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« Trop, c’est trop ! » : dans les coulisses du colloque de L’Express réunissant les chefs d’entreprise

« Trop, c’est trop ! » : dans les coulisses du colloque de L’Express réunissant les chefs d’entreprise


Sur l’écran, défilent des centaines de noms par ordre alphabétique. La séquence dure plusieurs minutes, preuve de la longueur vertigineuse de la liste. Ils sont au nombre de 2 000. Tous sont des chefs d’entreprise. Tous ont signé, début novembre, la tribune « Trop, c’est trop ! Nous refusons de voir la France s’enliser » publiée dans nos colonnes pour « dénoncer la folie fiscale » qui a cristallisé les débats budgétaires depuis la rentrée. Pour que le mouvement ne s’arrête pas à un texte, L’Express les a réunis ce jeudi 18 décembre à la salle Gaveau, à Paris, pour un colloque intitulé « Protégeons l’économie de notre pays ! » avec les voix qui ont compté ces derniers mois sur le sujet. Avec, en point d’orgue, l’intervention du ministre de l’Economie, Roland Lescure, dont la réponse était très attendue. Dans l’auditoire, un parterre de patrons désireux de trouver un autre discours que « le continu matraquage fiscal » entendu à l’Assemblée nationale et au Sénat lors des débats budgétaires.

Comme cet ancien directeur général d’une multinationale française, qui n’a pas pu signer à temps la tribune, mais partage en tout point ses propos. « Je suis venu trouver une voix ou une voie parce que le paysage politique quel qu’il soit ne convient pas aujourd’hui ». Pour Lionel Roques, fondateur du groupe Franco European et coauteur du livre Laissez-nous bosser (Editions de l’Observatoire), « le texte, dont j’étais l’un des premiers signataires était la première étape, ici nous sommes dans le temps deux. L’Express a eu le courage de nous rassembler ici. Maintenant, il faut que le mouvement dépasse les dirigeants et brasse plus large : les artisans, les agriculteurs, les commerçants… »

C’est tout naturellement à Eric Maumy, président du leader du courtage grossiste April et initiateur de la tribune – avec Erwan Le Noan, auteur de L’obsession égalitaire (Presses de la Cité) et partner Altermind -, que revenait la charge d’ouvrir le bal. Rappelant qu’il n’avait « hérité ni fortune ni réseau », le dirigeant s’est étonné que l’entreprise soit devenue une cible ces derniers mois plutôt qu’un pilier sur lequel s’appuyer. « J’ai regardé, consterné, des mouvements politiques promettre le billot à ceux qui créent la richesse, d’autres expliquer qu’il fallait prendre au riche comme si l’économie se résumait à une opération punitive ». Mais « quelque chose a changé », selon lui, « des voix se sont élevées. Des voix fortes, lucides, courageuses. Comme celles de Nicolas Dufourcq, relayant une vérité simple sur les dérives de notre modèle social. »

Un passage de témoin parfait, puisque le directeur général de la Banque publique d’investissement (Bpifrance), était ensuite appelé à rejoindre la scène. Son livre La Dette sociale de la France : 1974-2024 (Odile Jacob), dans lequel il décortique « cette maladie » qui paralyse notre Etat depuis près d’un demi-siècle, a été largement salué par les sphères économiques. Avec un chiffre implacable qui résume à lui seul l’incurie française : 100 milliards de dettes sociales s’ajoutent chaque année depuis 1975. Et une phrase choc : « La dette sociale est une drogue de l’ordre de la poudre blanche et ceux qui disent que ce n’est pas grave sont des dealers ».

Si les marchés se montrent jusqu’à présent cléments avec notre cas, malgré les nombreux soubresauts de ces derniers mois, la France n’est pas à l’abri de tomber « dans l’abîme ». Nicolas Dufourcq reste néanmoins un optimiste : « Il est encore temps de faire tourner les curseurs du bateau pour ne pas en arriver là ». Pour cela, une nouvelle réforme des retraites sera inévitable au vu de l’évolution de notre démographie. Pour la faire accepter, « il faudra amorcer le débat et expliquer qu’en 2040, il y aura un Français sur 6 de plus de 75 ans ». Les chefs d’entreprise ont, d’après lui, un rôle clé à jouer pour faire passer le message.

