre de Laurent Obertone, auteur du phénomène La France Orange mécanique (plus de 100 000 exemplaires vendus), à l’époque encensé par Michel Houellebecq. Là, tout s’enchaîne. Marsault, Ugo Gil Jimenez, alias Papacito… Le courant passe, même très bien. Jusqu’à ce que la jeune femme, que David Serra se targuait en privé, d’avoir « sauvée », fasse ses cartons avec les trois auteurs un 30 avril 2021. « Les rapports avec la direction étaient singuliers, ça ne se passait pas bien », lâche, laconique, celle qui a réédité depuis certains des titres phares des éditions Ring. Selon ses proches, c’est bien Laura Magné qui « officieusement, portait la maison », mise en vente peu de temps après son départ – David Serra ayant lui disparu des écrans radars. Très vite, l’éditrice, réputée pour sa force de travail, est contactée par d’autres maisons. « Mais je ne voulais pas redevenir une salariée comme les autres. Et puis les auteurs [NDLR : avec qui elle avait l’habitude de travailler] étaient de toute façon trop atypiques pour se conformer à une autre maison existante », dit-elle comme une mère défendrait ses enfants turbulents.
C’est peut-être bien là que se cache une autre clé de lecture du personnage. Dans son attachement à la bande de Ring, mais aussi dans sa « loyauté », que nombre d’interlocuteurs de L’Express ont soulignée. « Laura est d’une grande fidélité, elle défendra toujours ses auteurs. A partir du moment où l’un d’entre eux écrit quelque chose, elle assume », explique Diane Ouvry, attachée de presse chez Magnus et Reconquête, le parti d’Éric Zemmour. « Elle est disponible tout le temps, tous les jours, pour les coups de blues, les doutes, les incertitudes », renchérit Marguerite Stern, précisant avoir trouvé en elle une « amie ». « Je suis dans un schéma plus familial que strictement entrepreneurial », résume de son côté Laura Magné.
La matriarche a-t-elle, toutefois, des lignes rouges ? « Ce qui est illégal », répond-elle du tac au tac. Et pour le reste ? Les textes « sans aucun intérêt, ni littéraire, ni politique ». « Il est arrivé une ou deux fois que l’on reçoive des textes politiquement très durs et pas du tout raccord avec ce que je prône, mais généralement, cela allait de pair avec le fait que ce soit très mal écrit […] A mon avis, ce sont des textes qui n’ont d’ailleurs jamais été publiés ailleurs, pas même dans des maisons d’édition comme celle d’Alain Soral », confie-t-elle. Laura Magné serait cependant prête, assure-t-elle, à éditer des « auteurs de gauche »… « Pour ce que j’en sais, on ne croule pas sous leurs offres de services, raille cependant Laurent Obertone. La couleur politique, quelle qu’elle soit, ne nous suffit pas. Un éditeur misant sur des personnalités et des projets en lesquels il ne croit pas ne serait guère raisonnable. Cela dit, si par un cas étrange un nouveau Gide ou Sartre venait à frapper à notre porte, j’espère qu’on ne le manquerait pas ».
« Je ne suis pas d’extrême droite mais… »
Reste que, des marottes de la maison aux produits dérivés – tel ce dessin « hommage » au « géant politique » Jean-Marie Le Pen – la machine penche furieusement à droite. « Je ne suis pas d’extrême droite mais au moins, Magnus respecte ma liberté de ton, fait valoir le guilleret Christophe Dubourg, auteur du récent Manhattan Paradise. Mon parti pris, c’est l’écriture. Je ne fais pas de politique. » Et de brandir, en guise de garantie, l’argument bien connu : « J’ai d’ailleurs un bon ami auteur dans cette même maison qui est carrément de gauche ! ». Une affaire de personne, affirme-t-il, plus que de politique. « Ce que les auteurs de romans trouvent dans cette maison, c’est avant tout une ouverture à tous les types de sujets, y compris les plus sensibles, et ce, indépendamment des leurs opinions personnelles », renchérit l’auteur de polars Frédéric Mars. « Pour connaître certains autres auteurs de polars publiés par Magnus, je peux affirmer que toutes les couleurs politiques y sont représentées. Y compris pour ceux qui, comme moi-même, n’en portent aucune ».
Et si, forte du chapelet de qualités que lui prêtent ceux qui la côtoient, la très affable Laura Magné se faisait la rampe de lancement du pire ? Dans sa plainte (3 janvier 2025) contre La Furia, que L’Express a pu consulter, SOS Racisme pointait par exemple cet extrait issu d’une double page intitulée « Les arabes avant – Les arabes après » : « Les arabes avant […] sont homophobes « à cause que le Coran » (sic) ; vivent dans des tentes de 100 mètres carrées et baisent les esclaves de leur harem ». « Les Arabes après […] se défrisent les cheveux comme des salopes, vivent dans des HLM et baisent leurs cousines ».
Dans un complément de plainte (28 avril 2025), l’association relevait encore le passage suivant : « le petit brigand Nahel a eu de la chance de se faire simplement abattre quand on sait ce que le Moyen Âge réservait aux petits anges comme lui ». Ou encore, dans une BD illustrée : « On course le seul nègre de la région pendant deux jours, on se fait chier à le pendre à un arbre au-dessus de la rivière pour que tout le monde puisse lui tirer dessus en profitant de la mélodie enchanteresse de l’eau qui coule, et toi tu tires sur la branche et tu le fais tomber à la flotte ? ! Mais t’en as rien à foutre de la mélodie enchanteresse ! ».
Quand on l’interroge sur le retrait de l’agrément presse, survenu peu après, Laura Magné y voit une décision partisane. « C’est uniquement parce qu’il s’agit d’un magazine satirique de droite », balaie-t-elle, dénonçant des extraits « sortis de leur contexte » satirique. Y croit-elle vraiment, elle qui reconnaît pourtant que « le paysage médiatique s’est dégagé » avec l’émergence de médiums tels Frontières, CNews, Tocsin, TV Libertés, Omerta ? Qu’importe. C’est bien connu : en famille, on se serre les coudes. Coûte que coûte.
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Author : Alix L’Hospital
Publish date : 2025-11-23 17:00:00
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