L’Express

Ce Paris des espions que les touristes ne voient jamais : le récit d’un ex-agent de la CIA

Ce Paris des espions que les touristes ne voient jamais : le récit d’un ex-agent de la CIA


Mark Bent n’est pas de bonne humeur. Il vient de terminer une mission en Caroline du Sud, et cinq heures de route s’ouvrent devant lui pour regagner la Floride, où il réside. Ce détective privé a l’habitude d’avaler les kilomètres ; sa profession l’exige. Il a forgé cette routine lors d’années d’opérations clandestines. Jusqu’en juillet 2001, Bent travaillait à la CIA. Il était « case officer », un agent de terrain du renseignement américain.

Familier des couloirs d’aéroports et des lieux interlopes, Bent a travaillé en Afrique et au Moyen-Orient. Il est aussi régulièrement passé par la capitale française – son ex-femme y habite, ses enfants y ont grandi – et y a rencontré ses sources. Voici son Paris, une ville qui, d’après lui, est « dans le top 3 mondial des endroits où le plus grand nombre d’espions étrangers circule. »

Les lieux du Paris de Mark Brent, ex-agent de la CIA.

Le 7 rue Nélaton, 15e

Le siège de la Direction de la Surveillance du territoire (DST), ancêtre de la DGSI. « J’étais un agent déclaré auprès des services français, même si je n’ai jamais été officiellement rattaché à l’ambassade américaine à Paris », raconte Mark Bent. La plupart du temps, il coopérait avec les services secrets français dans d’autres parties du monde, notamment en Afrique de l’Ouest.

« Quand j’étais à Paris, c’était souvent parce que je travaillais sur une opération conjointe avec la DST, explique-t-il. Généralement, j’y étais pour rencontrer un de mes contacts venu du Moyen-Orient ». Il se rendait au préalable au siège de la DST : « Ils me donnaient les questions qu’ils voulaient que je pose, et je partageais avec eux mes propres interrogations. » A la sortie, Bent effectuait un IDS (pour itinéraire de détection de surveillance) afin d’être certain de n’être suivi par personne.

La station de métro La Motte-Picquet Grenelle, 15e arrondissement

« Cet endroit a beaucoup d’entrées, de sorties. Un couloir intérieur et le métro aérien », explique-t-il. Avec ses cinq accès, la station est suffisamment vaste pour disparaître quand la situation l’exige. « Quand on est suivi, il ne faut surtout pas faire comme dans les films d’espionnage et se mettre à courir. Il suffit de marcher le plus normalement du monde, et se fondre dans la foule au détour d’un couloir », conseille-t-il.

Excentrée des sites touristiques, la station rassemble trois lignes de métro qui irriguent plusieurs arrondissements d’intérêt : celui de la DST, le quartier des ambassades, ainsi que plusieurs hôpitaux. « Idéal, quand beaucoup de mes sources venaient pour se faire soigner en France », reprend l’Américain. Elle a également l’avantage d’être à la frontière du septième arrondissement. L’Ecole militaire est à quelques mètres, tout comme l’Unesco.

Un café vers le métro La Motte-Picquet-Grenelle

« Jamais très voyant, toujours un endroit différent. Mes contacts n’avaient pas l’habitude de Paris, et je connais très bien cette zone. Les détours, les petites rues transversales. Là où sont les églises et les impasses, poursuit l’ancien agent de la CIA. Une connaissance nécessaire pour faire une détection de surveillance ». Avec l’aide des agents français, Bent s’assurait toujours que le lieu de rendez-vous n’était pas espionné par une partie tierce. « Il y a tellement d’espions à Paris, notamment des Russes et Chinois », remarque-t-il.

Si sa source n’était guettée par personne, Bent l’emmenait dans un hôtel, ou lui glissait la clé d’une chambre à quelques rues de là. « Une fois dans la chambre, nous passions plusieurs heures à échanger des informations. J’écoutais beaucoup. Recruter quelqu’un pour ce type de mission crée un lien unique. On se doit d’entendre les craintes de la personne, ses doutes, la rassurer. Il faut lui démontrer que l’on tient à elle ». Les discussions pouvaient durer plus de quatre heures d’affilée, avant que leurs routes ne se séparent.

2 Avenue Gabriel, 8e arrondissement

L’ambassade des Etats-Unis à Paris. « C’était le lieu que je devais éviter, quoi qu’il arrive », explique Mark Bent. L’espion s’est toujours tenu à l’écart des environs de la place de la Concorde, afin de ne pas éveiller les soupçons. « Je ne rencontrais pas les agents de l’ambassade. Je ne frayais pas non plus avec les agents français de la DST en dehors du travail, relate-t-il. Si j’avais été en poste à Paris, les choses auraient été différentes. Mais dans ma situation, il fallait être discret ». Passer à travers les mailles, se faire oublier. « La rançon du métier », souffle-t-il. Quelque part sur la route entre la Caroline du Sud et la Floride, Mark Bent n’a jamais cessé d’être une ombre.



Source link : https://www.lexpress.fr/societe/ce-paris-des-espions-que-les-touristes-ne-voient-jamais-le-recit-dun-ex-agent-de-la-cia-TPRAKQLU5FD23A4WXQJJPFY5TE/

Author : Alexandra Saviana

Publish date : 2025-12-24 16:00:00

Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.

Tags : L’Express