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« L’Occident s’est toujours défini contre la Russie » : la leçon d’histoire de Georgios Varouxakis

« L’Occident s’est toujours défini contre la Russie » : la leçon d’histoire de Georgios Varouxakis

Comme le disait le prix Nobel T.S. Eliot, l’Occident est « un sujet sur lequel tout le monde pense avoir quelque chose à dire ». Dans le magistral The West. The History of an Idea (Princeton University Press), l’historien Georgios Varouxakis retrace l’histoire de cette notion controversée. Contredisant plusieurs idées reçues (non, l’Occident ne date pas de la Grèce antique), le professeur à l’université Queen Mary à Londres montre que l’Occident, en tant qu’entité politique, a émergé au début du XIXe siècle, alors que des Européens de l’Ouest, inquiets de la montée en puissance de la Russie, ont ressenti le besoin de créer une nouvelle identité civilisationnelle distincte de la « chrétienté » ou de l » »Europe ». Au XXe siècle, l’Occident est ensuite devenu synonyme d’alliance atlantique entre les Etats-Unis et l’Europe.

A L’Express, Georgios Varouxakis explique comment l’Occident s’est presque toujours défini contre la Russie, bien avant la guerre froide. Soulignant que l’Occident a, depuis ses débuts, été hanté par son déclin, il relativise aussi la remise en cause par Donald Trump de l’Alliance atlantique, assurant que « l’Amérique reviendra vers l’Europe ».

L’Express : Vous mettez à mal dans votre livre plusieurs idées reçues sur l’Occident. La première, c’est que la notion d’ »Occident » aurait existé depuis la Grèce antique, résumée par la formule « From Plato to Nato » (de Platon à l’Otan)…

Georgios Varouxakis : Les gens confondent très souvent l’Occident avec d’autres concepts. Parfois, ils parlent de l’Occident comme s’il s’agissait du capitalisme. Il y a évidemment des recoupements entre les deux, mais le capitalisme est un système économique adapté à de très nombreux pays qui ne sont pas occidentaux. L’Occident, ce n’est pas non plus l’Europe, même si ces deux notions ont des liens importants. L’Occident, ce n’est certainement pas l’anglosphère, contrairement à ce que beaucoup pensent du fait de la domination américaine ces dernières décennies. Et puis, comme vous le dites, il y a ce mythe selon lequel l’Occident aurait toujours existé. Mais les Grecs ou les Romains ne se sont jamais définis comme tel ! Jusqu’au XIXe siècle, les concepts d’ « Europe » et de « chrétienté » suffisaient pour définir des identités plus larges.

Une autre idée reçue, c’est que le concept d’Occident se serait développé afin de justifier l’impérialisme…

Certains font dater l’émergence de l’idée d’Occident des années 1890, afin de légitimer l’impérialisme britannique. Ils expliquent que l’Occident a été inventé en opposition à l’Orient. Encore une fois, c’est faux. Bien sûr, le concept d’Occident a été largement utilisé pour justifier l’impérialisme, mais il n’a pas été inventé à cette fin.

Les Européens avaient déjà altérisé et exotisé l’Orient, tout en continuant à se percevoir eux-mêmes comme faisant partie de la chrétienté jusqu’à la fin du XVIIe siècle. Puis, tout au long du XVIIIe siècle, ils se sont avant tout définis comme « Européens ». Le terme « Occident » était utilisé, mais simplement comme notion géographique ou historique, en référence à l’Empire romain d’Occident. Lorsque les Européens parlaient d’eux-mêmes, de leur avenir et de leur communauté d’identité supranationale, ils se désignaient toujours comme « Européens ».

Comment l’Occident est-il devenu une identité à part au XIXe siècle ?

Cette notion est devenue nécessaire après les guerres napoléoniennes. En Allemagne mais surtout en France, au moment du congrès de Vienne (1815), on a commencé à s’inquiéter sérieusement de l’éléphant, ou plutôt de l’ours, dans la pièce: la Russie. Il faut faire un petit retour historique. Au début du XVIIIe siècle, Pierre le Grand a forcé son peuple à s’européaniser. Grâce à son pouvoir, à son argent, à sa volonté, il a réussi à faire accepter la Russie dans le système européen. Tout le monde incluait la Russie dans l’Europe du XVIIIe siècle.

