L’Express

« L’Europe vit sa dernière année de paix » : l’avertissement d’Andreï Kozovoï, spécialiste de la Russie

« L’Europe vit sa dernière année de paix » : l’avertissement d’Andreï Kozovoï, spécialiste de la Russie

Sa grand-mère, muse du prix Nobel de littérature Boris Pasternak, a inspiré le personnage de Lara dans Le Docteur Jivago, ce qui lui a valu deux déportations. Ses parents ont fait connaissance au goulag, avant de réussir à quitter l’Union soviétique dans les années 1980 pour s’installer en France, où son père Vadim, poète et traducteur, est devenu l’ami de René Char ou Henri Michaux.

Dans Les Exilés (Grasset), Andreï Kozovoï revient sur l’incroyable histoire de sa famille, qui résume à elle seule l’évolution de la Russie sur près d’un siècle. Aujourd’hui professeur à l’université de Lille, ce spécialiste d’histoire russe et soviétique se montre très pessimiste sur la guerre en Ukraine, tout en assurant que Vladimir Poutine souffre d’un complexe d »infériorité. Entretien.

L’Express : Votre grand-mère a inspiré le personnage de Lara dans Le Docteur Jivago de Boris Pasternak. Pourquoi ce roman a-t-il tant gêné le pouvoir soviétique à l’époque de sa sortie, en 1957 ?

Andreï Kozovoï : Il faut revenir sur les origines de cette histoire. Ma grand-mère maternelle, Olga Ivinskaïa, grande passionnée de poésie, rencontre Boris Pasternak en 1946 dans les locaux de la revue Novy Mir. Il est pour elle un dieu vivant. A l’époque, le personnage de Lara n’existe pas dans la première mouture du Docteur Jivago. Il a un coup de foudre pour elle, alors qu’il est marié. Ils vivent une histoire passionnelle, mais en 1949, elle est arrêtée. Staline organise alors une purge sociale, une campagne contre les « cosmopolites sans patrie » – derrière ce mot, le pouvoir désigne les juifs. Cette campagne antisémite s’explique en bonne partie par la rupture diplomatique entre l’Union soviétique et Israël, le contexte de guerre froide, mais aussi l’antisémitisme de Staline. Or Pasternak est juif.

C’est un écrivain certes apprécié par Staline, mais qui, pour les autorités littéraires, est devenu un « individualiste bourgeois », « coupé des masses », secrètement croyant. Ma grand-mère, surveillée par les services secrets, est convoquée et on lui demande de charger la barque de Pasternak. Elle refuse. Elle en paie le prix, et est envoyée en camp jusqu’en 1953.

A sa libération, l’histoire d’amour entre Olga et son idole reprend. Ma grand-mère est sa nouvelle muse, lui inspire des vers magnifiques. C’est à ce moment-là que naît le personnage de Lara, et que le roman tel qu’on le connaît émerge. Comme les éditeurs soviétiques rechignent à le publier, l’écrivain transmet le manuscrit à un éditeur italien communiste, Giangiacomo Feltrinelli. Le Docteur Jivago connaît un immense succès. Mais le KGB tire la sonnette d’alarme en le présentant comme un roman antisoviétique. Pasternak y fait une description de la révolution d’Octobre avec un héros totalement apolitique, chose impensable à l’époque. Une campagne est montée contre lui, et ma grand-mère y est instrumentalisée. En octobre 1958, il obtient le Prix Nobel de littérature, ce qui renforce encore l’ampleur du scandale. Le régime veut pousser l’écrivain à l’exil.

Pasternak meurt en mai 1960, et votre grand-mère comme votre mère sont arrêtées, puis déportées au goulag après être passées par la terrible Loubianka, quartier général du KGB…

Le motif de leur arrestation, contrairement à 1949, n’est pas politique. Elles sont accusées de trafic de devises, Pasternak s’étant clandestinement fait verser ses droits sur les ventes du Docteur Jivago à l’étranger. Ce motif est un prétexte : le régime n’a pu se venger directement sur l’écrivain, c’est ma grand-mère qui va une fois encore payer le prix fort, accompagnée cette fois-ci par sa fille, ma mère. Les deux sont d’abord envoyées en Extrême-Orient puis, à la suite d’une réorganisation administrative, dans un camp de Mordovie, à 600 kilomètres au sud-est de Moscou. C’est là où ma mère fait la connaissance de mon père, de manière épistolaire…

Né à Kharkiv dans une famille de juifs assimilés, votre père Vadim a lui été inculpé pour propagande antisoviétique…

Mon arrière-grand-père paternel était un juif pratiquant d’un petit shtetl d’Ukraine occidentale, non loin de Lviv. L’un de ses fils, mon grand-père, a rompu avec le judaïsme et a embrassé le marxisme-léninisme, une autre forme de religion. Il change de prénom, se fait appeler Marc pour honorer Marx. Installé à Kharkiv, il a deux enfants, dont mon père, Vadim. Mon père, jeune, croyait aussi dans Lénine, mais une fois arrivé à Moscou pour faire des études d’histoire, il s’est éloigné du dogme communiste. En 1957, il est arrêté du fait de son appartenance à groupe d’étudiants qui pense qu’il faut aller plus loin dans la déstalinisation. Il purge sa peine de huit ans en Mordovie et en 1961, apprend l’arrivée de ma grand-mère et de ma mère. Passionné par la poésie française dont il veut devenir le traducteur, il écrit à ma mère pour lui demander de lui prêter une anthologie poétique en sa possession. Ils s’échangent des livres de façon clandestine, il lui fait des traductions, elle devient sa muse… A la libération de ma mère, en 1962, mon père lui offre une édition rare des Fleurs du mal en russe, une véritable déclaration d’amour. Il est libéré en 1963 et ils se marient en 1964.

