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« L’hubris de Donald Trump au Venezuela a un parfum d’Irak » : l’analyse de Peter Feaver, ex-conseiller de Bush

« L’hubris de Donald Trump au Venezuela a un parfum d’Irak » : l’analyse de Peter Feaver, ex-conseiller de Bush

Peu d’experts avaient vu venir l’intervention surprise des États-Unis à Caracas pour arrêter le président Maduro, le 3 janvier. S’il se dit aujourd’hui « surpris » par le côté spectaculaire de l’opération américaine, Peter Feaver — ancien conseiller spécial pour la planification stratégique sous l’administration Bush entre 2005 et 2007 — avait, lui, senti le vent tourner pour le dictateur venezuelien. Deux mois plus tôt, dans Foreign Affairs, il écrivait : « l’administration Trump a donné tous les signes qu’elle poursuivait un objectif de changement de régime au Venezuela, y compris la confirmation récente de Trump selon laquelle il a autorisé des actions clandestines de la CIA dans le pays. » Et maintenant ? Dans un entretien accordé à L’Express, ce professeur de science politique à l’université Duke analyse les conséquences possibles de ce qu’il considère être « la décision la plus risquée prise par l’administration Trump », établissant un parallèle entre l’intervention à Caracas et l’Irak de 2003.

En outre, en agissant de façon unilatérale, avertit-il, le président américain devra assumer seul, et jusqu’au bout, les conséquences d’un éventuel échec à Caracas. Car, souligne celui qui a également travaillé au sein du Conseil de sécurité nationale sous Clinton, « il y a un risque que l’opération tourne mal ». Il revient aussi sur les raisons pour lesquelles, selon lui, le gouvernement cubain a désormais de sérieuses raisons de s’inquiéter : il est clairement dans la ligne de mire de Washington.

L’Express : Comment interprétez-vous le recentrage de Donald Trump sur l’hémisphère occidental comme priorité de sa politique étrangère, tandis que l’Indo-Pacifique semble relégué au second plan ?

Peter Feaver : Je ne dirais pas qu’il se concentre uniquement sur l’hémisphère occidental. Il a été très actif au Moyen-Orient et, sur le plan diplomatique, il est engagé sur le dossier ukrainien. Disons qu’il est plus présent dans l’hémisphère occidental que ne l’étaient ses prédécesseurs. Mais cela ne signifie pas qu’il néglige le reste du monde. Ce que ça montre, c’est que ce n’est pas là qu’on aurait imaginé qu’il mettrait l’accent, si on en avait discuté il y a un an. À l’époque, on aurait dit : « 2025 sera centrée sur l’Indo-Pacifique. » Et la preuve de cela, c’est qu’il a choisi Elbridge Colby comme sous-secrétaire à la politique de Défense, partisan d’un recentrage sur l’Indo-Pacifique au détriment du reste du monde. Et Trump, dans sa version 1.0, c’était justement ça : faire de la Chine une menace. Il avait promis d’utiliser les droits de douane pour la briser.

Peut-on réellement parler d’une doctrine « Donroe » en Amérique latine, une expression employée pour qualifier la politique étrangère de Donald Trump dans la région, et que le président lui-même a reprise ?

On ne sait pas vraiment ce qu’est la doctrine Donroe. Si vous et moi nous étions vus vendredi dernier, on aurait dit qu’elle n’impliquait pas de changement de régime par la force. Parce que lui et ses conseillers avaient écarté cette option.

Il y a un risque que l’opération tourne mal, qu’elle soit perçue comme un échec, et que cet échec soit directement attribué à Trump