D’une certaine manière, l’Occident est une civilisation fragile.

Lui et ses successeurs, notamment Catherine II, ont également réussi à inclure la Russie dans la sphère culturelle européenne, en invitant par exemple Diderot à séjourner à Saint-Pétersbourg ou en correspondant avec Voltaire. Mais au début du XIXe siècle, les Européens de l’Ouest, et notamment la France, ressentent le besoin de se différencier de la Russie, qui inquiète de plus en plus après les guerres napoléoniennes. L’Empire ottoman est moribond, tandis que l’Empire russe, qui lorgne Constantinople, semble de plus en plus menaçant. Après avoir vaincu Napoléon, Alexandre Ier vient jusqu’à Paris avec son armée, ce qui est un choc pour les Français. Le tsar domine le Congrès de Vienne et lance la Sainte Alliance. La Russie ne fait plus seulement partie de l’Europe, elle domine l’Europe. D’où l’idée chez certains de créer une fédération en défense contre la Russie, et de trouver un nouveau nom pour désigner cet espace distinct. C’est l’essor de la notion d’Occident.

En quoi le philosophe français Auguste Comte joue-t-il un rôle clé dans la définition de l’Occident comme un espace civilisationnel à part ?

Auguste Comte n’est pas la premier à parler d’Occident, mais il est le premier à systématiser cette notion. Personne, avant ou après lui, n’a autant écrit sur l’Occident, pas même Oswald Spengler ou Arnold Toynbee. Tout le monde a aujourd’hui oublié Auguste Comte, sauf Michel Houellebecq [rires]. Sa prose ampoulée n’aide pas. Mais il était l’intellectuel le plus influent de son époque.

Je vous épargne les détails (dont Comte est friand), mais dans sa philosophie de l’Histoire avec la « loi des trois états », l’Europe occidentale, et ses ramifications coloniales en Amérique et Australie, a atteint ce qu’il nomme « l’état positif ». La guerre, les conquêtes et les empires y deviennent anachroniques. Pour Comte, la France doit immédiatement abandonner l’Algérie, comme les Britanniques doivent abandonner l’Inde et toutes leurs colonies. Il veut de surcroît démanteler les États-nations, ramenant l’Europe à son unité du Moyen Age, non plus sous l’autorité de l’Église catholique, mais sous une nouvelle religion, celle de l’humanité.

Tout ça peut sembler aujourd’hui ridicule, mais avant la Première Guerre mondiale, Comte a eu une influence considérable. Institué en 1889, le drapeau du Brésil contient par exemple la devise positiviste « Ordem e Progresso » (ordre et progrès). Ce qu’il faut retenir, c’est que loin de servir à défendre l’impérialisme, la notion d’Occident a d’abord incarné un projet anti-impérialiste, à travers une fédération pacifique.

On découvre dans votre livre que bien avant la guerre froide, l’Occident s’est donc régulièrement défini en opposition par rapport à la Russie…

Effectivement, la plupart des gens supposent que la Russie est devenue l’ennemi de l’Occident au moment de la guerre froide. D’autres pensent que cela date de la révolution bolchevique de 1917. Mais c’est une histoire bien plus longue, qui ne cesse de nous hanter. Le seul moment où la Russie a été considérée comme faisant partie de la civilisation occidentale, c’est pendant la Seconde Guerre mondiale, une fois qu’elle a rejoint les Alliés. Elle ne l’a bien sûr pas fait par altruisme, étant attaquée par l’Allemagne nazie. Mais cette parenthèse n’a duré que quelques années.

Ce qui se passe aujourd’hui avec l’Ukraine n’est qu’une répétition de l’Histoire. Mais il y a d’autres parallèles troublants. En 1825, Benjamin Constant écrit dans Appel aux nations chrétiennes en faveur des Grecs, que si les Grecs sont vaincus, l’Occident va perdre une force vive, car, explique-t-il, voici un peuple qui est prêt à se battre et à mourir pour la liberté, ce qui plus le cas des pays occidentaux. Selon Constant, les Occidentaux sont amollis par les jouissances et par la paix, et la cause grecque doit donc être la leur. Beaucoup se disent la même chose à propos de l’Ukraine. Voici un peuple prêt à se battre, d’une façon dont nous ne sommes plus capables. S’il est vaincu, les ambitions de Poutine s’étendront à l’Ouest, et le danger grandira pour nous.

