L’Express

« Faire sa propre histoire » : en 1966, le plaidoyer de Françoise Giroud pour la légalisation de la contraception

« Faire sa propre histoire » : en 1966, le plaidoyer de Françoise Giroud pour la légalisation de la contraception


Dans L’Express du 17 juillet 1967

Le tact d’être libre

Quelques semaines encore, et les jeunes filles seront en situation de se dévergonder sans prendre le risque de participer à la repopulation de la France. Du moins est-ce ainsi — et en termes parfois obscènes — que quelques parlementaires, hostiles à l’abrogation de la loi de 1920, ont commenté le vote positif qui a conclu le débat.

A supposer que certaines filles y trouvent soudain licence de céder, en toute tranquillité, à d’impétueux désirs, on se demande comment des hommes incapables de résister à un verre d’alcool, à un cigare ou à des rognons flambés, leur en tiendraient rigueur.

Ce n’est pas la même chose ? Non, ce n’est pas la même chose. L’exercice qui porte le nom d’amour est coupable. Inutile de le rappeler, nous ne le savons que trop. Toutes les pilules du monde n’aboliront pas, d’ici longtemps, des siècles de peur, de trouble et d’angoisse devant les manifestations de la sexualité. Ils doivent peser lourd sur celui qui, l’autre jour, au Parlement, s’exaspérait d’avoir à s’occuper « des cochonneries de ces dames ».

Ils risquent de peser lourd sur les parents qui seront, désormais, partagés entre la crainte d’engager leurs filles dans la voie de la légèreté, et le remords de ne pas les avoir envoyées à temps chez un médecin, s’il leur arrive quelque catastrophe.

Dès 1966, L’Express militait pour légaliser l’accès des femmes à la contraception.

L’éducation sexuelle, comme on dit, il est plus facile d’en parler in abstracto que de la donner à ses propres enfants. De surcroît, on ne peut jamais transmettre que ce que l’on sait. Qu’est-ce que les mères transmettront demain à leur fille, alors que la plupart sont loin d’être au clair avec elles-mêmes sur ce chapitre ?

Dans la meilleure hypothèse, celles qui sont lucides et pleines de courage diront :

« Tu sors beaucoup avec le petit Untel… Je ne te demande pas ce que tu fais, mais aujourd’hui, une fille qui a certains ennuis n’est plus une victime. C’est une sotte. Alors, j’ai pris rendez-vous pour toi avec le docteur… Il est au courant. » Un regard noir l’avisera qu’elle a été entendue. Dans l’autre hypothèse, une amie dira : « Surtout ne fais pas la gourde… Va voir un médecin. »

A partir de là, qu’est-ce que pilule, diaphragme ou stérilet changeront au comportement des filles ? Quelque chose d’essentiel : elles seront obligées de « faire face », de laisser émerger au niveau de la conscience ce qu’elles auraient parfois préféré laisser dans l’ombre, de s’avouer ce qu’elles veulent. « Mais je sais ce que je veux, disent-elles. Je veux vivre un grand amour. » Ce qui signifie généralement : « Je veux qu’on m’aime. »

Et, en attendant, on se regarde énormément dans la glace, on se trouve, selon les jours, merveilleuse ou dégoûtante, on travaille mollement ou on poursuit mollement des études, et on vit de petites amours.

« Assumer seule la responsabilité de son corps »

User, alors, de moyens contraceptifs, c’est appeler ce que l’on fait par son nom et le prévoir, c’est prendre une décision à froid au lieu de laisser l’herbe tendre ou le clair de lune vous fournir une excuse. C’est éviter, certes, l’accident bête, celui où l’on ruine sa santé ou son avenir. Mais aussi l’accident commode, celui qui décide pour vous et pour l’autre d’un mariage qui n’aurait peut-être pas été conclu — une issue sur laquelle il ne faudra plus trop compter ; c’est assumer seule la responsabilité de son corps au lieu de la partager.

Tu veux être indépendante ? disait Sacha Guitry à l’une de ses épouses. Cela signifie que tu ne veux dépendre que de toi. Tu te rends compte de qui tu dépendras ? »

C’est toute la question. Dépendre de soi. Faire sa propre histoire. C’est une fameuse aventure dans laquelle les femmes vont s’engouffrer. Pour se débaucher ? O stupidité ! Les hommes qui le prédisent, on croirait, à les entendre, qu’ils vivent parmi des chiennes munies d’une ceinture de chasteté dont on leur remettrait soudain la clef. Il y a toujours eu, il y aura toujours des cas particuliers. Mais celles qui, simplement, ne savent pas dire non, jamais la peur de l’enfant ne les a retenues au bord d’un canapé. Celles qui pratiquent l’art de ne céder que la bague au doigt poursuivront cette exploitation avisée de leur petit capital. Restent les filles qui veulent en savoir un peu plus long sur la vie avant d’engager leur existence. Ce sont généralement celles qui prennent le mariage au sérieux. Elles auront désormais quelque chance d’y arriver sans avoir subi cette sale histoire qu’est un avortement.

Oui, mais voilà. Avorter, c’est encore, le plus souvent, une façon d’obéir, de se soumettre au désir de l’autre, même s’il n’est pas expressément énoncé. Il est extrêmement rare qu’une femme se débarrasse d’un enfant que l’homme accueillerait volontiers. Tandis que supprimer le risque, avec tout ce que cela comporte de discipline, c’est prendre l’initiative et avouer : « Je ne veux pas avoir d’enfant de toi. »

Or il n’y a pas de façon plus claire de reconnaître et d’exprimer la nature des sentiments qu’un homme vous inspire. Donc, de l’humilier. De le réduire à ce que l’on est pour lui, c’est-à-dire un agrément, un confort, une sécurité provisoires.

Bien sûr, on peut en décider ensemble, et pour d’excellentes raisons. C’est autre chose. Mais la décision unilatérale, si « pratique » qu’elle puisse apparaître à un homme, n’entraînera jamais sa reconnaissance, au contraire. Il faudra bien du tact aux filles pour se tirer de cette situation nouvelle, et pour passer avec grâce de la colonisation à l’autonomie interne. Et le tact ne se délivre pas dans les pharmacies, même sur ordonnance.



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Publish date : 2025-12-28 07:00:00

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