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Espions, palaces et bateau-mouche : comment Paris est devenue la capitale mondiale des services secrets

Espions, palaces et bateau-mouche : comment Paris est devenue la capitale mondiale des services secrets

Qui sait qu’un bout de la guerre à Gaza se joue à Paris ? A au moins quatre reprises depuis le 7 octobre 2023, des pourparlers se sont tenus dans une suite du premier étage de l’hôtel Peninsula, avenue Kléber, dans le 16e arrondissement. Des réunions très secrètes entre la CIA américaine, le Mossad israélien, l’Égypte et le Qatar, sur le cessez-le-feu et la libération des otages. La DGSE ne participe pas aux négociations à proprement parler, mais peut s’inviter pour un mot d’accueil, comme en janvier 2024, lorsque Nicolas Lerner, le nouveau directeur du service de renseignement français, vient saluer ses homologues, qu’il rencontre pour certains pour la première fois.

Quel intérêt pour la France ? Et surtout, pourquoi Paris ? « Quand vous réunissez des délégations sur un sujet sensible, vous prenez 10 centimètres de plus dans la négociation quand vous êtes la puissance invitante. Vous tirez un certain prestige d’avoir réussi à mettre tout le monde autour de la table », soutient un ancien dirigeant de la DGSE. En l’occurrence, Paris s’est imposée grâce au positionnement équilibré de la France, allié des Etats-Unis et d’Israël mais aussi proche du Qatar… actionnaire majoritaire du Peninsula. Géographiquement, la capitale est équidistante de Washington et de Doha. Et l’avenue Kléber, rapidement accessible depuis l’aéroport du Bourget, comme le notait un récent article d’Intelligence Online.

« Paris est toujours une bonne idée »

La ville-lumière a l’habitude d’abriter cette diplomatie des grands hôtels. Ou comment ménager l’utile et le confortable. « Pour citer Audrey Hepburn dans Sabrina, ‘Paris est toujours une bonne idée' », s’amuse William Murray, ancien chef de station de la CIA à Paris. Au début des années 2010, en pleine guerre civile syrienne, des personnalités du gouvernement intérimaire syrien se réunissent au Royal Monceau, avenue Hoche, a appris L’Express. « Ils y ont été logés pendant un moment », se rappelle l’un des anciens responsables de l’hôtel. « Les délégations étrangères aiment descendre dans les palaces. Lorsque cela s’y prête, ces grands hôtels font meilleur effet que le siège, boulevard Mortier « , observe un ancien cadre de la DGSE.

Pavel Durov a, lui, eu droit à un traitement de chef d’Etat. Au printemps 2025, le fondateur de la messagerie Telegram s’installe dans l’un des canapés du salon des Batailles de l’hôtel de Crillon, place de la Concorde. Nicolas Lerner s’est déplacé pour le rencontrer. Un usage qu’il réserve d’habitude aux chefs d’Etat et à ses homologues étrangers. Car les lieux de ces rencontres obéissent d’ordinaire à une codification précise. « On opte plutôt pour les cinq étoiles pour les dirigeants des services, pour un quatre étoiles quand il s’agit de leurs adjoints », schématise un ancien cadre de la DGSI. En recevant Durov avec les meilleurs égards, le maître-espion espère l’inciter à collaborer davantage sur les fronts du terrorisme et de la grande criminalité. Las, l’homme d’affaires dénoncera de prétendues ingérences françaises dans la campagne présidentielle en Roumanie. « Ça aurait pu être pire, s’il s’était vanté d’avoir pénétré au siège de la DGSE », soupire un récent retraité du service secret.

Gastronomie et bateau-mouche

Si la manœuvre n’a pas fonctionné avec Pavel Durov, nombreux sont ceux qui se laissent séduire par les attraits de la plus belle ville du monde. Le général Jean-François Ferlet, patron du renseignement militaire (DRM) entre 2017 et 2021, se souvient des propositions pour venir le voir « autour de la période de Noël ». Ou d’être accosté en marge de réunions internationales par des homologues intéressés. « Ils me disaient : ‘C’est dommage, on ne travaille pas assez ensemble. Si vous voulez, je viens à Paris, on en parle’. Je ne suis pas dupe. Ils cherchaient un prétexte pour venir passer quelques jours à Paris ».