L’Occident est aussi depuis longtemps hanté par son déclin. Vous revenez notamment sur l’impact du Déclin de l’Occident d’Oswald Spengler, paru en 1918….

Dans Le Déclin de L’Occident, paru en 1918, mais qui a été écrit avant la Première Guerre mondiale, Spengler estime que l’Occident est devenu une civilisation statique depuis la fin du XVIIIe siècle, ayant cessé d’être une culture vivante et créative. L’angoisse quant à l’avenir de l’Occident est donc congénitale à l’Occident. D’une certaine manière, c’est une civilisation fragile. Il y a la peur du déclin, mais aussi une angoisse majeure, comme je vous le disais, face au grand voisin russe, une constante depuis deux siècles.

En 1944, en exil en Angleterre, Raymond Aron plaidait déjà pour une « alliance de l’Occident », la France étant à ses yeux trop petite pour se défendre dans le monde de l’après-guerre…

A cette époque, le philosophe Alexandre Kojève plaidait lui pour un « Empire latin » réunissant la France, l’Italie et l’Espagne, afin de faire face à l’empire anglo-saxon et à l’empire russo-slave. Mais Raymond Aron était clairement le plus réaliste, voyant non seulement que ces pays méditerranéens ne disposeraient pas des ressources essentielles pour se défendre, tel le charbon, mais qu’en plus, ni l’Italie ni l’Espagne n’étaient alors des modèles en matière de démocratie libérale. Raymond Aron est l’incarnation de l’intellectuel pragmatique et responsable. On aurait aimé que son « petit camarade » de l’École normale, Jean-Paul Sartre, l’imite sur ce point. En 1944, Aron expliquait aussi que l’Angleterre et la France sont les deux pays qui ont les meilleures chances de défendre la civilisation libérale qu’ils ont créée, avec le soutien des Etats-Unis. Il voyait bien que dans ce nouveau monde de l’après-guerre, la France avait besoin d’une entité plus grande pour peser. Et il insistait sur le fait que sans la présence du Royaume-Uni, les pays du Benelux ne voudraient jamais être dominés par la France.

Après la chute du mur de Berlin en 1989, deux visions de l’Occident se sont opposées à travers le débat entre Francis Fukuyama et Samuel Huntington. Pour le premier, les valeurs occidentales sont universelles et vont être adoptées par le monde entier. Pour le second, l’Occident est une civilisation distincte. Qui a eu raison ?

Francis Fukuyama est un intellectuel très sophistiqué. Même dans son premier article sur la « fin de l’Histoire », paru en 1989, il avait émis des réserves sur sa thèse qui annonce le « triomphe de l’Occident », en précisant que cette fin de l’Histoire, avec l’adoption par le monde entier de la démocratie libérale et du capitalisme libéral, serait tellement ennuyeuse que cela n’arriverait probablement pas. Mais Fukuyama a créé une idée qui a fait sensation. Cela a conduit à un certain degré de complaisance et d’arrogance de la part de l’Occident. Nous pensions que le tout le monde voulait devenir comme nous, et qu’il n’y avait pas d’alternative à ce modèle. Tout le monde allait porter des jeans et consommer des produits occidentaux. De toute évidence, son ancien professeur, Samuel Huntington, a eu raison de s’opposer à cette thèse en rappelant qu’il y a d’autres cultures, et que la culture occidentale ne se résume pas aux McDonald’s. Son message consistait à dire que l’Occident devait apprendre à vivre avec d’autres civilisations et à coexister avec elles, tout en défendant ses propres intérêts en tant que civilisation distincte. Pour Huntington, tout le monde ne souhaite pas forcément devenir comme nous. Il n’a pas appelé à un affrontement entre civilisations, mais avertissait que des chocs et des guerres étaient probables. De ce point de vue-là, il s’est montré plus réaliste.

