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« Entre la Russie et la France, il existe une rivalité idéologique » : le despotisme impérial raconté par l’historienne Sabine Dullin

« Entre la Russie et la France, il existe une rivalité idéologique » : le despotisme impérial raconté par l’historienne Sabine Dullin

Tsar, secrétaire général du Parti communiste, président de la Fédération de Russie… Le titre change mais une même conception du pouvoir se perpétue : depuis la fin du XVe siècle, la Russie s’est construite sur un pouvoir fort et un esprit de conquête. C’est cette construction qu’étudie l’historienne Sabine Dullin dans un ouvrage très documenté, Réflexions sur le despotisme impérialiste russe (Payot). Des princes de la Moscovie à Vladimir Poutine, elle retrace l’histoire du régime politique russe. Avec, en contrepoint, le regard de quelques illustres étrangers sur la Russie, Karl Marx en tête. La démocratie serait-elle incompatible avec l’identité russe ? Aux yeux de Sabine Dullin, tout changement paraît impossible sans une « réinvention identitaire ».

L’Express : Selon vous, « le despotisme et l’Empire ont formé dans leur association un nœud coulant enserrant l’identité russe et bloquant son épanouissement, aussi bien comme nation que comme démocratie. » Faut-il comprendre que le despotisme impérial serait inscrit dans l’ADN politique russe ?

Sabine Dullin : Loin de moi l’idée que la Russie serait figée pour toujours dans le despotisme impérial. Mais dénouer le nœud nécessitera une réinvention identitaire qui ne se profile pas du tout pour le moment. Le despotisme impérial russe dont je retrace l’histoire dans mon livre, d’autres pays peuvent en partager certains aspects. Être despote dans le monde d’aujourd’hui, cela semble d’ailleurs devenir, hélas, un mode politique contagieux. On le voit aux États-Unis. J’utilise le terme de despotisme en référence à Montesquieu, qui, à l’époque des Lumières, parlait d’un « despotisme oriental ». Il évoquait la Perse, l’Empire ottoman, la Chine et aussi déjà la Russie, donc des pays qui étaient hors d’Europe, mais en réalité il décrivait aussi la monarchie absolue française. Décrire la Russie comme despotisme impérial nous sert de miroir en quelque sorte. Le despotisme impérial a existé en Europe – rappelons-nous les totalitarismes et les Empires coloniaux – et il faut donc renforcer notre immunité démocratique.

D’où vient alors le despotisme impérial russe et comment le définiriez-vous ?

Dans mon livre, je montre à quel point le despotisme impérial russe est le fruit d’une construction de longue durée. Depuis la fin du XVe siècle, la Russie s’est construite sur un pouvoir fort et un esprit de conquête. Conquérir des territoires était le plus sûr moyen d’assurer la pérennité de ce pouvoir. Et l’expansion impérialiste a engendré une société où tout le monde était au service du souverain, avec une concentration de tous les pouvoirs, et notamment celui de punir ceux qui désobéissent. Au fil des siècles, les différents dirigeants du pays ont fabriqué une carte d’identité officielle de la Russie à présenter au reste du monde, et notamment à l’Europe. Et dans la représentation de « l’âme russe », on avait une sorte de concentré de l’inverse des valeurs européennes : pas de liberté politique ni d’épanouissement individuel, plutôt le fait de se sacrifier pour un grand destin impérial. Même après la révolution russe en 1917 qui a modifié complètement l’idéologie et le récit officiel, le despotisme et l’Empire n’ont pas disparu, au contraire.

Il y aurait donc eu une continuité entre les princes de la Moscovie et Poutine ?

Depuis le XVIe siècle, l’autocratie et l’empire se sont nourris l’un de l’autre. Mais l’histoire russe est aussi faite de défaites, de replis, de crises et de ruptures. Ce n’est pas un long fleuve tranquille. A chaque fois réapparaît, même après l’expérience de libertés et d’effondrement de l’Empire que sont 1917 et 1991, une figure de despote et la conquête. Je dis dans mon introduction que le despote a pu prendre des traits différents : tyran sanguinaire ou despote éclairé, pouvoirs sans limite du tsar ou de Staline, mais aussi que le despotisme est une bureaucratie civile et militaire pesant de tout son poids sur les multiples communautés et peuples composant l’Empire. Poutine hérite et recycle. Il est le continuateur aussi bien des tsars que des chefs du parti communiste de l’URSS.

