Il n’est certainement pas le premier à constater avec inquiétude qu’en attaquant l’Ukraine, Vladimir Poutine a porté un coup dur à l’ordre international sur lequel reposait le monde depuis 1945. Pas plus qu’il n’est le seul à pointer le risque que d’autres grandes puissances prennent pour modèle le comportement de Moscou. Mais il est certainement l’un des rares à s’être penché sur ce que le sort de Kiev pourrait inspirer… aux plus petits États. À en croire Andreas Umland, analyste au sein du Stockholm Centre for Eastern European Studies (SCEEUS) de l’Institut suédois des affaires internationales, les pays les plus faibles et les plus petits de l’échiquier géopolitique pourraient ainsi en venir à la conclusion qu’ils ne peuvent plus compter ni sur le droit, ni sur la solidarité, ni sur les organisations internationales. Et donc en déduire qu’ils devront veiller par eux-mêmes à leur sécurité nationale.
Certes, certains parviendront à rejoindre des alliances militaires susceptibles de les protéger, voire à en former de nouvelles avec de grandes puissances. Mais pour les autres ? « Dans le pire des cas, nous pourrions assister à une ère de prolifération sans précédent des armes de destruction massive ». Ne pas se méprendre : le diagnostic de ce professeur associé en sciences politiques au sein de l’académie Mohyla de Kiev ne concerne pas seulement les Etats géographiquement proches de l’Ukraine, « mais plutôt des pays situés sur différents continents, de l’Asie à l’Afrique en passant par l’Amérique latine ». Andreas Umland se montre par ailleurs pessimiste quant à la capacité du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) à faire office de frein dans un tel scénario – la guerre expansionniste de Vladimir Poutine sapant, selon lui, sa logique et sa légitimité. Entretien.
L’Express : Vous constatez avec inquiétude que l’ordre juridique et politique international qui prévalait depuis 1945 s’érode de façon croissante…
Andreas Umland : Oui. De 1945 jusqu’à récemment, le monde n’avait pas connu, en règle générale, de guerres expansionnistes non provoquées et d’annexions territoriales unilatérales, comme c’était courant avant 1945. De plus, si des génocides ont eu lieu depuis lors, ils ont été perpétrés principalement au sein des États et non entre les États. Ce sont là deux points essentiels à retenir pour comprendre ce qui distinguait il y a encore peu l’ordre international dit « libéral » ou « fondé sur des règles » – même s’il n’était en réalité que partiellement libéral et fondé sur des règles. Aujourd’hui, la situation a changé : depuis 2014, la Russie viole, selon moi, ces deux tabous tacites – l’absence de guerre expansionniste et de génocide entre États – par sa politique en Ukraine.
Moscou ne se contente pas de créer des « républiques populaires » comme le faisait l’Union soviétique à son époque : elle a annexé la Crimée en 2014, puis quatre régions continentales ukrainiennes en 2022. De plus, de nombreux historiens, politologues et juristes s’accordent aujourd’hui à dire que la guerre menée par la Russie en Ukraine inclut une approche qui peut être qualifiée de « génocide » (NDLR : le terme « génocide », notamment employé par Joe Biden et Volodymyr Zelensky, fait débat au sein de la communauté internationale). En bref, en attaquant un autre État membre de l’ONU – l’Ukraine – afin d’étendre le territoire russe, Vladimir Poutine a porté un coup dur à l’ordre sur lequel notre monde repose depuis plus d’un demi-siècle. Cela devrait être source d’inquiétude : les conséquences de cette érosion risquent de se manifester non seulement dans le comportement des grandes puissances, mais aussi – et peut-être même davantage – dans celui des pays petits et moyens.
De quelle manière ?
Étant donné que nous nous trouvons désormais dans une situation nouvelle, où l’une des grandes puissances de l’après-1945 étend officiellement son territoire aux dépens d’une puissance plus petite, cela pourrait changer la vision que chacun a de l’ordre mondial. Tout d’abord, de nombreux observateurs ont souligné que d’autres grandes puissances pourraient prendre exemple sur le comportement de la Russie et tenter de faire de même. C’est ce que Donald Trump nous a montré lorsqu’il a menacé d’annexer le Groenland et le Canada. Ou encore le Venezuela, qui a fait part de son ambition d’étendre son territoire jusqu’en Guyane.