Mon père est mort en 1999, année de l’arrivée au pouvoir de Poutine. Finalement, c’était une bonne chose, car il n’a pas vu le pire…

Votre famille a réussi, non sans difficultés, à quitter l’Union soviétique et s’est installée en France dans les années 1980. Mais vous dites que dans les années 1990, la foi de votre père dans ce qu’on appelait alors la « Nouvelle Russie » s’est vite effritée. Pourquoi ce pessimisme ?

A la fin des années 1980, dans le contexte de la perestroïka, mes parents ont éprouvé comme beaucoup d’autres émigrés l’euphorie, l’impression que tout est possible et que la Russie peut avoir un avenir démocratique. Mais la déception arrive vite. En 1993, mon père a été choqué de voir Boris Eltsine faire tirer avec des chars sur le Parlement pour en déloger les députés refusant son ordre de dissolution. Il explique alors que « le président russe n’a pas d’ennemi plus dangereux que lui-même ». Mon père est surtout écœuré par la guerre contre la Tchétchénie, lancée à la fin 1994. « Cette permanence malsaine donne la nausée : tout se répète ! » écrit-il dans un essai qui restera inédit, défendant le droit des Tchétchènes à l’autodétermination.

Le drame de mes parents, et surtout de mon père, c’est l’exil imposé, le fait d’avoir été coupé de sa langue, qu’il aimait tant, des lecteurs de sa poésie, si compliquée, si moderne. Juif entièrement russisé, devenu d’une certaine manière plus royaliste que le roi, il vouait un véritable culte à la langue russe. Il voulait tant que je partage son amour… Mais la réalité politique, c’est que la Russie a, dans les années 1990, à nouveau commencé à sombrer vers l’autoritarisme, tout en se prétendant démocratique. Mon père est mort en 1999, à 61 ans, l’année de l’arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir (et aussi l’année de la mort de son propre père, à 88 ans, curieux hasard). Finalement, je pense que c’était une bonne chose, car il n’a pas vu le pire. Voir les bombardements sur son Ukraine natale l’aurait fait terriblement souffrir…

« Les Poutine passent, les Pouchkine restent » écrivez-vous en conclusion de votre livre. Pouchkine ou Dostoïevski n’ont-ils pas contribué à l’impérialisme russe ?

Ne versons pas dans la simplification ! Je défends plutôt la thèse d’une ambivalence des écrivains classiques vis-à-vis de l’expérience impériale russe. Pouchkine a certes soutenu l’Empire russe contre la Pologne dans plusieurs poèmes qui ont été très critiqués de son vivant. Mais il faut réinscrire ces engagements dans leur temps, et aussi considérer ces grands écrivains dans leur complexité. Léon Tolstoï a protesté contre la guerre avec le Japon, et il est devenu pacifiste, alors qu’il était à ses débuts plutôt néo-impérialiste. A l’inverse, Dostoïevski est passé de la gauche à la droite, mais pour moi, il reste avant tout l’auteur des Possédés, un roman prémonitoire sur le totalitarisme. N’ayons donc pas de lecture manichéenne et simpliste de la « cancel culture ». Parce qu’à ce compte-là, on peut aussi rejeter la culture allemande, les écrits de Heidegger, du fait de ses liens avec le nazisme.

Aujourd’hui, tout un pan de l’opposition à Vladimir Poutine est russophone. On ne pourra pas faire une nouvelle Russie sans les Russes et sans s’appuyer sur ce que la culture russe a de meilleur à offrir au monde. Boris Pasternak est d’ailleurs un bon modèle historique. Il n’était pas un dissident. Mais il a essayé de créer une œuvre extraordinaire hors du champ politique, tout en jouant, un peu malgré lui, un rôle tout à fait subversif. Non pas parce que la CIA a contribué à diffuser Le Docteur Jivago en URSS. Mais parce que son roman était bien plus fort que cela, et s’est finalement révélé désastreux pour l’idéologie communiste, la propagande de 1917.

Votre famille a appartenu à l’intelligentsia russe. A quel point Vladimir Poutine, qui a des origines modestes, a-t-il pu entretenir un sentiment de revanche sociale ?

