Même l’ambassadrice de WeightWatchers a succombé. Après des années de régimes avortés et de yo-yo corporel qui ont fait la joie des tabloïds, Oprah Winfrey a annoncé, fin 2023, qu’elle suivait un traitement, en plus d’un changement de mode de vie et d’une activité sportive. Depuis, l’animatrice et productrice a perdu 23 kilos. Longtemps persuadée que les gens minces avaient plus de « discipline », Oprah Winfrey explique que les GLP-1 lui ont permis de réaliser que « l’obésité est une maladie, ce n’est pas une question de volonté, mais de cerveau ». Cette année, WeightWatchers a fait faillite.
Loin de se cantonner à un phénomène hollywoodien, ces médicaments qui prennent la forme de stylos injectables provoquent, jour après jour, des bouleversements majeurs. Mis sur le marché depuis 2017 aux Etats-Unis, le sémaglutide, un analogue de l’hormone GLP-1 (pour « glucagon-like peptide-1 »), est commercialisé sous le nom d’Ozempic (devenu une antonomase comme « Botox » ou « Frigidaire ») et Wegovy, tous deux appartenant au laboratoire danois Novo Nordisk. Il a été suivi par le tirzépatide (Mounjaro) du laboratoire américain Eli Lilly, qui affiche encore de meilleurs résultats. Initialement destinées aux diabétiques de type-2, ces molécules permettent, en théorie, de perdre entre 15 et 20 % de son poids.
L’obésité en baisse aux Etats-Unis
Longtemps « prudent » sur le sujet, Jean-Michel Oppert, chef du service de nutrition de l’hôpital de La Pitié-Salpétrière à Paris (AP-HP), considère désormais « qu’il s’agit d’un changement très important dans l’approche la question du poids et de l’obésité ». Chercheur à l’université de Copenhague, Jens Juul Holst, 80 ans, fait partie des pionniers qui, dans les années 80, se sont intéressés à ces hormones produites dans l’intestin, découvrant leur rôle d’abord sur la libération d’insuline, puis sur la régulation de l’appétit. Ce nobélisable nous confie que l’obésité était alors loin d’être une priorité pour les laboratoires, d’autant que les effets indésirables liés aux GLP-1 ont longtemps été trop puissants. A tel point que même le patron de Novo Nordisk n’y croyait pas. « Aujourd’hui, un adulte américain sur huit en utilise. Il est rare qu’un nouveau médicament, de surcroît compliqué à prendre, connaisse un tel succès », souligne Jens Juul Holst.
L’Organisation mondiale de la santé (OMS) vient de recommander les GLP-1 pour lutter contre l’obésité. Alors que les études ont conclu à l’inefficacité des différents types de régimes, ces médicaments font figure de meilleur espoir pour infléchir une épidémie mondiale. En 2022, quatre Américains sur dix étaient obèses, contre un seul dans les années 1950. Que s’est-il passé ?
Notre environnement alimentaire a été saturé d’aliments ultratransformés, tandis que nos gènes, hérités d’une période préhistorique où emmagasiner des réserves énergétiques nous permettait de survivre, n’ont pas évolué. Nos existences sont aussi plus sédentaires, et les repas cuisinés à la maison ont décliné. Symptôme de la modernité, l’obésité ne pourrait-elle être traitée que par un remède lui aussi ultramoderne ? Aux Etats-Unis, la courbe de l’obésité semblait irrésistible. Mais depuis 2022, elle s’est infléchie, passant de 40 à 37 % de la population en trois ans, soit environ 7,6 millions de personnes obèses en moins. Une première depuis un demi-siècle, largement associée aux GLP-1.
Le spectre du Mediator
La France compte 10 millions de personnes obèses, soit 18 % de la population. En dépit de l’élargissement de la prescription aux généralistes et d’un prix bien moindre qu’aux Etats-Unis (300 euros par mois contre 1 000 dollars), la vague semble pour l’instant lointaine. Moins de 100 000 de nos compatriotes prennent ces médicaments, un chiffre qui contraste avec les 1,5 million d’utilisateurs au Royaume-Uni. « Nous ne sommes pas sur un modèle américain où les gens ont l’habitude de payer leurs médicaments », note le Dr. Paul Frappé, président du Collège de médecine générale.