Je dirais que la doctrine Donroe est encore en train de se construire. Et, pour être honnête, je ne pense pas qu’il y ait une véritable stratégie cohérente derrière. Cela ressemble davantage à une logique de sphère d’influence, dans laquelle les États-Unis agissent sans se sentir liés, ni par l’avis de leurs alliés, ni par celui de leurs adversaires, ni par le droit international ou les traités existants. Donald Trump ne cherche pas à construire un consensus, que ce soit au sein de son administration ou à l’échelle nationale. Et il n’y a pas de ligne directrice claire. Quelle que soit la logique que vous proposez comme fil conducteur, je peux vous citer un contre-exemple. Ainsi, s’il s’agissait d’une lutte contre la drogue, ce n’est manifestement pas le cas avec le Honduras (NDLR : Donald Trump a gracié en décembre l’ancien président Juan Orlando Hernandez, condamné à quarante-cinq ans de prison aux Etats-Unis pour trafic de drogue). Je crois que, pour Trump, il s’agit plutôt d’endroits où il estime pouvoir obtenir une victoire rapide. Ce sont des coups faciles qui donnent une image de fermeté.

Dans un article publié en novembre dans Foreign Affairs, vous évoquiez déjà l’éventualité d’un changement de régime au Venezuela. L’intervention américaine du 3 janvier vous a-t-elle malgré tout surpris ?

Oui, j’ai été surpris parce que cela représente, à mes yeux, une augmentation spectaculaire du niveau de risque pour l’administration. Jusqu’ici, ce qui définissait sa politique au Venezuela, c’était justement un niveau de risque quasi nul pour les États-Unis : aucun danger pour le personnel américain, et seulement un enjeu d’image, notamment avec les frappes contre les navires. Aujourd’hui, l’enjeu est bien plus considérable, car l’ambition affichée par le président est elle aussi d’une tout autre ampleur. Gérer le Venezuela, restaurer sa production pétrolière — ce qui représente un investissement énorme, peut-être sur plusieurs décennies —, et, en plus, faire le choix de s’appuyer non pas sur la direction démocratiquement élue au Venezuela, mais sur les chavistes, ce qui est un risque énorme. C’est donc une élévation majeure du niveau de risque. J’irais même plus loin : c’est la décision la plus risquée que l’administration ait prise, avec le niveau de soutien le plus faible, que ce soit sur le plan international ou domestique.

Ce qui frappe, c’est que les États-Unis ont déjà mené des interventions risquées par le passé — l’invasion de l’Irak, le renversement de Kadhafi, par exemple — mais elles se faisaient alors avec l’appui d’une coalition internationale. Certes, on pourrait toujours répliquer que cette coalition aurait pu être encore plus large, mais ici, on est dans quelque chose de complètement unilatéral — et donc bien plus exposé. Il y a un risque que l’opération tourne mal, qu’elle soit perçue comme un échec, et que cet échec soit directement attribué à Trump d’une manière qui n’aurait pas été le cas autrement. Par exemple, s’il y avait eu une tentative de coup d’État interne pour remplacer Maduro, peut-être déclenchée par la pression exercée par la CIA, les Etats-Unis n’en auraient pas assumé pleinement les conséquences. Nous les aurions assumées un peu plus que si nous n’avions rien fait, mais pas autant que maintenant. Là, il est clair que nous en portons l’entière responsabilité. Trump est donc étroitement lié à cette opération, et le jugement qu’on portera sur la sagesse de sa décision dépendra en grande partie de facteurs qu’il ne maîtrise pas, ce qui le distingue d’autres initiatives qu’il a pu mener par le passé.

Le secrétaire américain à la Défense, Pete Hegseth, a déclaré que l’intervention militaire des États‑Unis au Venezuela était « l’exact opposé » de l’invasion de l’Irak en 2003. Le rejoignez-vous ?

Les membres de l’administration Trump tiennent à souligner que, quoi qu’ils fassent, ce n’est pas comme l’Irak. Mais ironiquement, cette volonté de différenciation rapproche en réalité la situation de ce qu’a été l’Irak, plus qu’ils ne semblent le croire. D’abord, souvenez-vous : quand l’administration Bush a lancé la guerre en Irak, elle répétait sans cesse que ce n’était pas comme le Vietnam — que c’était « l’anti-Vietnam ». Et pourtant, au bout de deux ans, l’Irak a fini par ressembler, à bien des égards, à un nouveau Vietnam.