Nicolas Dufourcq, directeur général de BPIFrance, a décortiqué la dette sociale de la France.

Cet exercice de pédagogie, Antoine Lévy, professeur à l’université de Berkeley, s’efforce de le mener à son échelle, notamment sur les réseaux sociaux. En tout bon enseignant qui se respecte, ce spécialiste des politiques publiques et de la fiscalité du capital est venu avec ses graphiques pour démontrer pourquoi la France est un pays qui à la fois « prélève et dépense énormément ». Pour illustrer ses propos, l’expert utilise l’image de la « myopie budgétaire ».

Il regrette notamment que « nos institutions parlementaires manquent d’une capacité de prévision et de projection » avec la fâcheuse tendance « à remettre éternellement à la prochaine présidentielle tout débat sérieux ». Depuis les Etats-Unis, il observe aussi le poids croissant des dépenses sociales sur les jeunes qualifiés. Avec l’arrivée une conséquence dramatique : « On risque de décourager les talents de rester en France du fait de cette emprise fiscale de plus en plus lourde ».

Antoine Levy, professeur à l'Université de Berkeley, s'exprime régulièrement sur les réseaux sociaux pour analyser les décisions budgétaires.Antoine Levy, professeur à l’Université de Berkeley, s’exprime régulièrement sur les réseaux sociaux pour analyser les décisions budgétaires.

Les patrons sont-ils aimés ?

Mais d’où vient le ressentiment observé depuis quelques mois envers les entreprises et les patrons ? Julia de Funès, chroniqueuse à L’Express et philosophe a tenté d’y répondre. Pour elle, « il y a une sorte d’acrimonie qui est très spécifiquement française ». Outre-atlantique, la population a tendance à « ériger les patrons au rang d’icône », au contraire de la France. « Les patrons incarnent l’argent et la richesse, ils deviennent inévitablement, par un faux raisonnement, responsables des inégalités ».

N’est-ce pas aussi un problème de culture économique ? Lors du premier débat du jour, baptisé « la croissance française plus que les taxes », Emmanuel Vasseneix à la tête du groupe familial agroalimentaire LSDH et créateur de la marque C’est qui le patron ? provoque les premiers applaudissements spontanés dans la salle lorsqu’il demande s’il ne faudrait pas « enseigner l’économie dès l’âge de cinq ans », après avoir appelé les chefs d’entreprise à se prendre en main sans « attendre tout du législateur ». Olivier Klein, professeur à HEC et directeur général de Lazard Frères Banque est lui aussi un adepte des appels au réveil sur LinkedIn où il distille ses analyses sur la situation économique française. Il répète à l’envi que « la croissance est essentielle », mais qu’elle ne pourra pas redécoller tant que l’on n’aura pas réglé le problème du taux d’emploi. Pour cela, des réformes structurelles seront nécessaires, à commencer par celle des retraites. L’entrepreneuse et dirigeante Karine Charbonnier, elle, regrette le poids des impôts de production sur les entreprises qu’elle compare à « un sac à dos » qui lui a fait perdre « des marchés » et l’a empêchée « de recruter des salariés ». « Tout le monde les dénonce et rien ne se passe », avance-t-elle tout en appelant à un choc fiscal.

La France possède des impôts de production très élevés.La France possède des impôts de production très élevés.

Ce big bang, Agnès Verdier-Molinié en a fait son cheval de bataille avec la Fondation pour la recherche sur les administrations et les politiques publiques (Ifrap) qu’elle dirige. Pour la deuxième fois de la journée, la courbe de Laffer, que l’on pourrait résumer à la phrase « trop d’impôt tue l’impôt », est citée. Afin de sortir de ce marasme, la France aurait tout intérêt à regarder à ce qu’il se fait ailleurs. Elle prend notamment l’exemple de la Suède où les taxes sur la succession et la donation ont été tout bonnement supprimées : « Est-ce que les recettes derrière ont baissé ? Non, elles sont montées et de manière très importante ».