D’autant que les coupe-faim ont laissé un mauvais souvenir chez nous. « Nous avons le passif du Mediator, spécifique à notre pays. Ce scandale reste très présent dans la tête des autorités de santé, des professionnels et du public. Mais le mécanisme d’action des GLP-1 n’a rien à voir avec les ‘coupe-faim’ utilisés au fil des années, qui ont tous été des catastrophes. La perte de poids obtenue avec ces nouveaux médicaments est d’une amplitude inédite, comparable à celle de certaines chirurgies bariatriques, et avec un niveau de sécurité qui paraît vraiment acceptable, en sachant que des millions de personnes ont maintenant été exposées à ces molécules », souligne le Pr. Jean-Michel Oppert.
Couvrant l’industrie pharmaceutique pour l’agence Reuters, Aimee Donnellan a l’habitude des effets d’annonce des laboratoires. Mais la journaliste, qui publie en anglais Off the scales (St. Martin’s Press), compare aujourd’hui l’impact potentiel des GLP-1 à celui des… antibiotiques. « Lorsque la pénicilline est apparue, l’espérance de vie a connu un gain important d’une vingtaine d’années. Si les GLP-1 confirment vraiment leurs promesses, l’effet sera conséquent. Il y a plus un milliard de personnes obèses dans le monde, et cette maladie a des conséquences dramatiques en matière de santé publique. Le National Health Service (NHS) estime que l’obésité peut réduire la vie d’une personne de dix ans. Mais les dernières années d’une personne obèse sont aussi susceptibles d’être marquées des maladies cardiaques, un diabète de type 2 ou différents types de cancer. Donc oui, si une série de médicaments appartenant à la même famille d’hormones peuvent prévenir les comorbidités liées à l’obésité, ils pourraient être aussi révolutionnaires que les antibiotiques.
Les GLP-1 accélèrent la « médicalisation » de l’obésité, longtemps perçue comme une simple question de volonté et associée à des stigmates sociaux comme la paresse. « Le regard sur l’obésité change. Ce qui est positif, c’est que ces médicaments peuvent aider à faire reconnaître l’obésité comme une maladie chronique. Cela devient une maladie parce qu’il y a un médicament pour la traiter. Les GLP-1 font ainsi rentrer l’obésité dans un modèle biomédical classique », analyse Jean-Michel Oppert.
La fin du mouvement « body positive »
Scientifique et médicale, la révolution des GLP-1 prend aussi une tournure sociétale, pour ne pas dire anthropologique. Depuis une dizaine d’années, ses silhouettes à la Botero aux hanches larges et généreuses, avaient enfin trouvé une place – certes minoritaire – sur les plateaux de télévision, les campagnes de publicité, défilant crânement sur les tapis rouges. Une vague « body positive », lancée par la mannequin Tess Holiday en 2013 avec sa campagne « #effyourbeautystandards », littéralement « va te faire voir avec tes standards de beauté ». Opportunément, l’industrie de la mode l’avait récupérée et certaines marques s’en étaient servies pour redorer leur image et surfer sur la vague de la diversité.
Sauf que depuis deux ans, alors que les stars américaines affichent leur corps aminci, le retour en arrière est spectaculaire. Lors des derniers Golden Globes, la maîtresse de cérémonie, l’humoriste Nikki Glaser, a entamé son discours par un « Bienvenue à cette 82e édition des Golden Globes, la plus grande soirée Ozempic », devant un parterre de people hilares. « En réalité, le culte de la minceur n’a jamais vraiment disparu. L’environnement numérique, notamment, semble aujourd’hui plus hostile aux personnes grosses, alors que les algorithmes de recommandations des plateformes, qui personnalisent les flux du fil d’actualité tendent à favoriser les contenus sensationnalistes et viraux qui polarisent au détriment des contenus harmonieux, comme le body positive », déplore Hélène Bourdeloie, sociologue et maître de conférences à l’Université Sorbonne Paris Nord.
« Est-ce que, nous, les gros, allons devenir une espèce rare ? », s’agace Virginie Grossat. Cette influenceuse grande taille, très populaire sur TikTok, raconte le retour de la grossophobie, les injures de plus en plus virulentes sur les réseaux sociaux… Et la réalité des contrats publicitaires qui s’étiolent. Egérie depuis plusieurs années de la marque britannique Pretty little think, elle a vu son contrat brutalement interrompu il y a quelques mois. Motif invoqué ? L’enseigne a finalement décidé de ne plus commercialiser de vêtements au-delà de la taille 56. Lors de la dernière Fashion Week à Paris, on a dénombré à peine 22 mannequins grande taille sur les podiums, deux fois moins qu’en 2023.
