Le Moyen-Orient est déchiré par deux visions du monde concurrentes. La première est révisionniste et croit au potentiel transformateur de la violence, fondée sur une vision religieuse rédemptrice. La seconde privilégie la stabilité politique et le développement économique — un ordre d’États souverains poursuivant pacifiquement leurs intérêts nationaux. L’avenir de la région dépendra de l’issue de la confrontation entre ces deux visions.
Les révisionnistes sont représentés par l’Iran et ses proxys islamistes, qui cherchent ouvertement à détruire Israël, à vaincre les alliés régionaux des États-Unis et, à terme, à expulser les Américains de la région. Ils invoquent la cause palestinienne pour atteindre ces objectifs, car aucune autre question ne suscite une sympathie plus large ni ne radicalise aussi facilement les opinions publiques arabes et musulmanes. Pourtant, loin d’aider les Palestiniens, leurs actions ont engendré des souffrances et des misères sans fin, pour les Palestiniens, mais aussi pour les Libanais et les Yéménites.
Ce camp révisionniste n’est pas exclusivement islamiste. Les partis ultranationalistes israéliens, alliés au gouvernement de Benyamin Netanyahou, nourrissent eux aussi le fantasme du recours à la violence pour créer un « grand Israël », en refusant aux Palestiniens le droit à un État et en annexant des territoires non seulement en Cisjordanie et à Gaza, mais également en Syrie. À l’instar de l’Iran, l’extrême droite israélienne peut être qualifiée de révolutionnaire : elle représente l’autre face d’une même médaille, celle du désir de reconfigurer la carte politique au moyen d’une violence religieusement sanctifiée. Et tout comme l’Iran n’a pas été en mesure d’atteindre ses objectifs par la force militaire, l’extrême droite israélienne ne pourra jamais expulser des millions de Palestiniens. Ces deux projets chimériques sont voués à l’échec ; ils constituent néanmoins des sources majeures d’instabilité régionale.
Hub commercial
À l’inverse, plusieurs pays — sous l’impulsion de l’Arabie saoudite — estiment que la stabilité politique, le respect de la souveraineté, la fin des conflits violents et la priorité accordée au développement économique national doivent être les objectifs centraux de la région. Ce camp, que l’on peut qualifier de nationalistes territoriaux, accueille favorablement le rôle dominant des États-Unis au Moyen-Orient et soutient un ordre économique libéral fondé sur la libre circulation des capitaux, des services et des marchandises. Ces conditions permettraient aux États de prospérer et favoriseraient l’émergence d’un ordre économique régional intégré, inspiré de manière lâche du modèle de l’Union européenne. La vision est celle d’un Moyen-Orient devenu un hub du commerce, de la logistique, de la technologie, de la production manufacturière et des matières premières, reliant l’Asie, l’Afrique et l’Europe.
Cette vision nationaliste territoriale s’est affirmée depuis deux décennies et résulte de plusieurs dynamiques. Premièrement, les pétro-États du Golfe sont de plus en plus préoccupés par leur dépendance excessive au pétrole et aux produits pétrochimiques, ainsi que par la baisse des revenus qu’ils subiront à mesure que la transition énergétique mondiale s’accélère. Ils reconnaissent la nécessité de diversifier rapidement leurs économies, ce qui exige d’importants investissements dans les infrastructures et le capital humain. Deuxièmement, ils ont compris qu’une telle transformation suppose la paix et la stabilité, car la guerre et les conflits perturbent le développement et font fuir les investissements. Les attaques menées par les Houthis et l’Iran contre l’Arabie saoudite, culminant avec l’attaque dévastatrice de 2019 contre des installations pétrolières majeures, ont conduit Riyad à une réévaluation profonde de la nécessité de réduire, et si possible de mettre fin, aux conflits régionaux. Il ne peut y avoir de « Vision 2030 » tant que des missiles et des drones détruisent des aéroports et des infrastructures critiques. Troisièmement, les dirigeants saoudiens ont tiré les leçons du 11 septembre 2001 : le soutien à des organisations islamistes non étatiques produit invariablement un retour de bâton, en renforçant des djihadistes radicaux qui s’en prennent ensuite à l’État saoudien lui-même. Il est donc préférable de traiter avec des États centralisés et, lorsque cela s’avère nécessaire, de convaincre les islamistes arrivés au pouvoir — comme le président Ahmed al-Charaa en Syrie — d’abandonner l’islamisme au profit du nationalisme.
Incohérence de la politique de Trump
Entre les pôles du révisionnisme et du nationalisme, on retrouve des pays tels que les Émirats arabes unis (EAU), le Qatar et la Turquie, qui soutiennent des acteurs infra-étatiques pour étendre leur influence politique à l’étranger. Dans le cas des EAU, le soutien aux Forces de soutien rapide (FSR) anti-islamistes au Soudan et au Conseil de transition du Sud au Yémen reflète une stratégie visant à exclure les islamistes de la gouvernance tout en établissant des points d’ancrage d’influence. La Turquie et le Qatar soutiennent des acteurs liés aux Frères musulmans au Liban, en Syrie, en Libye ou au Soudan pour des raisons comparables : projeter leur influence à travers des mouvements alliés. À l’inverse, l’Arabie saoudite s’est systématiquement positionnée en faveur de gouvernements centralisés.
La réussite de ce projet nationaliste territorial dépendra en grande partie des États-Unis, toujours le seul acteur disposant d’une influence politique et d’une puissance militaire suffisantes pour peser sur les évolutions régionales. Washington exercera-t-il des pressions sur le gouvernement israélien afin qu’il renonce à sa vision d’un « grand Israël » ? Renouvellera-t-il ses efforts militaires pour contenir les ambitions régionales de l’Iran ? Fera-t-il pression sur Ankara, Doha et Abou Dhabi pour qu’ils cessent de soutenir des acteurs non étatiques ? Compte tenu du caractère incohérent et indiscipliné des politiques de l’administration Trump, il est prudent de ne pas attendre grand-chose de Washington. En conséquence, la région connaîtra sans doute une instabilité persistante, à mesure que ces visions du monde concurrentes continueront de s’affronter.
*Bernard Haykel est professeur d’études du Proche-Orient à l’université de Princeton et chercheur au Hudson Institute.
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Publish date : 2026-01-03 15:00:00
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