Agnès Verdier-Molinié, directrice de la Fondation Ifrap, publie très souvent des études sur la fiscalité.Agnès Verdier-Molinié, directrice de la Fondation Ifrap, publie très souvent des études sur la fiscalité.

Toute révolution fiscale doit être approuvée dans un premier temps à Bercy. Sébastien Proto, président exécutif du groupe Elsan et Bertrand Martinot, expert associé à l’Institut Montaigne, peuvent en témoigner. Tous les deux ont fait partie, dans leurs précédentes fonctions, de l’équipe d’un ministre du Budget. Pour ce second débat consacré aux économies, Sébastien Proto démarre par un constat lapidaire : « Les entreprises n’ont jamais été aussi seules. Il n’y a plus de discours sur la croissance et la création de richesse. On ne parle que de politique fiscale ». Il prend notamment l’exemple du projet de loi financement de la sécurité sociale, dont les mesures votées la semaine dernière par l’Assemblée nationale « représentent l’équivalent d’une augmentation annuelle de l’ensemble des 28 000 collaborateurs du groupe que je dirige ».

Dans la salle, Christophe Lekieffre, délégué général du syndicat des eux de sources et des eaux minérales naturelles, écoute attentivement ses propos. Il a signé la tribune « Trop, c’est trop ! » au nom de ses adhérents – 61 sources sur les 148 recensées en France -, après plusieurs hausses de taxes présentes dans la première copie budgétaire du gouvernement qui pénalisaient son secteur. « Quand va-t-on se réveiller et enfin s’attaquer aux dépenses, plutôt qu’aux recettes ? », se demande-t-il. C’est ensuite au tour de Bertrand Martinot de fustiger l’incapacité de nos politiques à avoir une vision de long terme sur notre système de retraite : « Il ne se pilote pas à deux ou trois ans. L’horizon est sur 25 ans ».

La réponse de Roland Lescure

Le sujet des retraites revient ensuite sur la table lorsque Patrick Martin, président du Medef, rejoint la scène. Interrogé sur l’échec du conclave, il assure que « c’est dans l’ordre des choses que des négociations échouent » tout en trouvant « incohérent de faire porter le chapeau » à son organisation. Le patron des patrons en profite pour appeler les chefs d’entreprise « à ne plus raser les murs » et « à être debout ».

C’est d’ailleurs debout, face aux participants, que Roland Lescure, prend la parole. « Cela fait du bien d’exprimer la colère, mais elle est mauvaise conseillère », assure le locataire de Bercy. Contrairement à nombreux de ses collègues à l’Assemblée et au gouvernement, il rappelle qu’après avoir passé 20 ans dans le monde de l’entreprise, il a décidé, à 50 ans, de s’engager en politique. Il reconnaît que le processus budgétaire n’avance pas au rythme qu’il le souhaiterait, mais promet que « l’on va bientôt passer à autre chose ». Interrogé ensuite tour à tour, par Mathieu Roger, fondateur d’Efor sur le décrochage français, puis par Jeanne Lemoine co-dirigeante du Groupe Lemoine sur la réindustrialisation, le ministre défend tant bien que mal son bilan, alors que les fermetures d’usines se multiplient depuis septembre. Il n’en oublie pas pour autant de lancer un appel au parterre de dirigeants présents devant lui. « Je n’ai jamais regretté mon entrée en politique, on a besoin de gens comme vous ! » « Je trouve qu’il a botté en touche sur plusieurs sujets », déplore après-coup Agnès Lo Jacomo, ancienne présidente du Medef Île-de-France et dirigeante de Chabé. Dans les prochains mois, elle compte transmettre son entreprise à son fils et se dit « prête à s’investir ». Une manière de répondre à Roland Lescure ?



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Author : Thibault Marotte

Publish date : 2025-12-18 13:00:00

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