Sur Instagram ou TikTok, les filtres chubby (potelé) et skinny (maigre) font un carton. Dans les deux cas, il s’agit d’encourager la perte de poids. Le premier donne l’image de ce qu’on ne voudrait pas devenir, le second, celle de ce que l’on rêve d’incarner. Si les médecins louent la révolution des GLP-1, ils mettent aussi en garde contre les fantasmes de la société du « tous mince ». « On observe le retour en force d’un besoin de contrôle de son corps. Un corps que l’on doit maîtriser, sculpter et afficher comme un trophée. Mais pour ceux qui ne parviendront pas à sortir de l’obésité ou du surpoids, la stigmatisation et l’accusation de mollesse psychique leur reviendront en boomerang », s’inquiète Philippe Cornet, professeur émérite à la Sorbonne.
Big Food contre Big Pharma
Sur le plan économique, une course contre la montre a débuté. Celle, d’abord, des géants de l’agroalimentaire, percutés dans leur modèle par une innovation qu’ils n’avaient pas anticipé. C’est un peu « Big Food » contre « Big Pharma », les premiers obligés de s’adapter à vitesse grand V à la révolution provoquée par les seconds. Car les GLP-1 ne limitent pas seulement la quantité de nourriture avalée par les patients, ils agissent sur leur goût, les détournant des aliments les plus gras, sucrés, ou ultratransformés.
Aux Etats-Unis, où les pizzas sont larges comme des soucoupes volantes, la bascule est déjà perceptible. Une étude de l’université Cornell révèle ainsi que les personnes sous GLP-1 réduisent de 6 % leurs dépenses alimentaires dans les six mois suivant le début du traitement, la baisse étant encore plus marquée pour les produits de snacking (-11 %). Quant aux passages sur les banquettes des fast-foods, ils chutent de 9 %. En juin, le cabinet d’analyses financières Redburn Atlantic a ainsi déconseillé l’achat d’actions McDonald’s, affirmant que l’entreprise pourrait perdre à terme près de 28 millions de clients, soit une chute de revenus de 482 millions de dollars par an. Dans la foulée, le titre McDo dévissait à Wall Street.
Face à la menace, certains préfèrent temporiser. « Sincèrement, je ne vois pas en quoi nous sommes concernés. Cela fait des années que nous essayons de réduire la teneur en sucre de nos bonbons », répond le président français d’un leader mondial de la confiserie. D’autres préfèrent surfer sur la vague en lançant des gammes adaptées à ces « nouveaux » consommateurs. Le graal ? Les produits hyperprotéinés. « Le principal risque pour les patients sous sémaglutide c’est la perte massive de masse musculaire », explique Whitney Evans, la directrice nutrition et affaires scientifiques du groupe français Danone aux Etats-Unis. Le champion tricolore a ainsi lancé en août aux Etats-Unis, Oikos Fusion, une petite fiole de yaourt hyperprotéiné. Bel, l’autre champion français des produits laitiers, a, lui, commercialisé une nouvelle version enrichie du célèbre Babybel, avec 20 % de protéines en plus que la recette originale. Quant aux petites portions de Boursin, les ventes se sont envolées de 30 % cette année. Dans les restaurants, les chefs voient débouler une clientèle aux nouvelles exigences. Menus « demi-portion », menus spéciaux « protéines » fleurissent sur les cartes. « Moi, je constate surtout une baisse de près de 6 % de la consommation d’alcool en l’espace d’un an », pointe Mark Barak, à la tête d’une chaîne de six restaurants italiens branchés à New York.
« Revenge shopping »
Dans l’habillement également, on suit aussi de très près les bouleversements en cours. Car c’est toute la gamme des tailles et donc la gestion des stocks qu’il faut calquer au plus près de la demande. Une étape indispensable dans l’univers de la fast fashion ou les marges sont aussi maigres qu’une rondelle de concombre. Impact Analytics, un cabinet d’études américain, a passé au peigne fin les ventes des enseignes de vêtements du quartier huppé de l’Upper East Side à Manhattan, là où la révolution Ozempic a débuté. En deux ans, la part des tailles M, L et XL a diminué tandis que la taille S a progressé de 26 à 31 %. Conséquence : le marché de l’occasion est noyé de grande taille.
« Surtout, on observe une sorte de « revenge shopping ». En plus de la nécessité de devoir renouveler sa garde-robe, les patients sous GLP-1 ont aussi plaisir à s’offrir des vêtements qu’ils n’auraient jamais osé porter avant », observe Prashant Agrawal, directeur d’Impact Analytics. Certaines marques de luxe, comme Ralph Lauren, en profiteraient déjà.