Il y a certainement chez lui un complexe d’infériorité. Ses parents avaient travaillé à l’usine, vivaient des conditions matérielles effroyables, dans un appartement communautaire sordide. Quand il était un jeune officier du KGB, Poutine a sans doute été moqué pour ces origines, le KGB ayant été pour beaucoup un repère de fils à papa et de privilégiés. D’où aujourd’hui sa passion affichée pour l’Histoire, les intellectuels conservateurs russes, ses nombreuses citations d’auteurs. Il veut monter qu’il est un grand lecteur et un fin connaisseur de l’histoire russe. Sauf qu’il a bien sûr tout faux à ce sujet. La seule personne dont il s’enorgueillit, c’est son son grand-père Spiridon, cuisinier au Kremlin, qui a cuisiné pour la femme de Lénine et plus tard, Khrouchtchev et les siens.

Comment voyez-vous l’évolution de la guerre en Ukraine?

Je me range du côté des pessimistes. Nous sommes sans doute en train de vivre la dernière année de paix en Europe. D’un côté, l’Europe ne peut pas se contenter de livrer des armes aux Ukrainiens, qui sont débordés et manquent de moyens humains et militaires. A moins de laisser tomber l’Ukraine, on ne pourra éluder la question des troupes sur place. Il faut bien comprendre que Poutine a déjà cette nouvelle guerre européenne à l’esprit, comme le démontre sa « guerre hybride », ses provocations, les survols de drones.

Etant à la fin d sa vie, Poutine peut se considérer comme quelqu’un ayant la volonté d’aller jusqu’au bout…

Bien sûr, il est difficile de savoir ce qui se passe exactement dans sa tête, s’il bluffe ou pas. Mais étant à la fin de sa vie, il peut se considérer comme quelqu’un ayant la volonté d’aller jusqu’au bout. Comme il l’a dit à Oliver Stone dans le documentaire Conversations avec monsieur Poutine, à ses yeux, Khrouchtchev a été un faible en cédant face à la pression de Kennedy en octobre 1962, lors de la crise des missiles de Cuba. Lui n’aurait pas cédé… Mais dans tous les cas, nous devons instaurer un rapport de force beaucoup plus fort pour qu’il y ait vraiment un changement sur le terrain en Ukraine. Ou alors il faut se préparer à céder sur la question ukrainienne, en sachant que d’autres anciennes républiques soviétiques suivront, comme la Moldavie ou les Pays baltes, qui sont des cibles extrêmement faciles pour la Russie.

Cet engrenage dans lequel nous nous trouvons ne débouchera pas nécessairement sur une troisième guerre mondiale, mais dans tous les cas sur un conflit bien plus important qu’aujourd’hui. Tant que Poutine est vivant, la Russie refusera de céder.

La population russe semble résignée. L’adhésion active au poutinisme n’est peut-être pas majoritaire, mais les Russes se replient vers le privé…

A regarder les informations en France, on pourrait penser que la population russe demeure aujourd’hui passive face au régime. C’est en partie vrai et concerne Moscou et Saint-Pétersbourg, les deux grandes villes russes, contrairement à 2011-2012, demeurent largement épargnées par les difficultés que subissent les Russes depuis 2022. Pour l’expliquer, il faut citer une culture ancienne de soumission à un leader fort, le fait que la résistance a été muselée et étouffée. Avec l’empoisonnement d’Alexeï Navalny, en février 2024, en prison, le régime a décapité la figure la plus connue de l’opposition. Protester contre la guerre en Ukraine ou Poutine est devenu suicidaire. Tout esprit rebelle chez les jeunes Russes n’a pas pour autant disparu : des meetings spontanés ont toujours lieu, surtout en province. On soutient les musiciens de rue arrêtés pour avoir interprété des chansons d’ »agents de l’étranger », on se rassemble pour protester contre l’inflation, l’augmentation des impôts, les limites imposées dans l’utilisation des téléphones portables, l’instauration d’un Internet « souverain ». On proteste silencieusement. Les derniers sondages indiquent que seulement 28 % de la population est d’accord pour poursuivre la guerre en Ukraine, une grande majorité de jeunes veut la paix. Comme à l’époque soviétique, beaucoup lisent des livres d’ »agents de l’étranger », Dimitri Bykov, Lioudmila Oulitskaïa, Boris Akounine, aujourd’hui exilés.

Mais de là à parler d’un mouvement d’ampleur, on en est loin. Tant que la situation économique reste supportable, Moscou et Saint-Pétersbourg ne bougeront pas. Pour que la situation commence à évoluer dans le bon sens, je crois plus en la possibilité d’une révolution de palais à la suite de la mort de Poutine, qu’à un soulèvement social. La clé, c’est vraiment sa succession. Mais encore une fois, il faut faire pression sur Poutine, ne pas en avoir peur, et envoyer nos troupes pour défendre l’Ukraine.

Les Exilés, par Andreï Kozovoï. Grasset, 325 p., 24 €.



Source link : https://www.lexpress.fr/idees-et-debats/leurope-vit-sa-derniere-annee-de-paix-lavertissement-dandrei-kozovoi-specialiste-de-la-russie-7XXLA7SFMZALTMIJ2B2EI52EGM/

Author : Thomas Mahler

Publish date : 2025-11-23 16:00:00

Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.

Tags : L’Express