Mais Huntington a eu tort en imaginant des civilisations séparées de façon rigide. Du fait de son obsession pour la religion, il n’a pas anticipé un conflit entre l’Ukraine et la Russie, toutes deux orthodoxes. Il a également déclaré au début des années 1990 que la Grèce et la Turquie devraient être exclues de l’Otan, cette alliance étant selon lui la branche défensive de la civilisation occidentale. Dans le cas de la Grèce au moins, c’était une grave erreur. Depuis, ce pays n’a cessé d’opter pour une alliance de plus en plus étroite avec les Etats-Unis et aussi avec la France. La Russie est aujourd’hui très en colère contre la Grèce, un pays pourtant orthodoxe, car celle-ci impose des sanctions et envoie des armes à l’Ukraine.

L’Occident n’est-il pas devenu une notion d’extrême droite ?

En France, plusieurs mouvements ou magazines d’extrême droite ont pris pour nom « Occident », comme le groupe Occident fondé en 1964 et qui comptait Gérard Longuet et Alain Madelin parmi ses membres. Mais l’extrême droite n’est pas la propriétaire du terme. De la même façon, il ne faut aujourd’hui pas abandonner ce concept aux trumpistes. En deux siècles, la notion d’Occident a eu des significations très différentes, servant de véhicule à des idées très libérales comme à la suprématie blanche. Ce terme a une connotation émotionnelle, historique très forte. Il ne disparaîtra pas, quoi qu’en pensent certains universitaires. Au lieu de l’abandonner à un groupe politique particulier, mieux vaut en retracer la généalogie et souligner son actualité.

Si l’Amérique abandonne complètement l’Europe, cela sera une opportunité pour la France

Aujourd’hui, ce sont les Ukrainiens qui ne cessent de souligner qu’ils sont occidentaux. Je me souviens de cette horrible journée du 28 février, quand Donald Trump a humilié Volodymyr Zelensky à la Maison Blanche, une scène que nous avons tous vue à la télévision. Le soir même, une députée ukrainienne était interviewée par la BBC. « Pourquoi ont-ils fait cela ? Ne sommes-nous pas tous membres de la même civilisation occidentale ? » s’est-elle demandé. Dans cette guerre, les Ukrainiens se raccrochent à cette idée d’Occident que nous avons en commun.

En parlant de Donald Trump, à quel point redéfinit-il aujourd’hui l’Occident ? Lui ou J.D. Vance semblent tout faire pour vouloir détruire la communauté atlantique…

D’abord, Trump change d’avis chaque semaine, alors que J.D. Vance est bien plus idéologique. En raison de son hostilité envers l’Otan, de son isolationnisme, de son admiration pour Vladimir Poutine, Trump a été qualifié, à juste titre, de premier président anti-occidental des Etats-Unis lors de son premier mandat. Mais ce même président s’est rendu à Varsovie en 2017, y prononçant un discours dans lequel il a mentionné une douzaine de fois la civilisation occidentale. Il s’adressait à des Polonais qui veulent résolument faire partie de l’Occident. Comme l’a bien décrit Milan Kundera, l’Europe centrale a, durant la guerre froide, eu l’impression d’être kidnappée.

Aujourd’hui, Trump utilise de plus en plus cette notion d’Occident. Lorsque les membres de l’Otan ont accepté d’augmenter les dépenses de défense à 5 % de leur budget, il a déclaré que c’était une victoire pour la civilisation occidentale. Mais même si Trump s’allie avec la Russie, lâche complètement l’Ukraine et cesse de coopérer avec l’Europe, ce que je n’espère pas voir arriver, il ne s’agira que d’une phase dans l’histoire de l’Occident. Cela marquera la fin de l’hégémonie américaine et de son rôle de leader de l’Occident. Mais il faut se rappeler que durant la majeure partie de cette histoire, les Américains ne se considéraient pas comme faisant partie de l’Occident. Ils voulaient être la « cité sur la colline » [une célèbre expression du puritain John Winthrop, l’un des fondateurs de la Nouvelle Angleterre ], représenter un nouveau départ en se dissociant du Vieux Monde. Si l’Amérique abandonne complètement l’Europe, cela sera d’ailleurs une opportunité pour la France, qui aura la chance d’apparaître comme le leader d’une Europe occidentale, dont le noyau a toujours été franco-allemand.

Mais les Etats-Unis feraient bien de ne pas oublier l’avertissement de l’intellectuel américain Walter Lippmann, qui, dès 1943, assurait que la communauté atlantique était essentielle au système de défense des Etats-Unis. A ses yeux, cette alliance avec les Britanniques, mais aussi avec la France, la Scandinavie, les Pays-Bas ou l’Espagne est vitale. Tous ces pays font partie d’une « même communauté d’intérêts », dont « aucun membre ne peut être exclu et dont aucun ne peut démissionner », écrit-il. Pour Lippmann, l’Amérique est devenue vulnérable que dès que la France est tombée en 1940.