Mais si le comportement de la Russie peut servir de modèle à d’autres grandes puissances, nous oublions souvent que le sort de l’Ukraine sert également d’exemple aux petites et moyennes puissances. Elles voient la Russie envahir l’Ukraine, commettre un génocide, torturer des prisonniers, déporter des enfants, annexer des territoires, etc., et constatent que les mesures internationales prises pour contrer et punir l’attitude de Moscou sont limitées. Certes, des sanctions ont été prises à l’encontre de la Russie, et des livraisons d’armes ainsi qu’une aide financière ont été accordées à l’Ukraine. Mais il n’y a pas de réponse directe, comme ce fut le cas en 1991, lors de la libération et la restauration de l’État koweïtien par une coalition militaire internationale, après son annexion un an plus tôt par l’Irak. En d’autres termes, les pays les plus faibles et les plus petits sur l’échiquier géopolitique pourraient en venir à la conclusion qu’ils ne peuvent plus compter sur le droit international, la solidarité internationale ou les organisations internationales. Et en déduire qu’ils devront eux-mêmes veiller à leur propre sécurité.
Qu’est-ce que cela impliquerait ?
Certains parviendront à rejoindre des alliances militaires qui leur offriront une protection, voire à former de nouvelles alliances avec des grandes puissances. Mais d’autres n’y arriveront pas. Ces derniers pourraient alors envisager de se doter d’armes de destruction massive : ogives nucléaires, armes chimiques ou biologiques… Tout pourra leur sembler acceptable pour se protéger. Car n’oublions pas une différence fondamentale avec la période antérieure à 1945 : il n’y avait pas d’armes de destruction massive.
Quant aux armes chimiques, elles n’étaient pas aussi meurtrières que celles qui sont apparues dans la seconde moitié du XXe siècle. Aujourd’hui, ces armes existent, et la règle de l’inviolabilité des frontières des pays pacifiques membres de l’ONU qui protégeait les petits pays ne semble plus pleinement en vigueur. Il est donc désormais possible que ces petites puissances qui craignent leurs voisins plus grands réévaluent leurs priorités en matière de sécurité nationale. Si certains pays décident de quitter les conventions de non-prolifération et de se doter d’armes nucléaires, chimiques et/ou biologiques, cela incitera d’autres pays à faire de même. Dans le pire des cas, nous pourrions assister à une ère de prolifération sans précédent des armes de destruction massive.
Le TNP (traité sur la non-prolifération des armes nucléaires), en vigueur depuis 1970, constitue toujours la pierre angulaire de la non-prolifération nucléaire dans le monde… N’est-il pas un frein suffisant à une éventuelle escalade ?
L’Ukraine est signataire du Traité de non-prolifération en tant qu’État dit non doté d’armes nucléaires. Cela aurait dû la protéger contre toute attaque d’un État qui possède officiellement des armes nucléaires, et qui est également membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies… Pour de nombreux pays de petite et moyenne taille, ce traité pourrait donner l’impression d’avoir été conçu pour permettre aux pays plus puissants d’étendre leur territoire au détriment des petites puissances.
La guerre expansionniste de la Russie sape la logique et la légitimité du TNP. En conséquence, les petits pays pourraient ne plus respecter le régime de non-prolifération, car ils ne veulent pas commettre la même « erreur » que l’Ukraine, à savoir faire confiance aux promesses de l’ordre international, aux règles, au droit, aux organisations et à la solidarité qui sous-tendent le monde d’après 1945.
Y a-t-il déjà des signaux indiquant qu’un tel processus de prolifération est en cours ?
À ma connaissance, aucune mesure concrète n’a été prise dans ce sens à ce jour. Mais il est probable que des experts, des diplomates et même des politiciens de pays potentiellement instables réfléchissent déjà à la manière de dissuader leurs voisins potentiellement belliqueux. La question cruciale pour eux aujourd’hui est peut-être la suivante : que va-t-il se passer en Ukraine dans un avenir proche ? Son intégrité territoriale sera-t-elle rétablie ? Comment les partenaires et les organisations internationales se comporteront-ils vis-à-vis de l’Ukraine et de la Russie ?
Si Kiev sort de cette guerre en ayant libéré ses territoires actuellement occupés et que la Russie fait simultanément l’objet de sanctions et de poursuites judiciaires, l’ordre international post-1945 pourra être sauvé. Mais si ce n’est pas le cas, les conventions mondiales de non-prolifération des armes nucléaires, chimiques et biologiques perdront de leur attrait.