Trump a un argument valable : Cuba est sous une pression énorme

Ensuite, l’administration Trump ne semble pas se souvenir de l’histoire de l’Irak avec suffisamment de précision. Hegseth évoque le sujet pour dire : « regardez, on ne fait pas de débaasification ». Mais ce qu’il oublie, c’est que la débaasification n’était pas le plan initial. À l’origine, il s’agissait simplement d’écarter les cinquante principaux dirigeants du régime et d’utiliser le reste de l’appareil baasiste pour contrôler l’Irak. Puis, à mesure que la situation se dégradait sur le terrain, on a basculé vers une débaasification beaucoup plus poussée, surtout quand les chiites, en Irak, ont commencé à avoir voix au chapitre et à réclamer qu’on aille plus loin. Par conséquent, l’idée selon laquelle, au départ, on allait miser sur les chavistes me rappelle fortement la politique réelle que nous avons suivie en Irak.

Reste à savoir si, dans deux semaines, les chavistes seront toujours capables de jouer le jeu comme Trump le souhaite, ou s’ils vont se retrouver exactement dans la situation où l’administration Bush s’est retrouvée en Irak, à savoir qu’elle ne pouvait plus compter sur l’ancien régime pour coopérer avec elle une fois que ce régime avait été décapité. De la même manière, souvenez-vous de cette période entre la première et la dernière semaine d’avril 2003, quand l’Irak semblait être une réussite éclatante. On entendait alors beaucoup dire : « puisqu’on est déjà sur place, pourquoi ne pas pousser jusqu’à Téhéran ? » Vous voyez, ce genre de logique : « éliminons Téhéran, c’est le prochain sur la liste ». Cette forme d’hubris, cette confiance excessive qui caractérisait l’Irak à ce moment-là, on la retrouve aujourd’hui dans cette assurance du type : « maintenant qu’on a fait le Venezuela, attaquons-nous à la Colombie, puis à Cuba ». Ça me rappelle très nettement cette période, à une différence près.

Laquelle ?

L’invasion de l’Irak a pour un temps renforcé l’Iran dans la région, alors que l’éviction de Maduro a temporairement affaibli Cuba. Sur ce point, Trump a un argument valable : Cuba est sous une pression énorme. Le régime pourrait commencer à se fissurer, car il dépendait des revenus pétroliers en provenance du Venezuela. Et il est sans doute plus isolé aujourd’hui. Que peuvent vraiment faire la Russie et la Chine pour Cuba ? Pas grand-chose.

Dimanche, Donald Trump a prédit la chute du régime cubain et proféré des menaces à l’encontre du président colombien. Faut-il y voir les prochaines cibles de sa politique étrangère ?

Cuba est sans doute le pays le plus exposé, car c’est la cible prioritaire du secrétaire d’État Marco Rubio (lui-même fils d’immigrés cubains, NDLR). A mon avis, il voyait le Venezuela comme un moyen indirect de frapper Cuba. Ce régime est aussi plus fragile que celui de la Colombie, qui est l’autre pays ciblé par le président. Cela dit, la Colombie présente des risques, notamment parce qu’elle est un point d’origine et de transit majeur pour le trafic de stupéfiants, un problème, à certains égards, encore plus important que ne l’était le Venezuela. Et bien sûr, le Mexique est également concerné. Mais ces deux régimes — la Colombie et le Mexique — sont plus stables, plus solides, avec une légitimité intérieure plus forte que celle de Maduro. Lui, il cumulait incompétence et illégitimité, une combinaison particulièrement toxique voire létale.

Donald Trump ayant désormais recentré sa politique étrangère sur l’Amérique latine, doit-on en conclure que la Chine et la Russie passeront désormais au second plan, ou faut-il s’attendre à ce qu’il nous surprenne également sur ces fronts-là ?

