« Comment on fait les bébés ? » Vertigineuse question à laquelle tous les parents sont un jour sommés de répondre. ChatGPT le fait avec plus d’aplomb, en adaptant ses réponses à l’âge de l’inquisiteur. L’enfant a 4 ans ? L’IA propose une explication très sommaire : « Les bébés commencent quand un petit morceau du papa et un petit morceau de la maman se rejoignent. Le bébé grandit ensuite dans un endroit spécial dans le ventre de la maman, qu’on appelle l’utérus. » Il s’agit d’un collégien ? ChatGPT explique la rencontre d’un spermatozoïde et d’un ovule, le rapport sexuel, l’évolution d’une cellule œuf, rappelant que cela touche « à l’amour, au consentement et à la protection ». Le questionneur a un master en biologie ? L’IA lui détaillera la gamétogenèse, la fécondation aboutissant au « zygote diploïde », la « morula », le « blastocyste »…
Des productions bluffantes. Qui, pour les entreprises d’IA, sont la preuve éclatante que leur technologie va révolutionner l’éducation. « L’IA peut devenir un précieux tuteur qui fournit à chaque élève un accompagnement jusque-là réservé à une poignée d’entre eux », déclarait Sam Altman en 2024. Déjà, des écoles IA fleurissent aux Etats-Unis et en Chine. Comme l’Alpha School, coûteuse école privée à Austin qui promet une réussite « fulgurante » en seulement deux heures d’apprentissage académique par jour. A Pékin, les écoles primaires et secondaires sont d’ores et déjà tenues de programmer 8 heures de cours par an sur l’IA. L’impact de cette technologie sur l’éducation est cependant plus complexe que les startupeurs de la Silicon Valley ne veulent l’avouer.
ChatGPT au secours des élèves timides
L’IA a un potentiel indéniable, que pointe une méta-analyse de Jin Wang et Wenxiang Fan publiée dans Nature en mai dernier. Retenant 51 études portant sur des élèves de 7 à 18 ans, elle conclut que ChatGPT a eu un impact positif significatif sur la performance d’apprentissage, et plus modéré mais également positif sur la perception de l’apprentissage et sur le raisonnement de haut niveau.
Mille jours après l’irruption de ChatGPT, les experts de l’éducation discernent de mieux en mieux comment l’IA peut aider les enfants, notamment pour les stratégiques transferts de connaissances. « Les élèves ont parfois du mal à distinguer la règle générale des particularités dans un nombre restreint d’exemples. Certains ayant étudié en classe la sélection naturelle sur le cas des phalènes peuvent ainsi peiner à l’appliquer si l’évaluation porte sur le cas des pinsons », explique Adeline André, inspectrice, référente du réseau Sciences cognitives et pilote du groupe « IA et éducation » des inspecteurs du second degré de l’académie de Paris. Capable de générer des exemples à volonté en soulignant ce qui les distingue et les relie, l’IA lève aisément ces ambiguïtés.
Elle excelle aussi à dénicher l’analogie qui rendra limpide le concept scientifique le plus obscur. « Par exemple, une image de rivière pour vous faire comprendre la manière dont les électrons circulent dans un câble. Et si cela ne vous parle pas, elle en trouvera dix autres », illustre Chakib Lahrach, président du collectif Unaite qui réunit les clubs IA d’écoles telles que X, Ponts et Chaussées et CentraleSupélec.
Autre atout : ces amicaux chatbots sont disponibles à toute heure. Même les plus timides n’hésitent pas à leur poser des questions. « C’est précieux en maths, où la compréhension n’est pas linéaire. Face à des concepts éloignés de leur champ, même les plus grands chercheurs passent par une phrase d’incompréhension totale. Oser questionner sans crainte du ridicule est déterminant pour progresser », confie le mathématicien David Bessis. Gageons que les parents ayant tout oublié des équations et des « proba » apprécieront, eux aussi, un coup de pouce de l’IA à l’heure des devoirs.