Le général Ferlet se souvient avoir reçu 58 délégations officielles. « Un tiers étaient des touristes ! », décompte-t-il. Les services de renseignement ont intégré les charmes de Paris dans leur programme : tant à la DGSE qu’à la DGSI, il est d’usage que les échanges se poursuivent, après le travail, lors de visites. Notamment en bateau-mouche « un grand classique », sourit un ex-agent secret. Puis on leur réserve une table dans un bon restaurant. « Les espions sont comme tout le monde, ils aiment la gastronomie. Ils ont souvent une préférence pour la cuisine française à l’ancienne. Après ça, ils coopèrent tous », rit Bernard Squarcini, ex-patron du renseignement intérieur.

Sexpionnage

L’époque où les virées se prolongeaient la nuit dans des cabarets, voire des clubs très privés, si possible en présence de caméras indiscrètes, se veut en revanche révolue. La base Bison du renseignement extérieur, située à l’hôtel des Invalides et surnommée vulgairement la « base baisons », avait fait de ce « sexpionnage » sa spécialité jusqu’à sa dissolution, en 1970. Même si cette pratique demeure très tabou un ancien cadre de la DGSI assure que les entrevues d’agents secrets dans les palaces parisiens, elles, sont fréquemment « sonorisées » par le renseignement français : « Ces rendez-vous sont toujours précédés d’une équipe de « dépoussiérage », qui s’assure qu’aucun micro n’est dans la pièce. Puis on pose les nôtres ».

Avec son réseau de transports dense et sa position géographique, Paris constitue aussi un lieu de choix pour les rendez-vous clandestins. « Si vos sources sont au Moyen-Orient ou en Afrique, leur connexion naturelle vers le reste du monde passe toujours par la France. Quand j’étais officier de renseignement dans un autre pays, je pouvais venir rencontrer mes sources à Paris », se souvient William Murray. Les stations de métro à multiples sorties permettent de semer d’éventuels suiveurs. « Il y a aussi le célébrissime Bazar de l’Hôtel de Ville et sa sortie directement vers le métro. Quand on voit une cible s’en approcher, on sait que c’est quelqu’un qui veut casser une filature », relate Olivier Mas, ex-cadre de la DGSE.

Paris, terrain de conflits

Il y a, au fond, tant de raisons d’espionner à Paris. Selon les spécialistes, la capitale française rivaliserait à la fois avec Vienne pour le frottement entre l’Ouest et l’Est, avec Genève pour les tractations dans les palaces, avec Bruxelles pour le renseignement politique et même avec New-York pour la diplomatie internationale, implantations de l’Unesco et de l’OCDE obligent. « Paris est un hub pour la diplomatie, mais aussi pour les services de renseignement », résume Philippe Hayez, ancien cadre de la DGSE. Un statut hérité notamment de la volonté française d’imposer une diplomatie indépendante des Etats-Unis. « À partir du moment où le général de Gaulle nous a fait sortir du commandement de l’Otan, Paris est devenue encore plus intéressante pour les services secrets. Washington n’avait plus les mêmes accès. La Russie voyait la France comme un ventre mou », se souvient Alain Chouet, ancien responsable du contre-espionnage à la DGSE.

En se faisant fort d’accueillir un large contingent de réfugiés politiques et d’opposants en exil, Paris se fragilise aussi face à des pays aux méthodes ultra-agressives. « Le renseignement français se retrouve fréquemment au milieu de conflits entre services rivaux », observe William Murray. La ville-lumière détient le record incontesté des assassinats ciblés en son sein. Le 29 octobre 1965, l’opposant marocain Mehdi Ben Barka y est enlevé, puis assassiné. Depuis, seize meurtres attribués à des services secrets ont été perpétrés dans ses arrondissements.

La tendance aux ingérences aurait même empiré depuis 2022, avec l’invasion de la Russie en Ukraine. Comme le laissent déjà deviner les incursions d’émissaires du renseignement russe, entre mains rouges, étoiles de David, cercueils et têtes de cochons déposés pour susciter le scandale. « Le côté imprévisible de la diplomatie de Macron mais aussi la troisième voie qu’il tente d’incarner face à Moscou et Washington font de Paris une priorité de tous les espions, encore plus qu’avant », jauge Jérôme Poirot, ex-adjoint du coordonnateur du renseignement à l’Elysée. Voire sa capitale mondiale. Pour le meilleur du rayonnement français… ou pour le pire.



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Author : Etienne Girard, Alexandra Saviana

Publish date : 2025-12-22 17:00:00

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