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La Bourse pour tous, ce modèle suédois qui fait ses preuves

La Bourse pour tous, ce modèle suédois qui fait ses preuves

A peine seize heures passées, Stockholm est déjà engloutie par l’obscurité. L’heure est au fika, cette pause-café indissociable de l’art de vivre suédois. Dans un studio feutré, au cœur d’un quartier chic de la capitale, une poignée de jeunes tirés à quatre épingles sont réunis pour préparer une vidéo en direct sur la plateforme Twitch avec, en arrière-plan, une photo de l’emblématique taureau de Wall Street. L’un d’eux désigne fièrement une action en papier, encadrée telle une précieuse relique. D’autres discutent de la nouvelle qui vient d’apparaître sur l’écran de leurs smartphones – la suspension du titre du groupe technologique suédois Intellego, après une enquête contre son PDG.

Ces aficionados de la Bourse, 23 ans en moyenne et un tiers de femmes, sont des bénévoles de l’association Unga Aktiesparare – « Jeunes actionnaires » -, fondée en 1990 pour démocratiser l’accès à l’investissement. « Notre plus jeune membre avait douze minutes lors de son adhésion ; son père m’a appelé depuis la maternité pour l’inscrire dès sa naissance », se rappelle, amusé, Henrik Wallerström, le président de ce club d’apprentis financiers. L’association publie un magazine et organise voyages, visites d’entreprises et autres conférences en partenariat avec le Nasdaq. Avec la volonté de parler au plus grand nombre. « Même avec dix euros, n’importe qui peut commencer à investir en Bourse », plaide Henrik Wallerström, curieux du sujet depuis ses années lycée.

Un modèle à la sauce libérale

Rien de surprenant dans un pays qui se classe parmi les meilleurs élèves au monde en matière d’éducation financière. Le royaume scandinave a fait de l’investissement une brique essentielle de son modèle politico-économique. Loin du cliché socialiste qui lui a longtemps été associé. Avec une crise pour déclic : au début des années 1990, la Suède est au bord du gouffre. Le déficit explose, le chômage s’emballe, la crise immobilière se propage au secteur bancaire… Le pays n’a d’autre choix que de se réformer. Il prendra un virage libéral.

Le pari se révèle gagnant. En l’espace de trente ans, le poids de la dette a fondu de moitié, à 34 % du PIB en 2025. La recette tient en quelques décisions clé : instauration d’un plafond de dépenses publiques, coupes dans les effectifs de fonctionnaires, vague de privatisation, … Des mesures suivies, dans les années 2000, d’un allègement de la pression fiscale. La suppression des impôts sur la fortune, sur les successions et sur les donations aboutit, in fine, à une hausse des recettes, conclut une récente note de la Fondation Ifrap. Niklas Wykman, le ministre suédois des marchés de capitaux, abonde. « Ce type de taxes rapporte peu, mais perturbe beaucoup le fonctionnement de l’économie. En taxant trop lourdement le succès entrepreneurial, on décourage la prise de risque et on fait disparaître les investisseurs expérimentés, ce qui appauvrit l’ensemble du système ».

La véritable révolution s’opère sur le front des retraites. Dès 1994, le Parlement décide d’y introduire un volet de capitalisation. Désormais, une partie des cotisations sera placée au sein de fonds de pension. Autre innovation : la création, en 2012, de l’ISK, le compte d’épargne individuel à la fiscalité avantageuse, massivement adopté par les Suédois. Aujourd’hui un quart d’entre eux détient des actions en propre, et sept ménages sur dix investissent directement dans des fonds.

Entrepreneurs stars

Ces placements, qui alimentent aussi bien les marchés privés que la Bourse, constituent l’ossature d’un robuste écosystème. Ils permettent de soutenir des champions nationaux comme le géant du streaming musical Spotify, la fintech Klarna ou plus récemment la pépite de l’IA Lovable. Ainsi, sur les dix dernières années, la Suède a enregistré plus d’introductions en Bourse que la France, l’Allemagne et l’Italie réunies. Loin d’être vilipendés par l’opinion publique, les marchés financiers sont un motif de fierté locale. Le ministre Niklas Wykman va jusqu’à leur reconnaître un rôle de cohésion sociale, car ils sont ouverts à tous les Suédois, peu importe leur profession ou leur statut social. Même les investisseurs américains en louent les vertus. « Ils apprécient leur simplicité, leur transparence, et la présence de nombreuses entreprises de qualité, se félicite Adam Kostyal, président de la Bourse de Stockholm. Ils plébiscitent d’ailleurs de plus en plus les pays nordiques, et nous espérons que cette tendance se poursuivra ».