Dans les cosmétiques et la beauté, ce sont les crèmes raffermissantes spéciales GLP-1 qui apparaissent sur le marché. C’est qu’il faut bien repulper les corps amaigris, notamment les visages émaciés, rebaptisés « Ozempic faces ». Les carnets de rendez-vous des chirurgiens esthétiques sont ainsi pleins à craquer. « Nous savons que lorsque vous perdez 20 à 25 % de votre poids en un espace de temps aussi court, la peau n’a pas le temps de s’adapter, ce qui pose un problème de relâchement au niveau des bras, du ventre, des cuisses ou du visage. Certains patients devront passer plusieurs fois par la chirurgie », prévient Nicolas Georgiu, le président de la Société française des chirurgiens esthétiques plasticiens.
Une course technologique, comme pour l’IA
Jens Juul Holst, l’un des « pères » du GLP-1, ne s’alarme pas des dérives potentielles de sa découverte. « Si des personnes, vraiment mécontentes de leur poids corporel, souhaitent de l’aide, qui sommes-nous pour dire qu’elles ne devraient pas en bénéficier ? ». Mais pour le chercheur danois, deux choses sont prioritaires pour que les GLP-1 concrétisent leurs promesses sur le plan médical. D’abord, « régler le problème de disponibilité et de coût de ces médicaments ». Le fait que les brevets des grands laboratoires vont tomber dans le domaine public – entre 2026 et 2032 en fonction des pays – va permettre la production de génériques.
Ensuite, il s’agit d' »améliorer la durée pendant laquelle les personnes suivent ce traitement, car seuls 40 % des patients prennent encore le médicament après un an ». Cela passera selon le scientifique par une réduction des effets secondaires (nausées, diarrhées…), mais aussi par plus de données prouvant que ces GLP-1 permettent réellement de vivre plus longtemps.
Les progrès devraient être accélérés par l’intense compétition entre laboratoires. Pour combler leur retard face aux leaders Eli Lilly et Novo Nordisk, les géants de la pharma investissent des milliards dans la recherche ou le rachat de start-up innovantes. Pfizer a récemment mis sur la table 10 milliards de dollars pour ravir au nez et à la barbe de Novo Nordisk, la biotech Metsera, spécialiste des traitements contre l’obésité. « Il n’y a pas une aire thérapeutique où il y a autant de brevets dans les tuyaux des laboratoires », pointe Fabrice Labaye, auteur de Ozempic, la révolution de l’obésité (Odile Jacob). Car les GLP-1 pourraient aussi aider aux traitements d’autres pathologies. Si les essais de Novo Nordisk sur Alzheimer ne sont, pour l’heure, pas probants, d’autres sont en cours sur le contrôle des addictions ou les neuro-inflammations. « Nous avons huit médicaments en phase 3 de test actuellement » confie Emmanuel Disse, le chef de service du CHU de Lyon Sud et co-ordinateur du réseau FORCE sur la recherche scientifique sur l’obésité. Novo Nordisk s’apprête à mettre sur le marché dès l’année prochaine un comprimé à avaler quotidiennement en lieu et place du stylo injecteur. Eli Lilly vient d’annoncer que son produit de nouvelle génération, le retatrutide, avait, en phase 3, permis à des patients de perdre jusqu’à 28,7 % de leur poids.
En attendant que les prix baissent, les GLP-1 ont tout d’un casse-tête pour les pouvoirs publics. D’un côté, l’ouverture à un large remboursement coûterait cher, très cher aux systèmes de santé. De l’autre, les fabricants de GLP-1 mettent en avant les économies qui pourraient être réalisées. En France, le cabinet Astarès a chiffré, pour le compte de Novo Nordisk, le coût de cette maladie chronique et de ses complications à 12,7 milliards en 2024. Jan Hatzius, économiste en chef chez Goldman Sachs, prévoit que si 60 millions d’Américains prennent ces médicaments d’ici 2028, le PIB des Etats-Unis augmenterait de 1 %. Une chose est sûre : comme l’a prédit le magazine The Economist, ces médicaments seront incontournables en 2026. Comme l’IA, les GLP-1 vont être de plus en plus présents dans nos vies, pour le meilleur et parfois le pire.
Source link : https://www.lexpress.fr/sciences-sante/aussi-revolutionnaires-que-les-antibiotiques-comment-les-medicaments-anti-obesite-vont-changer-nos-3GDYHG5BLREC5KWHBTFCNEYHEQ/
Author : Thomas Mahler, Béatrice Mathieu
Publish date : 2025-12-22 10:27:00
Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.