Il y a donc des intérêts stratégiques, économiques, politiques, culturels, historiques qui relient l’Europe de l’Ouest et les Etats-Unis. L’Amérique y reviendra, en dépit de son président actuel, car tels sont ses intérêts. L’Europe est aujourd’hui affaiblie. Elle n’est plus ce qu’elle était, mais elle reste un acteur important sur le plan économique et militaire. L’Amérique peut-elle compter davantage sur la Chine ou la Russie que sur l’Europe occidentale ? La réponse est évidente. Vue l’actualité, il y a de nombreuses raisons d’être inquiet. Mais combien de fois par le passé a-t-on annoncé la fin de l’Occident ? Depuis que ce concept a été inventé, l’Occident a sans cesse été présenté comme déclinant.

A quel point l’Occident est-il une obsession pour Poutine ?

Poutine se positionne en véritable défenseur du christianisme et des valeurs traditionnelles, face à un Occident présenté comme décadent. Beaucoup de personnes en Europe occidentale, y compris en France, y sont sensibles. J’espère que mon livre pourra être un antidote à ce genre de discours.

Mais la Russie ne doit pas devenir l’ennemi de l’Europe occidentale. Je souhaite une identité européenne globale qui puisse inclure la Russie. L’Occident n’est pas l’Europe. L’Europe n’est pas l’Occident. Mais l’Europe peut être un parapluie ou un pont entre la Russie et l’Occident. A long terme, c’est dans l’intérêt de tous. Nous devrons composer avec la Russie, nous ne pouvons pas l’ignorer, c’est un pays immense, avec d’énormes ressources, une armée puissante… Nous sommes aujourd’hui en conflit avec un régime et un dirigeant. Mais à long terme, ce serait un désastre de s’aliéner la Russie, car nous partageons beaucoup de choses sur le plan culturel.

Votre livre souligne aussi à quel point la définition de l’Occident est mouvante. Le Japon en était un membre important dans le cadre de la guerre froide, mais a été perçu comme une menace majeure sur le plan économique dans les années 1980. Aujourd’hui, face à la Chine, le Japon fait à nouveau pleinement partie de l’Occident…

Depuis la création de l’Occident en tant qu’idée, il y a eu une ouverture et un élargissement géographique. Dans les années 1820, on y a par exemple inclus une Grèce inexistante, dans l’espoir d’en faire un rempart contre une Russie conquérante. La Grèce est pourtant un pays orthodoxe. Mais du fait de l’importance de la Grèce antique pour Rome, elle fait aussi figure d’antécédent historique de l’Occident. Il n’y a donc rien d’étonnant que le Japon ou la Corée du Sud ait, après la Seconde Guerre mondiale, rejoint l’Occident. La Turquie, pays à majorité musulmane, est devenue un membre de l’Otan en 1952 et a été considérée comme faisant partie de l’Occident dans le cadre de la guerre froide. Elle pourrait à nouveau y adhérer si elle le souhaite, et qu’elle change de dirigeant. Dans tous les cas, à travers l’Histoire, cette notion d’Occident a toujours été malléable.

Face à l’Occident s’est développée la notion de « Sud global ». Qu’en pensez-vous ?

Cette idée de Sud global est pour l’instant incohérente. La Chine veut en être le leader, l’Inde aussi. Même la Russie affirme désormais en faire partie. Si la notion de « Sud global » a un sens, c’est pour désigner les anciens pays du « tiers-monde », ceux qui ont été colonisés. Comment la Russie, pays impérialiste, pourrait-elle appartenir à cet ensemble ? L’Occident est une notion beaucoup plus cohérente. Comme toutes les identités, elle évolue et change. L’Occident n’a pas la même signification qu’il y a deux cents ans. Mais je pense que l’Occident existe, et qu’il serait stupide de l’abandonner simplement parce que cette idée a été utilisée à mauvais escient par des impérialistes au XIXe ou XXe siècle.



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Author : Thomas Mahler

Publish date : 2025-12-28 17:00:00

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