Ce dynamisme va de pair avec un climat d’innovation bouillonnant : plus de 3 % du PIB est consacré à la recherche et développement, dont près de 70 % à l’initiative du secteur privé. Véritable Silicon Valley européenne, Stockholm dépasse Londres ou Los Angeles en nombre de licornes – ces start-up valorisées à plus d’un milliard de dollars – rapportées à la population, selon le gouvernement. Les sociétés de capital-risque sont un maillon clé pour faire décoller ces jeunes pousses. A l’instar de Norrsken VC, installé dans une ancienne gare où la végétation foisonne désormais, et qui a soutenu la licorne de la mobilité autonome Einride.

Surtout, le pays peut compter sur une culture qui valorise le business et la prise de risque. « Ici, les entrepreneurs sont des stars », résume Lars Bergman, professeur émérite d’économie à la Stockholm School of Economics. Cette vision n’a pourtant pas toujours été dominante. « A la fin des années 1990, on a assisté à un changement de mentalité, poursuit Lars Bergman, à l’époque président de cette prestigieuse institution. Nos étudiants les plus talentueux ne souhaitaient plus devenir PDG de grands groupes. Ils voulaient plutôt fonder leur propre entreprise. Beaucoup d’entre eux ont fini par créer des start-up, à l’image de Klarna ».

Culture du consensus

Vu de l’Hexagone, ce retournement interroge : comment le gouvernement a-t-il réussi à faire avaler à ses citoyens la pilule de la libéralisation ? La réponse tient en partie à l’attachement au consensus, inhérent au modèle suédois. L’adhésion aux réformes – et plus largement à un nouveau modèle social – a été le fruit d’une longue discussion démocratique, où les entreprises et les syndicats ont joué un rôle majeur. « Contrairement à la France, le dialogue social en Suède avance souvent sans l’Etat. Un ménage à trois, cela ne fonctionne pas, observe dans un français parfait Anna Stellinger, vice-présidente de la confédération des entreprises suédoises. Ici, le patronat et les représentants des salariés savent s’accorder car ils estiment qu’un deal est dans l’intérêt de tous. Par ailleurs, les syndicats en Suède sont favorables au libre-échange : ils comprennent que c’est en restant compétitifs que l’on crée des emplois ». Le taux de syndicalisation supérieur à 70 % renforce leur légitimité.

Le rapport à l’intervention publique diffère aussi de la vision française. « De longue date, notre État-providence offre un cadre permettant aux salariés d’accepter la flexibilité, ajoute la numéro deux du Medef suédois. Certes, il les protège en cas de fermeture d’usine, mais il ne va pas s’acharner à soutenir des secteurs qui n’ont plus d’avenir. Il ne faut pas hésiter à laisser les entreprises et les branches mourir quand elles ne sont plus compétitives ». Tel le fabricant de batteries Northvolt, qui a récemment déposé le bilan.

Ce modèle n’est toutefois pas exempt de paradoxes : les dépenses des administrations publiques restent élevées, autour de 50 % du PIB, au-dessus de la moyenne des Vingt-Sept. Le chômage avoisine les 9 %, du fait, notamment, de l’insuffisante intégration des populations immigrées sur le marché du travail. A cela s’ajoute un défi, celui de retenir ses champions – Spotify est parti se coter à New York en 2018. Néanmoins, à l’heure où l’Europe cherche à mobiliser l’épargne privée de ses ressortissants pour financer ses ambitieux projets, l’exemple suédois donne matière à réflexion. Il a même été salué par Mario Draghi dans son rapport phare de 2024. En novembre, le ministre Niklas Wykman s’est rendu à Bruxelles pour contribuer aux débats sur le projet d’union des marchés de capitaux. L’ISK suédois a déjà inspiré la Pologne, qui a récemment lancé un projet de compte d’épargne similaire. Qui sera le prochain pays à sauter le pas ?



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Author : Tatiana Serova

Publish date : 2026-01-04 11:00:00

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