Commençons par les princes de Moscovie.

L’Eurasie était alors dominée par les khans mongols héritiers de Gengis Khan. La principauté de Moscovie en était, à la périphérie occidentale, une des vassales durant plus de deux siècles, de 1241 à 1480. Les grands princes ont de fait repris les modes de gouvernement du khan mongol et ils ont étendu leur territoire sur ses anciennes possessions vers Kazan, Astrakhan et la Sibérie. Comme le khan, la souveraineté politique allait avec la conquête militaire et le prélèvement de l’impôt sur les populations soumises. Le pouvoir suprême était sans autorité concurrente. Mais les Moscovites ne voulaient pas afficher cette filiation. Ils étaient de religion orthodoxe et se sont donc revendiqués d’autres héritages, celui de l’Empire chrétien d’Orient de Byzance tombée aux mains des Turcs en 1452 et celui des princes varègues de la Rous’ de Kiev convertis à l’orthodoxie en 988.

Ivan III (1462-1505) est le premier à adopter le titre de tsar…

Oui c’est le début du tsarat. Tsar, c’est césar. Mais il se désigne aussi comme autocrate (samoderzhets), un calque du grec (autocrator), afin d’exprimer sa suprématie sur l’ensemble de ses suzerains.

Quels changements apporte le règne d’Ivan IV, dit « le Terrible » ?

Sous son règne, le clergé orthodoxe met par écrit une généalogie qui fait remonter la dynastie à Byzance. Il est le premier tsar à être couronné, en 1547. Ivan arbore une chapka de fourrure sur laquelle est montée une couronne en poire faite d’or et couverte de pierres précieuses. Elle est censée lui avoir été transmise par Vladimir, grand prince de Kiev, petit-fils de l’empereur Constantin Monomaque. En 1561, le patriarche de Constantinople confirme dans une charte qu’il est « tsar et souverain des chrétiens orthodoxes de tout l’univers, de l’Orient à l’Occident et jusqu’à l’océan ». La filiation byzantine s’imposera ensuite comme une vérité sacrée aux dynasties Riourikides comme à leurs successeurs Romanov.

Au nom cette filiation byzantine, toute conquête de terre étrangère est considérée comme une restauration ?

Du lac Ladoga à la mer Noire, le maître mot des tsars de Moscovie est le rassemblement des terres de la Rous’ de Kiev qui auraient été perdues. A ce détail près qu’elles ne leur ont jamais appartenu dans le passé ! Et la Moscovie en s’appelant Russie annexe alors symboliquement ces terres avant de le faire militairement.

Parmi les textes que vous publiez dans la seconde partie de votre ouvrage, on trouve le Rerum Moscoviticarum Commentarii de Sigismund von Herberstein, ambassadeur du Saint Empire Germanique. Il voit dans l’oppression de la noblesse par le souverain russe la caractéristique du despotisme russe. Pourquoi ?

Le texte de Herberstein qui ouvre la série de textes d’Européens sur la Russie proposés dans mon livre est très éclairant. Il est ambassadeur du Saint Empire romain germanique sous le règne de Vassili, le successeur d’Ivan le Terrible. Il est l’un des premiers à utiliser le mot de despotisme pour qualifier le régime politique russe. Ce qui le frappe d’abord, ce n’est pas que la population n’a pas son mot à dire, parce que c’est le cas partout à cette époque. Non, c’est de constater à quel point la noblesse russe est domestiquée. Le souverain la maintient dans la peur et la servilité. Les nobles, comme le clergé, les militaires et les fonctionnaires, sont à son service. La Russie se distingue en cela des monarchies européennes où, bien souvent, la noblesse préexistait au souverain et pouvait se rebeller contre lui. Il n’y a pas de contre-pouvoir. Et cette servitude intérieure est liée à la puissance extérieure.

A quel moment la culture du pouvoir russe s’est-elle européanisée ? Jusqu’à quel point ?

On peut dire que la Russie est entrée en Europe par la guerre. Au milieu du XVIIe siècle, c’est la prise des terres ukrainiennes et biélorusses à la Pologne et, avec Pierre le Grand, la guerre du Nord contre la Suède qui dure plus de vingt ans et débouche sur la conquête du littoral baltique. La fondation de Saint-Pétersbourg en 1703, cette capitale sortie des marais et couverte de palais et de jardins selon l’art français et italien, en est une étape frappante. L’influence de l’Occident sur les institutions et la culture à la cour et dans les élites est alors palpable. L’européanisation passe aussi par la réforme de l’Eglise orthodoxe. Elle s’appuie sur les moines ukrainiens venus de Kiev et formés en Europe. L’Ukraine a joué un grand rôle dans l’européanisation de la Russie. Avant Saint-Pétersbourg, c’était Kiev la ville la plus cultivée et la plus rayonnante de cet espace.