Encore faut-il que les petits et moyens pays que vous mentionnez aient les moyens d’acquérir des armes de destruction massive…
La Corée du Nord et le Pakistan sont plus pauvres que l’Ukraine en termes de PIB par habitant. Cela ne les a pourtant pas empêchés d’acquérir des armes nucléaires, certes avec l’aide étrangère, principalement celle de la Russie et de la Chine. Il n’en reste pas moins que si des pays comme la Corée du Nord ou le Pakistan parviennent à se doter d’un arsenal nucléaire, il est probable que d’autres pays dans le monde, pour la plupart plus riches qu’eux, y parviendront également s’ils le souhaitent. Et si un pays n’est pas en mesure de construire ou d’obtenir des ogives nucléaires, il lui sera toujours possible d’acquérir ou de créer des armes chimiques ou biologiques aussi destructrices qu’une bombe nucléaire…
Que faites-vous du rôle de protection de l’Otan envers ses membres ? N’est-elle pas capable de protéger adéquatement ces petits pays avant qu’ils n’envisagent d’acquérir des armes de destruction massive ?
Certes. Mais le problème est qu’il n’est pas facile d’adhérer à cette alliance militaire. L’Ukraine et la Géorgie, qui tentent depuis des années d’adhérer à l’Otan et ont même obtenu une perspective d’adhésion en 2008, ne le savent que trop bien : elles n’ont fait aucun progrès réel sur cette question au cours des dix-sept dernières années et ont, au contraire, perdu leur intégrité territoriale.
Quant aux autres alliances militaires, il se peut qu’il ne soit pas si facile d’y adhérer aussi. Et, dans tous les cas, la protection qu’elles peuvent offrir est moins solide que celle fournie par l’Otan. Pour beaucoup, le soi-disant « équilibre externe » (NDLR : consiste à renforcer et à élargir des alliances et la coopération interétatique afin d’empêcher l’émergence d’une puissance hégémonique ou de contrer une puissance montante) pourrait donc ne pas être une solution satisfaisante.
Faut-il s’attendre à ce que la plupart des pays cherchant à se doter d’armes nucléaires, en raison de la menace russe, se situent autour de l’Ukraine ?
Non. Ce ne sont pas nécessairement les pays géographiquement proches de l’Ukraine qui seront les premiers concernés. De fait, bon nombre de ces pays, tels que la Hongrie, la Slovaquie, la Roumanie et la Pologne, sont membres de l’Otan et de l’Union européenne. Ils bénéficient donc d’une situation sécuritaire relativement meilleure que la plupart des autres pays du monde. Certes, ils partagent une frontière avec l’Ukraine, mais ils vivent presque sur une autre planète en termes de garanties de sécurité.
Quant à la Turquie, elle est également membre de l’Otan. L’Arménie est toujours officiellement un allié de la Russie, et la Géorgie succombe actuellement à l’influence de Moscou. L’Azerbaïdjan, quant à lui, a conclu un pacte d’entraide avec la Turquie. Je ne pense donc pas que ce problème concerne en premier lieu les pays proches de l’Ukraine, mais plutôt des Etats situés sur différents continents, de l’Asie à l’Afrique en passant par l’Amérique latine.
Des puissances comme les Etats-Unis et la Chine ne pourraient-elles pas s’interposer pour empêcher une telle prolifération ?
La prolifération mondiale des ADM (NDLR : Armes de destruction massive) ne peut être empêchée qu’en rétablissant la confiance dans l’ordre international élémentaire, c’est-à-dire l’inviolabilité des frontières, l’inadmissibilité du génocide interétatique et la permanence de l’intégrité territoriale.
Si des puissances telles que les États-Unis et la Chine apprennent qu’un pays tente de fabriquer ou d’obtenir des armes nucléaires, chimiques ou biologiques, elles pourraient effectivement réagir, par exemple en imposant des sanctions économiques ou même en intervenant militairement pour l’empêcher. Le problème étant que certaines petites puissances pourraient encore refuser de céder et tenter, peut-être secrètement, d’obtenir tout de même des ADM, si elles en viennent à la conclusion que l’acquisition de telles armes est le seul moyen dont elles disposent pour éviter de subir le même sort que l’Ukraine…
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Author : Alix L’Hospital
Publish date : 2025-11-30 16:00:00
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