Pour l’instant, la Chine et la Russie se contentent d’une rhétorique de condamnation, sans passer à l’action. Et tant qu’elles restent dans ce registre, il y a peu de chances qu’elles soient directement affectées ou qu’elles subissent des retombées de ces opérations. Mais à moyen terme, cela pose une autre question : ce que les États-Unis font pourrait bien servir de modèle — voire de précédent — que la Russie pourrait invoquer pour l’Ukraine, et la Chine pour Taïwan. Comment Washington peut-il insister sur la souveraineté de l’Ukraine ou de Taïwan, alors que Moscou ou Pékin pourraient répondre : « Quelle est la différence ? »

Après le Venezuela, Donald Trump a réaffirmé son intention de s’emparer du Groenland. Peut-il réellement passer à l’acte ?

Il y a bien un lien entre les deux, mais uniquement dans ce sens : si Trump est prêt à intervenir au Venezuela sans se soucier du droit international, pourquoi ne le serait-il pas aussi au Groenland, en ignorant là encore les règles ? En dehors de ça, il n’y a aucun lien réel. Le Groenland ne représente aucune menace pour les États-Unis. Tous les intérêts de sécurité nationale que les Américains ont là-bas — et ils sont bien réels — peuvent être préservés en coopération avec le Danemark, qui a clairement exprimé sa volonté de collaborer. Ce sont parmi les partenaires les plus fiables des Etats-Unis. Maduro, lui, c’était une tout autre histoire. Un dirigeant désastreux, qui a causé d’immenses dégâts à son pays. Rien de tout cela ne s’applique au Danemark ou au Groenland. S’ils se retrouvent mentionnés ensemble, c’est uniquement parce qu’ils révèlent une chose : le goût du risque chez Trump.

« Nous avons besoin du Groenland pour des raisons de sécurité nationale », a déclaré Donald Trump, ajoutant : « L’UE a besoin que nous ayons le Groenland », en référence aux ambitions chinoises et russes dans la région…

Je ne suis pas sûr que d’autres en Europe partagent ce point de vue, ni même beaucoup de personnes au Groenland. La Russie et la Chine représentent bel et bien des menaces dans l’Arctique même si ce n’est pas ce qui ressort de la Stratégie de sécurité nationale de 2025, qui ne les identifie pas explicitement comme telles dans cette région. Cela dit, on pourrait tout à fait envisager une coopération avec le Danemark pour répondre aux préoccupations de sécurité nationale soulevées par Trump. Protéger le Groenland est parfaitement possible dans le cadre de l’Otan, tout en respectant pleinement la souveraineté danoise.

Vous rappelez que, dès 2016, Donald Trump critiquait avec force les changements de régime comme outil de politique étrangère. Vous écrivez même que « ce revirement, de critique à promoteur du changement de régime, est l’un des développements les plus étonnants jusqu’à présent ». Comment expliquez-vous un tel changement de position ?

C’est assez remarquable, parce que l’argument classique contre le changement de régime, c’est qu’il s’agit d’une stratégie extrêmement risquée, où les coûts finissent souvent par dépasser largement les bénéfices. Il est facile de renverser un dirigeant, mais remplacer ce dirigeant par quelque chose de mieux, c’est une tout autre affaire. Et Trump est devenu président justement parce qu’il était, parmi les républicains, celui qui exprimait cela le plus fort, à un moment où le Parti républicain traversait un vrai malaise vis-à-vis de son soutien aux guerres en Irak et en Afghanistan. Trump a effectivement porté ce discours. Il est donc assez frappant de le voir aujourd’hui s’emparer d’un dossier aussi sensible ou, pour reprendre l’image, poser la main sur un fil encore sous tension. Jusqu’ici, on pourrait se dire : « S’il est allé aussi loin, c’est sans doute parce qu’ils sont plus stratèges, qu’ils ont un meilleur plan — et surtout, un plan beaucoup plus solide pour la suite. » Sauf que, pour l’instant, ce plan, on ne l’a pas vu. Ce qu’on voit clairement, quarante-huit heures après l’intervention, c’est qu’ils avaient un plan très efficace pour l’opération en elle-même rapide, bien exécutée. Mais pour la suite, ils improvisent encore. Cela rappelle exactement ce qu’on a vu en Afghanistan, en Irak et en Libye : les mêmes types d’opérations qu’il dénonçait autrefois.



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Author : Laurent Berbon

Publish date : 2026-01-06 07:34:00

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