Pierre le Grand fonde l’Empire en 1721. Il abandonne la chapka des Monomaques pour une couronne similaire à celle des monarques européens. Mais l’européanisation et l’absolutisation du pouvoir s’accompagnent d’un asservissement des paysans qui, lui, va à contresens de la sortie du système féodal dans le reste de l’Europe. Et puis, l’idée d’une mission impériale orthodoxe fondée sur l’altérité religieuse demeure prégnante à la cour de Saint-Pétersbourg et dans le pays. La Russie est certes en Europe, mais ses dirigeants souhaitent pour elle un destin différencié.

Avec Catherine II, racontez-vous, l’impérialisme est à son comble. Ne faites-vous pas peu de cas de sa conversation avec Diderot et Voltaire ?

On a qualifié Catherine II de despote éclairé. C’était une femme très intelligente, qui recherchait la compagnie des esprits les plus fins de son temps.

Sa conversation avec Diderot et Voltaire sur les règles de l’absolutisme en témoigne. Elle a même proposé de publier L’Encyclopédie en Russie, alors que ce texte ne passait pas la censure en France ! Et c’est vrai qu’elle voulait donner des lois à son pays et rationaliser la manière de gouverner l’Empire. Mais tout cela au service du renforcement de l’Empire. Le territoire de l’Empire de Russie s’est énormément agrandi sous son règne. Elle a conquis la Crimée et la Pologne, obtenu l’accès à la mer Noire après deux guerres contre l’Empire ottoman. Même si elle était attentive aux idées des Lumières, elle a renforcé son pouvoir absolu.

Diderot a-t-il cru qu’il pourrait lui faire renoncer au despotisme ?

Difficile de le savoir. Diderot admirait beaucoup Catherine II, qui avait un immense pouvoir de séduction. Et puis celle-ci avait rédigé des « Instructions », réuni une Commission législative, de quoi donner des espoirs pour une autolimitation de son pouvoir. Alors, le philosophe s’est rendu plusieurs mois à Saint-Pétersbourg et a tenté de la conseiller dans ce sens. Était-ce de la naïveté de sa part ? Catherine a-t-elle joué avec lui ? Sous Staline, on appelait les intellectuels occidentaux éblouis par l’expérience soviétique des idiots utiles. Sans doute peut-on y voir une tendance présente encore aujourd’hui chez certains Occidentaux : ils l’analysent la Russie de Vladimir Poutine selon leur propre référentiel culturel. Que ce soit Catherine II, Staline ou Poutine, les Européens n’ont pas su voir à qui ils avaient affaire. Il y a souvent un grand malentendu et une instrumentalisation.

Quel souverain va vraiment graver le despotisme dans le marbre et l’imposer comme un trait national russe ?

L’autocratie et l’orthodoxie comme incarnation de la nation russe, cela date de Nicolas Ier. Quand il accède au pouvoir en 1825, il est confronté à la révolte décembriste qu’il fait violemment réprimer. On est alors dans la période de la restauration, après la fin de l’empire napoléonien. Mais c’est aussi la période du romantisme et de l’affirmation des nations. Ce que fait Nicolas Ier, c’est d’affirmer une identité nationale russe qui serait incompatible avec les libertés et les constitutions, et tout entière dans un lien direct et spécifique entre le tsar et son peuple. Cela distingue la Russie du reste de l’Europe. Et d’ailleurs, Nicolas Ier s’affirme en gendarme de l’Europe. Les Polonais à l’intérieur des frontières de l’Empire, comme les Hongrois à l’extérieur qui réclament leur indépendance, sont réprimés par les troupes russes. Custine, dont je donne un extrait des Lettes de Russie, fait une description saisissante de Nicolas Ier.

À partir de quel moment l’impérialisme russe se présente-t-il comme libérateur ?