Le problème des deux sigma
L’outil se révèle tout aussi redoutable pour « tester les connaissances », souligne Ethan Mollick, professeur de management à la Wharton School de Pennsylvanie et auteur du best-seller Co-intelligence. Vivre et travailler avec l’IA (First Editions, 2025). Il suffit d’indiquer un thème et le temps disponible pour que l’IA génère en quelques secondes des quiz ludiques. Du côté des enseignants, de nouveaux outils émergent. « Notre IA leur montre ce sur quoi l’apprenant a buté, ce qu’il a rayé dans ses brouillons. Ce qui aide à mieux évaluer sa progression », explique Véronique Saubot, directrice générale de l’école Simplon. Enfin, si les chatbots se trompent encore, ils ont nettement progressé avec les modèles dits de raisonnement apparus il y a un an. Alimentant le rêve fou d’apporter un savoir de qualité, à faible coût, dans des régions du monde peu pourvues en écoles.
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Comme Internet avant elle, l’IA n’est cependant pas la solution miracle. Les entrepreneurs de la tech aiment citer le « problème des deux sigma » de Benjamin Bloom : ce psychologue américain avait analysé en 1984 des travaux suggérant que les performances d’élèves tutorés individuellement par un humain étaient supérieures de deux « écarts types ». En clair : un élève moyen de ce groupe dépassait environ 98 % des élèves d’une classe conventionnelle. « C’est mésinterprété, tempère Matthew Kraft, professeur d’éducation et d’économie à l’université américaine Brown. Les conclusions de Bloom portaient sur des domaines d’étude très spécifiques, avec un délai court entre apprentissage et évaluation. D’autres expérimentations menées par la suite notent des progrès, mais d’un ordre inférieur. »
Le danger de l’IA béquille
Dans le cas des tuteurs IA, le paramétrage est clé. Certains outils sont spécialement conçus pour suivre et s’adapter à l’élève. D’autres « mode éducatif » grand public sont plus sommaires. « Ils ont le grand mérite de ne pas livrer la bonne réponse immédiatement, et d’encourager l’élève à la chercher, en le guidant. Mais ils ne calibrent pas encore leur rôle en fonction de l’historique des échanges », pointe Ethan Mollick.
Le vrai risque est ailleurs : que l’IA donne aux élèves l’illusion d’apprendre. Converser avec elle est en effet si naturel qu’un jeune peut – sans même le vouloir – lui déléguer excessivement toute réflexion. Transpirer sur un problème, l’examiner sous plusieurs angles, mettre de l’ordre et des mots sur ses idées a pourtant de grandes vertus. « Il n’y a pas d’apprentissage si l’on ne fait pas travailler son cerveau, s’il n’y a pas d’effort mental », rappelle Ethan Mollick.
Les parents ont une mission cruciale. « La chose la plus utile qu’ils puissent faire est d’avoir des conversations ouvertes avec leurs enfants afin de comprendre la manière dont ils utilisent cette technologie. Et de leur expliquer les capacités de l’IA et les risques associés », souligne Matthew Kraft de l’université Brown. Leur apprendre, par exemple, comment questionner l’IA pour qu’elle les guide, sans faire à leur place. Mieux vaut ainsi demander au chatbot « Quelles questions dois-je me poser pour résoudre ce problème ? » que la réponse directe.
Le système scolaire devra, quant à lui, plus que jamais se concentrer sur les fondamentaux. Par exemple, « s’assurer que chacun sache écrire seul, car notre capacité de réfléchir y est intimement liée”, plaide Jonathan Williams, ancien procureur de la Couronne britannique, aujourd’hui directeur France du champion suédois de l’IA juridique Legora. Quitte à redéfinir la nature de ces fondamentaux. « Dans un monde où l’IA produira les lignes de code à la place des humains, leur rôle consistera davantage à concevoir des systèmes ou arbitrer des choix d’architecture », pointe Charles Gorintin, directeur technique de la licorne Alan.
La deuxième partie de notre récit sera mise en ligne le 18 mars.
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Author : Anne Cagan, Laurent Berbon
Publish date : 2026-03-17 17:00:00
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