Face à l’Empire ottoman, la Russie s’érige en protectrice des chrétiens d’Orient. Déjà, elle mène des guerres de conquête au nom de ce qu’on qualifiera plus tard de devoir d’ingérence. La guerre de Crimée (1853-1855) marque un tournant de ce point de vue. Elle ligue l’ensemble de l’Europe derrière le sultan ottoman, contre la Russie jugée trop conquérante, qui subit une défaite. Par la suite, l’idéologie du panslavisme se développe. On la trouve sous la plume de Dostoïevski qui en est un ferme partisan. Il faut aller aider les petits frères slaves et/ou orthodoxes des Balkans à se libérer mais, au passage, la Russie annexe la Bessarabie, et des régions du Caucase qui ne sont ni slaves ni même orthodoxes. Le panslavisme couvre ainsi l’impérialisme russe d’un message libérateur.

« L’histoire de la Russie est l’histoire d’un pays qui se colonise lui-même », selon l’historien Sergei Soloviev. Comment faut-il interpréter cette phrase ?

C’est comme si l’espace immense de l’Eurasie avait été dévolu par la sanction divine à la Russie et au peuple russe. C’est la théorie de la destinée manifeste, du front pionnier de colonisation d’un continent, comme aux Etats-Unis. Peu importe qu’en colonisant jusqu’au Pacifique, jusque par-delà le Caucase et jusqu’à l’Asie centrale, on occupe la terre de nombreux autres peuples dont certains résistèrent, comme les Tchétchènes, et d’autres furent exterminés comme les Circassiens. L’entreprise coloniale est ainsi transformée par la propagande tsariste en messianisme.

Cette vocation universaliste, n’est-ce pas aussi ce qui rapproche la Russie de la France ?

Disons qu’il existe une relation particulière entre les deux pays, une forme de rivalité idéologique. L’Europe est partagée entre deux héritages : la Révolution française d’un côté, et la Troisième Rome orthodoxe et slave de l’autre. L’alliance qui se nouera en 1892 entre la IIIe République et la Russie tsariste n’en est que plus atypique dans sa relative solidité.

Dans un discours qu’il prononce à Londres, le 22 janvier 1867, et que vous avez retrouvé, Karl Marx met en garde contre l’ambition hégémonique de la Russie en ces termes : « Il ne reste à l’Europe qu’une seule alternative : soit elle laisse la barbarie asiatique, sous domination moscovite, déferler sur elle comme une avalanche, soit elle rétablit l’intégrité de la Pologne… » Si on remplace Pologne par Ukraine, ce texte semble parler du monde d’aujourd’hui, non ?

Oui, c’est prophétique. Même si on peut trouver sa mention de barbarie asiatique un peu datée, très orientaliste. Comme beaucoup de révolutionnaires socialistes de son temps, Karl Marx était très attaché au combat des Polonais pour leur indépendance face à la Russie. Pour lui, tant que la Pologne ne serait pas libre, le prolétariat européen ne le serait pas non plus. A ses yeux, une oppression nationale rendait impossible la libération sociale. Et c’est vrai qu’aujourd’hui, il est difficile d’imaginer une Europe qui reste démocratique si l’Ukraine est reconquise par l’oppresseur russe.

Lénine est-il sur cette ligne avant la révolution de 1917 ?

Lénine est, dans la lignée de Marx, favorable au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes dès la fondation de son parti en 1903. Il est né sur la Volga où vivaient de nombreuses nationalités opprimées par la domination russe. Il sait donc l’importance de la question nationale. Après la révolution, il prône une égalité entre les nations dans la nouvelle fédération qui voit le jour avec l’URSS. Il imagine des politiques de discrimination positive pour compenser l’ancienne domination russe en donnant des possibilités accrues pour les autres nations, notamment les Ukrainiens. Mais ce programme très avant-gardiste n’empêche pas que l’URSS est aussi le résultat de la reconquête territoriale dans la guerre civile de l’Ukraine, de la Géorgie, du Turkestan. L’internationalisme prolétarien succède au panslavisme pour libérer en reconquérant. C’est en fait le début d’un impérialisme rouge qui se renforce sous Staline.

Avec une volonté proclamée de lutte contre l’impérialisme !

Oui durant toute la période soviétique, l’URSS se présente comme le phare mondial de l’anti-impérialisme. On soutient les mouvements de décolonisation dans le monde et en interne, le slogan de l’amitié entre les peuples empêche de voir que les Russes dominent de nouveau un système qui, tout en se disant communiste, est très impérial. Ce discours a biaisé le rapport des Russes à leur histoire. Ils ne veulent pas se voir comme un peuple impérialiste. Rares d’ailleurs sont les opposants qui dénoncent la guerre actuelle en Ukraine comme impérialiste. L’impérialisme, c’est toujours l’Occident !

J’étais en Russie lors de la chute du communisme. S’exprimait alors une grande soif de liberté et s’est amorcée une réflexion sur le totalitarisme communiste. Mais prendre sa distance avec l’Empire était en revanche presque impossible puisqu’on renouait avec lui par-delà 70 ans de communisme ! Et dès 1995, sous Boris Eltsine, se déclenche la première guerre de Tchétchénie. Poutine lancera la deuxième : une vraie guerre coloniale. L’actuelle Fédération de Russie est en fait encore un Empire. Les peuples qui la composent ont été colonisés.

Le despotisme impérial russe a-t-il créé un cadre politique favorable à la prise du pouvoir par les bolcheviques ?

Est-ce qu’il y a une prédisposition des peuples à certaines idéologies ? Je ne pense pas, mais la force d’inertie des formes et des cultures politiques préexistantes. Le communisme en Russie s’est coulé dans un héritage, et parfois consciemment. Les communistes n’ont-ils pas décidé d’embaumer Lénine et de l’installer dans un mausolée sur la Place Rouge ? Il fallait incarner un pouvoir personnalisé pour parler au peuple. Le culte de la personnalité de Staline se construit sur cette tradition politique. Et le refus du pluralisme politique est aussi de longue durée.

Dans un article de 1957, écrit quelques mois après la répression de la révolution hongroise, Hannah Arendt compare l’impérialisme russe totalitaire et l’impérialisme occidental national. Quelles différences établit-elle ?

En Occident, c’était comme si l’impérialisme dans les colonies protégeait la démocratie et l’Etat nation dans la métropole. Hannah Arendt note au contraire que dans l’impérialisme totalitaire russe, le despotisme vient du centre et s’impose à la périphérie plus démocratique et plus riche que lui. L’absence de frontière nette entre métropole et colonies est d’ailleurs un vrai problème pour la réinvention d’une identité russe débarrassée de l’Empire. Où s’arrête la maison russe et où commence celle des autres ? Bien difficile de tracer cette frontière.

Comment Poutine s’inscrit-il dans la généalogie du despotisme impérial ?

Depuis 2007, Vladimir Poutine tient un discours obsessionnel. Il se considère comme un héritier de la Russie autocratique et impériale et estime qu’il a un rôle particulier à jouer dans cette histoire. A l’instar de Nicolas Ier, il assume d’être un autocrate. Il se pose en défenseur des valeurs traditionnelles. Par sa formation, c’est aussi un homo sovieticus. On retrouve chez lui une très grande méfiance à l’égard de l’Occident et cela prend un caractère conspirationniste. Il préfère Staline et son œuvre d’expansion territoriale par la guerre à Lénine, dont les idées d’égalité entre nations auraient miné la Russie. A ses yeux, c’est à cause de Lénine que l’Ukraine a pu prendre son indépendance. En effet, dans la Constitution de l’Union des Républiques socialistes soviétiques, il était inscrit un droit de sécession qui fut utilisé en 1991 par les Républiques pour se séparer de Moscou et devenir des Etats indépendants. Poutine n’est pas communiste, mais il a conservé de ses années soviétiques l’idée que la Russie était en état de siège, comme durant la guerre froide, et qu’il fallait créer un glacis tout autour d’elle pour la protéger. Il voit son pays comme une forteresse assiégée.

A la lecture de l’Histoire que vous revisitez dans votre livre, peut-on deviner jusqu’où ira Poutine ?

Poutine a fait modifier les règles politiques pour pouvoir rester au pouvoir jusqu’en 2036, ce qui lui laisse du temps pour réaliser son projet de restauration de la puissance et de l’Empire russes. Mais bien sûr, tout dépend de ce que les Ukrainiens et les Européens pourront faire pour le contenir. Et puis, la Russie est une puissance pauvre. Cependant, les États voisins, comme les pays baltes, ont des raisons d’être inquiets au regard de l’Histoire. En Ukraine, Poutine a échoué à installer un gouvernement prorusse et le peuple ukrainien résiste avec un immense courage. Mais l’influence russe s’active pour créer des États-clients alignés sur Moscou en Géorgie, en Moldavie. Il a déjà la Biélorussie.



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Author : Sébastien Le Fol

Publish date : 2025-12-22 16:00:00

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